«Nos mères s’occupent de toutes les tâches ménagères sans jamais s’apitoyer sur leurs sorts» ou la dictée sexiste sortie de nulle part

Woman's Work is Never Done - Damn Dust! Anne Worner via Flickr CC License by

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Une mère a relevé sur Twitter un extrait de dictée rempli de stéréotypes de genre, surprenant à une époque où l'Education nationale insiste sur l'égalité. Le contenu de ce type d'exercice est-il contrôlé?

Christine le dit clairement: «J’ai sauté sur ma chaise quand j’ai vu ça!»

«Ça», c’est un extrait de dictée trouvé dans le cahier d’exercice de son enfant cette semaine. Le 7 décembre, elle a publié la photo de l’exercice sur Twitter et en a profité pour interpeller la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem. Son tweet a aussi été relayé par la secrétaire d’Etat chargée du numérique, Axelle Lemaire. En voici le contenu:

Les mères (et non les pères visiblement) qui font le ménage sans se plaindre seraient donc «formidables». (Passons sur le fait que leurs sorts aurait dû être corrigé en leur sort...)

La mère de l'élève a fait passer à l’enseignante, via le carnet de liaison de son enfant, un mot dans lequel elle exprime sa surprise devant l’utilisation d’un énoncé qui véhicule un stéréotype de genre aussi fort.

L’enseignante en a pris connaissance mais n’a pas fait de réponse particulière (elle a simplement écrit Vu dans la marge). La parente d’élève trouve par ailleurs que c'est une bonne enseignante, elle souhaitait simplement relever la phrase qui l'a interpellée et «amusée». Après nos échanges, elle n'a pas souhaité communiquer le nom de l'enseignante, ni celui de l'établissement que nous n'avons donc pas pu joindre. L'anecdote s'arrête là.

Mais au-delà de ce cas particulier, se pose un problème plus large: d'où vient cet énoncé de dictée? On le trouvait sur Internet bien avant ce mois-ci puisqu'il y a un an notamment, un utilisateur de Twitter s’était déjà indigné à propos même exercice, qu’il qualifiait de «dictée sexiste», mais son tweet avait été peu relayé.

Un exercice type qui se transmet de blog en blog

On retrouve aussi cet énoncé dans un document qui regroupe des dizaines de «dictées flash», sur le blog d’une enseignante, La classe de Mallory:

Capture d'écran du document

Ostiane Mathon, autre enseignante qui donne des cours au primaire à Paris, interrogée par Slate, explique en quoi consiste la dictée flash:

«Elle se présente sous la forme d'un court texte, une ou deux phrases maximum, qui permet une utilisation ritualisée en classe, rapide et efficace sur la durée.»

Sur le blog La Classe de Mallory, le document en question en propose une trentaine d'exemples, et différents blogs de professeurs recommandent d'ailleurs son utilisation à des collègues qui voudraient travailler la dictée flash avec leurs élèves. 

La mère qui a tweeté l’énoncé note que toutes les dictées effectuées par sa fille depuis le début de l'année sont bien celles de ce document, et que le vocabulaire des fiches de révision correspond également aux dictées proposées sur le blog.

Malheureusement, ce document contient un autre stéréotype sexiste: celui du papa bricoleur et de la maman qui a absolument besoin de son aide pour prendre des mesures (tout le monde sait que l’usage du mètre mesureur requiert un chromosome Y).

L’enseignante qui tient le blog, contactée via son formulaire dédié et sur Twitter, n’a pas répondu à mes sollicitations. En revanche, la page de son blog sur laquelle apparaissaient les diverses dictées n’était plus visible le 9 décembre. La parente d’élève explique qu’elle a laissé un commentaire sur cette page, en citant les diverses réactions provoquées par son tweet. L’auteure du blog lui aurait répondu qu’elle ne comprenait pas «tout ce tapage» et souhaitait simplement «étudier les verbes en -yer».

Le document du blog de Mallory est par ailleurs repris tel quel en exemple sur le site de la circonscription de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, de l’académie de Nantes. La phrase des «mamans qui ne s’apitoyent pas sur leurs sorts» est aussi présentée sur le blog des CM2 de Saint-Exupéry de Yeuz.

Le service de presse de l’Education nationale, contacté par téléphone, dit qu’il ne connaît pas le contenu de tous les manuels scolaires et n’a donc pas les moyens de savoir si un énoncé en est extrait ou non. Impossible donc de déterminer s’il s’agit d’une création personnelle du blog de Mallory ou d’un exercice type récupéré ailleurs.

La dictée (presque) en liberté?

Y a-t-il seulement des règles sur le contenu des dictées? Le rectorat de l’Académie concerné a peut-être la réponse, mais a «d’autres priorités à traiter» et n’a donc pas le temps de répondre à mes questions. [1]

Selon Benoît Falaize, professeur agrégé à l’Ecole supérieure du professorat et de l'éducation de Cergy-Pontoise, il n’y a pas de réglementation particulière. A priori, le programme de cycle 3 explique quel doit être le contenu formel de la dictée sans poser de limites sur le fond du texte. Les enseignants auraient donc, selon Benoît Falaize, une certaine liberté pédagogique en fonction du niveau de leur classe, de leurs choix didactiques, etc.

Une liberté telle qu'Audrey-Vincent Forest, enseignante en primaire, qui tient aussi un blog, explique:

«J'invente mes textes de dictées flash. Ayant des CE1, elles correspondent souvent aux sons que j'étudie et aux notions de grammaire ou d'orthographe du moment (pluriel des noms, dans la phrase, s ou ss...).»

Quant à savoir si elle prête une attention particulière à l'absence de sexisme, de racisme, etc., l'enseignante précise ce n'est «pas la préoccupation principale», du moins pas chez les petits. 

Comme tous les fonctionnaires, les enseignants sont soumis au code de la fonction publique et doivent donc respecter la neutralité. Benoît Falaize estime que tant qu’il n’y a pas de polémique, le texte des mamans est sûrement toléré par l’inspection puisqu’il ne contrevient pas à la loi, même s’il renforce les stéréotypes:

«C’est une réalité sociologique de l’Insee, qu’on peut aussi regretter»

Une enquête de 2012 réalisée par l’Insee relève en effet:

«Depuis vingt-cinq ans, l’écart de situation entre les hommes et les femmes s’est réduit, pour l’essentiel du fait de la diminution du temps passé par les femmes aux tâches domestiques, et non d’une augmentation du temps masculin. Cette réduction vient principalement du cœur des tâches domestiques que sont les tâches ménagères: ménage, cuisine, linge et courses. Cependant, l’inégalité du partage des tâches domestiques continue d’être d’autant plus forte que les ménages comptent des enfants.»

On peut cependant relever que l’article L-321-3 du code de l’éducation indique:

«La formation dispensée dans les écoles élémentaires suit un programme unique réparti sur les cycles mentionnés à l'article L. 311-1 [...] Elle transmet également l'exigence du respect des droits de l'enfant et de l'égalité entre les femmes et les hommes. [...]»

Et Benoît Falaize de conclure sur l’énoncé sexiste:

«Si c’est l’objet d’un début de débat entre les élèves, peut-être que ça devient intéressant.»

1 —Le rectorat de Paris contacté par Slate, a répondu après la pulication du papier pour confirmer que la dictée flash n'est pas règlementée: «Il est en effet laissé à la libre appréciation des enseignants de les proposer, ou même de les concevoir éventuellement. Retourner à l'article

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