Imaginons un Paris avec six clubs de foot

Portrait d'un futur où, en plus du PSG, les habitants de la capitale pourraient supporter le FC Batignolles, le Canal Saint-Martin, le Sporting Place d'It', l'AS Montparnasse et le Racing Club de Ménilmontant.

L'année dernière, l'Atletico et le Real plaçaient Madrid sur le toit de l'Europe en s'affrontant en finale de la Ligue des champions. Et alors que les villes de Milan, Liverpool, Barcelone, Manchester, Turin, Lisbonne, Glasgow ou encore Istanbul comptent toutes au moins deux équipes évoluant au plus haut niveau, Paris doit se contenter d'une seule, représentant assez mal la diversité de la capitale française. 

Mais le PSG n'a pourtant pas le monopole de la Tour Eiffel: en tête du championnat de National, le moins médiatisé Paris FC a –c'est son slogan– «une ambition capitale». Cette ambition est simple: aller chatouiller le voisin, confortablement installé deux divisions au-dessus sur son pactole qatari. L'éventualité d'un rachat par Souleiman Al-Fahim, un riche homme d'affaires des Émirats arabes unis, annoncée il y a quelques jours par un reportage de Canal+ avant d'être catégoriquement démentie par le club, a brièvement relancé le fantasme d'une rivalité digne de ce nom dans la plus grande ville de France. Deux clubs parisiens en Ligue 1? Et pourquoi pas six comme à Londres (certes près de quatre fois plus peuplée), où Arsenal, Chelsea, Crystal Palace, Queens Park, Tottenham et West Ham représentent la ville en Premier League?

Rêvons un peu: une telle situation serait-elle envisageable à Paris? Le PSG semble en tout cas vouloir l'éviter à tout prix, et martèle sur tous ses supports de com' son hégémonie de fait. Le nouveau logo du club s'est ainsi attaché (en plus de jeter le berceau avec l'eau du bain) à mettre en avant le nom de la capitale au détriment de celui de Saint-Germain-en-Laye, où l'équipe continue pourtant de s'entraîner au Camp des Loges. Et le club, comme ses supporters, proclame maintenant à toute occasion qu’«Ici c'est Paris». Désolé mais non: par là-bas, c'est Boulogne. Imaginons le visage d'un Paris à six clubs.

Le FC Batignolles

Les mauvaises langues disent qu'on n'aime pas vraiment le foot au Stade Gilles-Deleuze. Et ce n'est pas tout à fait faux: bon nombre des abonnés du FC Batignolles ont avoué, dans un sondage au journal L'Équipe, préférer le rugby. Toujours est-il que ce club s'est fait une place en Ligue 1, un peu au-dessus du ventre mou, en pratiquant un football de CSP+, poli mais efficace. Une équipe qui préfère d'ailleurs éviter de se qualifier en coupe d'Europe pour ne pas avoir à jouer en semaine: oui, parce que le lendemain, il y a école.

Respectueux du voisinage, les Ultras ne chantent jamais trop fort l'hymne composé par Arnaud Fleurent-Didier: «On est les Batignolles / On joue le championnat / Entends, tu n'es pas folle / C'est bien Deleuze qui chante pour toi.» Les supporters adverses ont beau se moquer régulièrement du nombre excessif de loges qui tapissent les deux tribunes, celles-ci contribuent très significativement au financement du club. Nathalie Kosciusko-Morizet, ancienne femme politique figurant parmi les plus fidèles supporters, a même déclaré y avoir déjà vécu de véritables «moments de grâce».

Le Canal Saint-Martin

À l'image d'Évian Thonon Gaillard, qui n'a rien à voir avec la ville d'Évian (mais avec l'eau minérale du groupe Danone, partenaire du club), le Canal Saint-Martin doit son nom à son siège, situé aux portes du Marais –rue Saint-Martin– et à la présence de la chaîne Canal+ à son capital.

Entraînée par Vikash Dhorasoo, l'équipe attire chaque week-end les milliers de barbus et tatoués à lunettes des IIIe, Xe et XIe arrondissements. Journalistes, designers, artistes ou entrepreneurs, tous vouent un amour ironique mais sans bornes à Driblou, l'adorable petite mascotte du club.

Très actifs sur les réseaux sociaux, les footeux les plus hipsters de France sont toutefois la risée de la L1 depuis un triste soir de mars. Alors qu'ils avaient préparé un magnifique tifo en flat design pour la réception de Marseille, l'animation visuelle fit un flop à cause d'un virage en sous-effectif. Expliquant que la plupart d'entre eux se trouvait encore dans la queue du Camion qui fume au moment du coup d'envoi, les Bastille Boys évoquent depuis un sabotage.

Le Sporting Place d'It'

C'est finalement de l'argent chinois qui a changé le destin du Paris FC. Après avoir réalisé d'importants investissements autour du triangle de Choisy, le Beijing Prospect, gros promoteur immobilier et filiale du Beijing World Group, s'est offert le Stade Charléty et son club résident dans le but de redynamiser le quartier. Une vraie réussite: «Le 13e homme, c'est vous!», a pris l'habitude d'annoncer le speaker en référence au numéro d'arrondissement chéri par le public le plus cosmopolite de la capitale.

Le Sporting Place d'It fait en effet frissonner avec autant de passion Chinois, Vietnamiens ou Cambodgiens des tours des Olympiades que les bobos de la Butte aux cailles. Qui est le douzième homme, du coup? Personne ne le sait vraiment et surtout pas Danny Welbeck, le gros coup du dernier mercato, qui ne comprend pas encore très bien pourquoi tout le monde ici le surnomme Michel, en hommage à un des habitants les plus célèbres du quartier.

L'AS Montparnasse

Souvent considéré comme le quatrième club breton de l'élite –en raison de la forte concentration de crêperies dans l'arrondissement et du grand nombre de supporters possédant une résidence secondaire à Concarneau, Saint-Brieuc ou Perros-Guirec–, l'AS Montparnasse pratique un football offensif et élégant. Le 4-3-3, mis en place par Paul Le Guen alors que le club était encore en Ligue 2, a ainsi permis quelques triomphes, comme lors du fameux derby face au Canal Saint-Martin dans une demi-finale de Coupe de France gagnée 4-0, mais entachée d'une banderole polémique faisant une fâcheuse référence au tueur de l'Est parisien. Condamné à trois matchs à huis clos, le club n'a pas fait appel.

Notons enfin que, loi Evin oblige, le sponsor principal de l'AS Montparnasse, Loïc Raison, n'apparaît pas sur les maillots, mais abreuve largement les supporters à la mi-temps. Il faut vraiment être parisien pour croire que le cidre, c'est breton.

Le Racing Club de Ménilmontant

Fusion du Red Star et de l'US Créteil, deux des grands clubs historiques de la petite couronne, le Racing Club de Ménilmontant est une réponse parfaite à la logique du «football business» incarnée par le PSG. Avec ses places à 5 euros, si le RC Ménilmontant lutte tous les ans pour le maintien, il bénéficie à domicile d'une impressionnante ferveur populaire. Jean-Luc Mélenchon, qu'on croise de temps en temps au Stade Léon-Blum malgré son aversion pour le ballon rond, l'a d'ailleurs bien compris: «Ici, on n'aime rien tant que la lutte.»

Du haut de la tribune Willy-Ronis, d'où l'on voit tout Paris, il faut entendre ce stade chanter le nom de Mamadou Sakho (l'enfant du quartier revenu de Liverpool pour prendre le brassard de capitaine) sur une reprise de Piaf: «Emportés par la foule qui vous traîne / Vous entraîne / Sakho et tous les autres / Nous ne formons qu'un seul corps / Ce soir unis dans l'effort / Nous poussons pour notre équipe / Et rêvons d'un meilleur sort.»

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