En vendant des photos de FlickR, Yahoo n'est pas dans l'illégalité. Mais suscite le trouble

Capture d'écran du menu "Explorer" de FlickR.

Capture d'écran du menu "Explorer" de FlickR.

Dur, dur, de savoir avec certitude quelle photo j'ai le droit de réutiliser sur mon site Internet ou mon blog personnel. Et inversement, quel usage peut faire une marque, ou un site populaire comme Facebook, Instagram ou Twitter, des images que je dépose chez eux, comme nous l'écrivions il y a quelques temps. La polémique récemment suscitée par Yahoo n'est qu'un énième exemple de la manière dont Internet bouscule notre conception de la propriété intellectuelle.

A en croire des informations du Wall Street Journal, Yahoo s'apprête à faire fructifier la banque d'images que constitue le site FlickR (lien payant), sur lequel les internautes peuvent exposer leurs travaux via des albums photos, qu'il détient. Le groupe souhaite en effet «vendre 50 millions d'images sous licence Creative Commons», ainsi qu'un «nombre non spécifié d'autres photos triése sur le volet par FlickR», indique le site Newstex. 

L'objectif est de les assembler en des «custom wall art», des décorations murales aléatoires sur lesquelles les photos seront imprimées en bonne qualité, ajoute de son côté Slate.com.

Les créateurs en licence Creative Commons autorisant l'utilisation commerciale n'auront rien

Certains auteurs sélectionnés pourront bénéficier d'un partage des revenus. D'autres non. Tout dépend en fait du régime de droits d'auteur que ces derniers auront choisi. S'il s'agit d'une licence Creative Commons (CC) qui autorise la réutilisation de l'oeuvre, même à visée commerciale, alors les utilisateurs de FlickR ne percevront rien. Tout juste obtiendront-ils une mention de leur nom –les licences en CC souvent utilisées («CC BY») ne plaçant que cette contrainte dans les conditions de réutilisation des oeuvres.

Cela semble bien peu. Et suscite déjà une certaine tension: des utilisateurs de FlickR, notamment interrogés par le Wall Street Journal, rejetant ces termes en bloc. Pourtant, Yahoo est dans son bon droit. Comme le rappelle Slate.com et d'autres, les conditions de la licence en question autorisent précisément ce genre d'usages. Mais ce qu'il est permis de faire ne correspond pas nécessairement à l'interprétation que les permiers intéressés en font. Et c'est bien le problème.

Yahoo est dans son bon droit

L'une des personnes interrogées par le journal américain représente assez bien le flou qui entoure les licences et les usages des oeuvres sur Internet. Il s'agit de Nelson Lourenco, un photographe portuguais, qui déclare:

«Quand j'ai accepté la licence Creative Commons, j'ai compris que mes images pourraient être utilisées pour des choses comme des illustrations d'articles ou d'autres travaux dans lesquelles elles pourraient être montrées au public. [Yahoo!] vendant mon travail et touchant tout l'argent qui en découle a eu l'effet d'une surprise pour moi.»

Cette licence est en effet très pratique pour des sites d'information comme Slate en recherche permanente d'illustrations. Et d'ailleurs, vous voyez très souvent, en haut et au coeur de nos articles, la mention «licence CC» en légende des images qui les accompagnent.

Pour «protéger» vos photos

Si vous souhaitez que vos photos ne soient pas vendues, notamment par Yahoo, il faut donc que vous choisissiez la licence CC by NC.

Pour Next Inpact, qui rappelle qu'il est nécessaire de préciser «non commercial» (NC), pour autoriser un usage uniquement non commercial de ses oeuvres, «cette problématique suggère que certains n'ont pas compris la signification du mot commercial, ou que ces termes ont mal été expliqués...». Ce qui ne justifie donc pas la polémique actuelle, ajoute le site spécialisé français.

D'autres se montrent moins catégoriques, invitant Yahoo et l'ensemble des personnes sensibilisées aux droits d'auteur sur Internet à se pencher une nouvelle fois sur le problème, pour mieux en redéfinir les solutions, dont les licences Creative Commons font brillamment partie. Sur un blog du Massachusetts Institute of Technology (MIT), J. Nathan Matias, un doctorant, suggère ainsi:

«Yahoo pourrait inviter tous les acheteurs des photographies à envoyer un accusé de réception ou une note d'appréciation aux photographes. Cela pourrait se coupler à d'autres changements de conditions d'utilisation, comme offrir des micro-paiements ou des micro-réductions pour les utilisateurs de FlickR dont les clichés sont imprimés, notamment dans le prix des abonnements aux comptes FlickR Pro.»

Facebook, Yahoo, Google... profitent du flou qui entoure ce qu'ils peuvent ou non faire

Car au-delà du droit d'auteur même, cette anecdote rappelle surtout que les énormes plateformes du web, carrefours où des millions d'internautes déposent des bouts de leur vie, photos, vidéos ou textes, profitent de leur caractère incontournable pour s'arroger des droits qu'elles n'ont pas forcément, ou qui n'étaient jusque-là pas envisagés –et donc contestés. Le simple flou qui entoure ce que Facebook, Google, Instagram et les autres peuvent ou non faire leur accorde déjà un avantage.

Dans un article se demandant si oui ou non ces sites avaient le droit de revendre nos photos aux marques, nous écrivions qu'il ne fallait «pas se laisser impressionner par les exigences de Facebook, Instagram, Twitter et compagnie»:

«Rassurez-vous donc, même si les conditions de ces sites l'écrivent noir sur blanc et que vous cliquez sur le fatidique “j'accepte”, rien ne vous force à vous couper un bras, ou à vous coudre la bouche à l'anus d'un autre utilisateur, pour reprendre l'explicite mais efficace métaphore d'un épisode de South Park, dans lequel Apple reproduit le scénario de The Human Centipede.»

Fort heureusement, la notion de confiance, souvent comparée à un rempart susceptible d'empêcher les colosses du web de faire absolument n'importe quoi avec nos données, a jusque-là empêché le pire. Et pourrait même forcer Yahoo, dans le cas qui nous intéresse, a réviser ses plans. 

A en croire le site The Digital Reader, Stewart Butterfield, le co-fondateur de FlickR, aurait déjà déclaré que leur décision «manquait un peu de clairvoyance». Et d'ajouter:

«Difficile d'imaginer que les revenus des ventes de tirages couvriront l'atteinte à l'image de marque.»

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