Monde

Ferguson et l'affaire Garner prouvent que les Etats-Unis ne peuvent plus se prendre pour l'autorité morale du monde

Stephen M. Walt, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 10.12.2014 à 16 h 42

Ces événements nous montre une nouvelle fois combien les Etats-Unis ne sont toujours pas à la hauteur des idéaux qu'ils adorent prêcher aux autres.

Oakland (Californie), le 25 novembre 2014, après la décision du grand jury dans l'affaire de Ferguson.  REUTERS/Stephen Lam

Oakland (Californie), le 25 novembre 2014, après la décision du grand jury dans l'affaire de Ferguson. REUTERS/Stephen Lam

Pour beaucoup, la situation explosive de Ferguson, dans le Missouri, est un problème purement national et n'a rien à voir avec la politique étrangère américaine ou la position des Etats-Unis dans le monde. L'opinion est compréhensible, vu que ces événements relèvent, d'abord et avant tout, des rapports de race au sein des Etats-Unis, des rapports qui sont en grande partie le produit de l'histoire spécifique de ce pays. A minima, ce qui se passe à Ferguson (et les manifestations que connaissent New York et d'autres villes depuis le 3 décembre, jour où a été annoncée la décision d'un grand jury de ne pas renvoyer devant un tribunal le policier responsable de la mort d’Eric Garner) nous rappelle combien la race demeure une question hautement problématique aux Etats-Unis –notamment dans tout ce qui touche à la police et au système pénal. Sans surprise, la majorité des commentateurs se sont donc focalisés sur ce problème, ce qu'il dit de l'Amérique et ce que les Etats-Unis devraient mettre en œuvre pour le régler.

Pour autant, certains aspects des événements de Ferguson –et, plus généralement, des rapports de race aux Etats-Unis– ont une portée remarquable sur la politique étrangère américaine. Ce qui, là encore, n'a rien de surprenant, tant la situation interne des Etats-Unis affecte inévitablement son image dans le monde et l'influence que le pays est susceptible d'exercer.

Les Etats-Unis ne se consacrent pas assez aux Etats-Unis

Quand l'économie américaine bat de l'aile, la marge de manœuvre des Etats-Unis sur un plan mondial se réduit. Si le gouvernement fédéral est paralysé ou entravé par un absurde cabotinage politique (cf. Benghazi), l'action des Etats-Unis à l'étranger perd en énergie et en pertinence. Et si des minorités demeurent marginalisées, discriminées et stigmatisées au sein des Etats-Unis, alors les Etats-Unis ne pourront exploiter leur plein potentiel et verront leur autorité morale compromise aux yeux de bon nombre d'observateurs internationaux.

En gardant une telle perspective à l'esprit, examinez ce qui relie Ferguson et la politique étrangère américaine.

Pour commencer, admettons qu'il existe une certaine concurrence de moyens entre l'ambition des Etats-Unis à transformer le monde et la capacité des institutions américaines à améliorer la vie des Américains dans leur pays. Je ne pense pas qu'augmenter les dépenses sociales permettrait d'éliminer le racisme ni de résoudre tous les problèmes que connaissent des villes comme Ferguson, mais les Américains vivraient à l'évidence beaucoup mieux si nous n'avions pas gâché plus de trois mille milliards de dollars dans les bourbiers irakien et afghan. Par exemple, allouer un peu de cet argent à des infrastructures ô combien nécessaires aurait pu créer beaucoup d'emplois –y compris dans des endroits comme Ferguson– et stimuler la productivité globale de l'économie américaine.

Nous avons importé la «guerre contre le terrorisme» dans nos propres institutions policières et Ferguson en est l'une des conséquences

 

De même, une politique étrangère bien trop ambitieuse et irréaliste détourne les dirigeants américains de problèmes concrètement plus proches.

Quand le président Obama passe des semaines à s'arracher les cheveux sur l'Ukraine, la Syrie, l’Etat islamique, Jérusalem, les îles Senkaku, l'Afghanistan, l'Irak, Tafta, Ebola, Boko Haram, le Sud Sudan, etc., etc., cela rogne inévitablement sur un temps qu'il pourrait dédier à des questions nationales d'une importance cruciale. Et quand le procureur général des Etats-Unis passe des jours, des semaines et des mois à arbitrer des conflits portant sur les manquements juridiques de la NSA ou le statut de Guantánamo, il a de fait moins de temps pour essayer de trouver des moyens de réformer un système pénal profondément défaillant.

Ce dernier point n'est pas un argument en faveur de l'isolationnisme.

Il faut que les responsables américains fassent attention aux événements internationaux et mettent à profit le pouvoir considérable de l'Amérique pour protéger les intérêts vitaux des Etats-Unis. Mais il faut aussi que nous reconnaissions la corrélation négative qui peut exister entre nos ambitions à l'étranger et notre capacité à construire, sur notre sol, une meilleure nation.

C'est un problème que même le président du Council on Foreign Relations a réussi à comprendre (même si, globalement, il entend réparer les Etats-Unis sur le plan national pour qu'ils puissent taper plus fort sur le plan international). Mais gardez cela en mémoire: quand un problème social aussi énorme que celui de Ferguson atterrit sur vos écrans, c'est en partie parce que les Etats-Unis consacrent bien trop d'attention et de ressources à des problèmes concernant des terres lointaines, au lieu de s'occuper d'abord et avant tout des besoins et des difficultés qui touchent leurs propres habitants.

Mais ce n'est pas tout. Ferguson nous rappelle aussi qu'une conséquence de la si grandiloquente «guerre contre le terrorisme» aura été une militarisation constante des forces de police, des forces de l'ordre qui auront utilisé les excédents financiers et matériels de la lutte contre le terrorisme pour armer jusqu’aux dents des unités locales. Le problème, comme nous l'avons vu à Ferguson, c'est que de tels équipements –et les stratégies qui vont avec– peuvent se révéler contre-productifs face à des émeutes et autres phénomènes d'instabilité sociale. 

La militarisation des polices locales n'a pas créé le racisme ou le genre de comportements que montrent de telles vidéos, mais elle n'a pas non plus aidé à les résorber, loin de là.

En d'autres termes, nous avons importé la «guerre contre le terrorisme» dans nos propres institutions policières et Ferguson en est, à bien des égards, l'une des conséquences.

Ferguson écorne aussi sérieusement l'image de l'Amérique présentée comme l'étalon mondial de l'égalité, des droits de l'homme et de l'égalité des chances. Le traitement réservé aux Américains noirs ternit depuis longtemps notre mythologie nationale du «melting pot», et notre auto-satisfaction à nous croire le modèle idéal pour le reste du monde.

Ce dernier épisode nous prouve une nouvelle fois combien les Etats-Unis ne sont toujours pas à la hauteur des idéaux qu'ils adorent prêcher aux autres. Et de la même manière que Katrina et la crise financière de 2008 ont pu montrer au monde que les Etats-Unis n'étaient pas infaillibles, le fiasco de Ferguson rappelle au monde que Washington n'a pas non plus toutes les réponses en matière de fracture sociale.

La définition-même de la fatuité

En outre, Ferguson offre aussi une leçon précieuse (et une leçon d'humilité) quant à la «construction nationale». Voyez un peu: cela fait plus de deux siècles que les Etats-Unis luttent avec le problème racial, un problème qui aura même été au cœur d'une sanglante guerre civile. L'esclavage a été aboli voici cent-cinquante ans et même si des progrès significatifs ont été réalisés depuis, Ferguson est l'énième preuve que ce pays a encore beaucoup de chemin à parcourir. Et pourtant, il y a un peu plus de dix ans, les experts américains en politique étrangère, des deux côtés de la ligne partisane, pensaient allègrement que les Etats-Unis étaient capables de renverser les gouvernements d'Irak et d'Afghanistan et de mettre en place, en deux coups de cuillère à pot, de nouvelles institutions susceptibles de surmonter équitablement et efficacement de profondes divisions ethniques, religieuses et tribales. Et malgré les conséquences manifestement délétères d'un tel point de vue, ils ont recommencé la même erreur en Libye en 2011.

Nous n'avons toujours pas réglé nos divisions raciales et nous pensions pouvoir résoudre en deux temps trois mouvements les problèmes irakien ou afghan?

 

Mais où avaient-ils la tête? Les Etats-Unis n'ont pas su régler leurs divisions raciales en un siècle et demi, mais nous pensions pouvoir résoudre, en l'espace de quelques années, des fractures tout aussi profondes dans des pays que nous connaissions à peine. Mesdames et messieurs, telle est la définition-même de la fatuité.

Il y a plus de vingt-cinq ans, j'écrivais ceci:

«Les conditions externes empiètent sur la puissance américaine; les conditions internes l'alimentent.»

Une formule toujours d'actualité. Parce que la position internationale de l'Oncle Sam demeure si favorable, et parce que les puissances locales s'activeront davantage pour endiguer de sérieuses menaces si l'Amérique n'insiste pas pour faire elle-même quasiment tout le travail, les Etats-Unis peuvent se permettre de regarder avec une certaine nonchalance la plupart des événements internationaux.

L'ironie, c'est qu'une des leçons que l'on peut tirer de Ferguson est la suivante: les Etats-Unis pourraient être plus sûrs, plus prospères et plus justes –en un mot, devenir une société plus saine– s'ils accordaient davantage d'attention aux événements qui se déroulent chez eux et consacraient moins de volonté et d'énergie à des croisades aussi lointaines que quichotiennes.

Stephen M. Walt
Stephen M. Walt (11 articles)
Professeur à Harvard
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