Culture

Serial, «Girls», «True Detective»... nous adooorons adorer ce que tout le monde n'adore pas encore

Willa Paskin, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 16.12.2014 à 9 h 52

Nous sommes entrés dans l'ère des obsessions culturelles.

Matthew McConaughey, Woody Harrelson dans «True Detective» / HBO

Matthew McConaughey, Woody Harrelson dans «True Detective» / HBO

Sur Facebook, ce sont trois ex-camarades de lycée, deux types qui étaient avec vous à la fac, un ancien collègue et une vieille copine de colonie de vacances qui n'arrêtent pas d'encenser ce truc. Sur Twitter, votre timeline est bourrée de gens qui s'extasient dessus, tant et si bien qu'elle commence aussi à se remplir de gens qui se foutent de ceux qui s'extasient dessus. Dans la vraie vie, vous en avez déjà parlé à des amis, des connaissances et à un parfait inconnu –qui en sont tous gaga. Et au bureau, c'est pareil. Sur tous les sites que vous pouvez consulter, ce truc est décortiqué en long et en large –et la chose est aussi vraie des sites que vous ne consultez pas (vous le savez parce que, sur Facebook, une ancienne camarade de primaire partage religieusement tout ce qui se dit sur le sujet). En un laps de temps très court –deux ou trois semaines, un mois, peut-être deux– ce machin dont vous ne soupçonniez même pas l'existence est devenu omniprésent, incontournable, adoré, critiqué, estimé, disséqué, adoré et comparé (mais il faut le prendre comme un compliment) au crack (sauf dans une tribune disant qu'il n'est vraiment pas malin de comparer quoi que ce soit au crack). 

De quoi s'agit-il? De Serial[1] –mais ça pourrait être aussi True Detective, l'album surprise de Beyoncé, la première saison de Girls, l'ultime saison de Breaking Bad, les cronuts de «Too Many Cooks» ou l'un des nombreux autres phénomènes à nous avoir envoûtés ces dernières années.

S'il est possible de les considérer comme des lubies, en et pour elles-mêmes, il s'agit en réalité des éléments d'une tendance plus générale: la vogue de l'obsession. Serial est sans doute au top de la hype en ce moment, mais être obsédé par un produit culturel quelconque l'est encore plus. Revenez dans un mois, quand le phénomène Serial sera terminé, aussi fugacement que tout le reste, et que le nouveau phénomène «X» nous fera perdre la tête.    

Nos marottes ne sont plus ce qu'elles étaient

Mais commençons par Serial. En neuf semaines, le podcast produit par This American Life, narrant l'histoire vraie d'une lycéenne retrouvée morte en 1999 et enquêtant sur la possible condamnation à tort de son ex-petit-ami, est devenu un phénomène, le podcast le plus populaire de tous les temps, téléchargé chaque semaine par plus d'un million d'auditeurs se délectant des dons de conteuse de Sarah Koenig.

Mais si aucun podcast n'avait suscité jusqu'ici une telle frénésie, tout son contexte, tous les éléments qui constituent l'expérience Serial, sont familiers: la page Reddit, les tribunes, les blagouilles entre initiés, les minutieux décorticages (sous la forme, pour le coup, de podcasts), l'impression, chez les tous premiers fans, que le soufflé, vieux d'à peine dix semaines, commence déjà à retomber et, par-dessus tout, la horde d'individus majeurs et vaccinés qui en font la retape avec un débordement d'enthousiasme habituellement attribué aux adolescents boutonneux.

Les humains ont toujours eu des marottes. Les tulipes, Twin Peaks et les Beatles peuvent en témoigner. Mais, d'ordinaire, les obsessions des adultes avaient un caractère relativement durable et s'incarnaient en hobbies (d'ailleurs, que sont-ils devenus?). Ou il pouvait aussi s'agir de bonnes vieilles modes s'emparant brièvement et intensément d'un pays.

Aujourd'hui, nous sommes embarqués dans un cycle quasi permanent d'«obsession totale» pour un objet culturel (selon le terme consacré sur les réseaux sociaux), en recherche perpétuelle de ce qui pourra satisfaire nos appétits par définition insatiables. Pourquoi une telle hystérie s'empare-t-elle de nous tous les quatre matins et nous fait-elle nous enflammer pour des objets culturels certes très bons, mais pas follement originaux? Pourquoi sommes-nous devenus ces drogués de l'obsession?

Oui, Internet est en partie responsable

A l'instar d'à peu près tous les aspects de la vie contemporaine, Internet est un des premiers facteurs d'explication.

L'obsession est le mode par défaut d'Internet. La moindre chose digne de pensée, de discussion ou d'écriture –et, d'ailleurs, la moindre chose qui n'est pas digne de pensée, de discussion ou d'écriture– n'est jamais pensée, discutée ou écrite avec modération.

Vous croyez que votre Timeline ou vos amis Facebook sont plus représentatifs que votre entourage proche? En réalité, ce groupe est bien plus étroit

 

Au départ, ce n'est pas parce qu'ils sont des pièges à clics évidents –comme le sont, par exemple, les photos du derrière de Kim Kardashian– que des objets comme Serial ou True Detective donnent l'impression d'être incontournables, mais parce qu'ils sont poussés par la force du bon goût. Ce sont des trucs qui se jouent sur Internet, mais ce sont aussi des trucs qui, initialement, nous ont donné l'impression d'avoir un rôle à jouer. Ce qui fait qu'au bout d'un moment, la frénésie qui entoure ces chers objets culturels atteint le même niveau d'inéluctabilité que les susdites fesses. Il y a sûrement quelqu'un que tout cette exaltation autour de Serial agace, de la même manière qu'un autre est agacé par le popotin de Kim Kardashian. Les deux sont devenus les dernières obsessions «d'Internet», une obsession dans laquelle vous pouvez soit vous embarquer volontairement, soit vous faire embarquer malgré vous, en levant les yeux au ciel.

Les réseaux sociaux et leur fonctionnement en vase clos ne sont pas étrangers à de telles obsessions: le phénomène donne l'impression d'une ampleur bien plus grande qu'elle ne l'est en réalité.

Au temps jadis, vous partagiez les obsessions de vos amis et voisins, voire de gens à portée de diligence postale. Aujourd'hui, vos obsessions sont celles de fragments d'un cercle social bien plus étendu auquel vous relient les réseaux sociaux. Les goûts de vos amis Facebook ou de votre timeline Twitter semblent apporter la preuve concrète d'une tendance généralisée. Des gens que vous connaissiez mieux par le passé, ou même que vous ne connaissez pas du tout, vous donnent l'impression d'être un échantillon de la population bien plus objectivement représentatif que ne peuvent l'être votre entourage et votre famille. Et pourtant, en réalité, ce groupe reflète une catégorie démographique bien plus étroite et bien plus proche de vous. Si tout le monde vous semble obsédé par Serial, c'est parce que vous êtes un yuppie (en France, on dirait sûrement bobo, NDLE), comme l'est la plupart de vos contacts sur les réseaux sociaux.


 

Ce que confirment les chiffres. Nos obsessions sont peut-être plus fréquentes que par le passé, mais elles sont aussi plus limitées. Les discussions de machine à café des décennies précédentes touchaient davantage de monde que celles d'aujourd'hui. Cent-quarante millions de personnes ont regardé le feuilleton Racines. Quatre-vingt-trois millions de spectateurs ont vu le dernier épisode de Dallas. Trente-cinq millions de personnes ont regardé le premier épisode de Twin Peaks. Seulement trois millions et demi de personnes ont regardé le dernier épisode True Detective, le soir de sa diffusion à la télé. Moins d'un million étaient devant leur écran pour le premier épisode de la première saison de Girls. Et ce sont seulement entre 200 et 250 cronuts qui se vendent chaque jour. «Tout le monde» n'a jamais représenté aussi peu de monde.

La fragmentation culturelle que traduisent ces chiffres pourrait contribuer à expliquer l'attrait de l'obsession. Si, en tant que culture en général, nous avons de moins en moins de points communs –parce que nous regardons tant de séries télé, et écoutons tant de chansons et ne nous rendons plus au cinéma pour voir des films– alors ce qui nous donne l'impression d'être des phénomènes de masse a le goût du frisson. Nous avons tellement l'habitude de passer pour des fous avec la moitié de nos interlocuteurs («Quoi? Tu as passé le week-end scotché à ce truc?») que lorsque que quelqu'un arrive à être aussi populaire que Beyoncé, que faire d'autre que s'incliner?

L'attrait de l'objet que l'on a dû «dénicher»

Pour autant, en général, les objets culturels qui font nos obsessions ne sont pas les plus populaires. Big Bang Theory, avec ses quinze et quelques millions de spectateurs hebdomadaires, en passionne certains; sur Internet, même des micro lubies trouveront leur niche. Mais cette série n'a jamais suscité l'hystérie d'un True Detective. Peut-être parce que Big Bang Theory ne donne pas l'impression d'une découverte. La série ne joue pas le rôle d'un indicateur de goût –ni d'ailleurs de bon goût (qui, étonnamment, n'a pas grand-chose à voir avec sa qualité intrinsèque).

Arrive le moment où même les gens que vous n'aimez pas semblent aimer l'objet culturel qui vous obsède. Et vous passez à un autre

 

Les objets d'obsession semblent être arrivés de nulle part, vierges de toute appréciation. («Est-ce que tu as entendu parler de X? C'est extraordinaire»). Ce qui s'applique même quand de tels objets sont diffusés par les chaînes américaines les plus prestigieuses. The Wire, sans le moindre égard pour les Emmys et des audiences bidon, a failli être annulée par HBO avant que les gens se mettent à lui vouer un culte. Beyoncé est arrivé au beau milieu de la nuit; idem pour «Too Many Cooks». On a d'abord vu dans Scandal un énième soap opera et Serial est un podcast.

Avoir à «dénicher» ces objets contribue à leur pouvoir de séduction. Vous pouviez très bien adorer Dallas, mais avec ses 83 millions de spectateurs, impossible de penser qu'adorer Dallas était en quelque sorte spécifique à votre personne et prouvait, quelque part, combien vous aviez exceptionnellement bon goût –votre grand-mère, votre mère, votre frère, le Time, tout le monde en était fada. Mais aujourd'hui, les choses qui nous obsèdent le font parce qu'elles nous donnent l'impression d'avoir séparé le bon grain de l'ivraie culturelle. Et si vous avez dû partir à la chasse au cool pour trouver ces objets, alors c'est aussi le cas de tous ceux qui les adorent.

Les obsessions ne sont plus les simples indicateurs individuels d'un goût exemplaire; elles signifient notre appartenance à une cohorte particulièrement sophistiquée.  

Mais quand le pouvoir de séduction d'un objet culturel repose sur le fait que, d'un coup, tous ceux que vous aimez semblent en parler tout le temps, alors cet objet perd de son attrait quand tous ceux que vous n'aimez pas tellement se mettent aussi à en parler tout le temps. Quand ce site que vous méprisez en fait des topitos racoleurs et quand cette personne que vous avez toujours trouvée débile sur Facebook fait soudainement part de son opinion (à l'évidence débile) à son sujet.

Comme tous les adolescents boutonneux qui voient leur groupe préféré devenir populaire, votre obsession envers Serial pourrait perdre de son éclat quand elle deviendra l'obsession de tout le monde. Certes, Serial est un très bon podcast –mais est-il vraiment aussi bon que ça? Peut-être qu'un truc encore meilleur va bientôt se faire connaître.

Avez-vous entendu parler de X?

 

1 — Serial est un podcast très populaire aux Etats-Unis qui revient sur le meurtre d'une lycéenne de Baltimore, Hae Min Lee, retrouvée étranglée en 1999. Son petit ami, Adnan Syed, a été condamné à la prison à vie, mais il clame son innocence. La journaliste Sarah Koenig reprend l'enquête, elle ne sachant pas où cela va la mener.  Retourner à l'article

 

 

Willa Paskin
Willa Paskin (10 articles)
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