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Comment les années 60 ont fait perdre aux Français toute confiance en l’architecture contemporaine

David Abittan, mis à jour le 10.12.2014 à 7 h 35

Et comment la Samaritaine en fait aujourd'hui les frais.

Perspective Sauvage 2011 ©Julien Alma Sté Doug & Wolf

Perspective Sauvage 2011 ©Julien Alma Sté Doug & Wolf

Alors qu'un nouveau vote s'apprête à relancer les débats sur la tour Triangle, la Samaritaine, qui vit depuis plusieurs années une restructuration tumultueuse, pourrait voir son chantier stoppé sur décision de justice en janvier. 

La Tour triangle est un immeuble de grande hauteur: une typologie de bâtiment qui pâtit d’un désamour large, au sein même des défenseurs de l’architecture contemporaine. Mais la Samaritaine aurait pu être un cas plus simple. 

Le cas Samaritaine

Ce n’était au départ qu’une question de semaines, quelques mois tout au plus. Quatre ans après sa fermeture au public, le groupe LVMH, propriétaire du magasin, annonce en 2010 une renaissance prochaine de la Samaritaine, sous le crayon des architectes de la très célèbre agence japonaise Sanaa. Quatre ans durant lesquels un ambitieux programme est élaboré, en place des quelques coups de pinceau initialement prévus.

«On s’est aperçus qu’il aurait été incompatible de respecter à la fois les normes de sécurité, et les normes du patrimoine» expliquera lors d’une présentation publique du projet le président du grand magasin Jean-Jacques Guiony. Une façon sans doute de justifier l’allongement des délais, autant que le changement de destination du lieu: des 80.000 m2 de surface commerciale, moins de 30.000 m2 resteront effectivement dédiés à la Samaritaine. Pour le reste, un hôtel, des bureaux, quelques logements et une crèche viendront compléter l’ouvrage.

Mais la modification n’est pas du goût de tout le monde. Pour Julien Lacaze, vice-président de la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France (SPPEF), l’étiquette «grand magasin ouvert à tous» cache surtout une opération foncière destinée à accueillir des surface de bureau: 

«On continue de parler d’un grand magasin, alors que la surface est réduite au minimum. Juste de quoi justifier le geste architectural!»

Or c'est ce geste architectural lui-même qui dérange. 

Une modernité dérangeante 

Plusieurs recours sont portés devant la justice, si bien qu’après une intervention du Conseil d’Etat, le permis de construire de la Samaritaine est annulé en mai dernier du fait selon les termes du jugement, qu’il «ne s’insère pas dans le tissu urbain du quartier». Est-ce à dire qu’il est un peu trop «moderne» au gout des juges, par rapport à la rue dans laquelle il prend place? Le chantier a tout de même pu reprendre ces dernières semaines, mais reste suspendu à la décision d’appel qui sera rendue le 5 janvier.

Ce qui gêne le plus dans le nouveau bâtiment, c’est la façade principale rue de Rivoli: un haut rideau de verre dont les ondulations reproduisent, à en croire les dires des architectes, le rythme vertical établi par les successions de fenêtres des bâtiments alentours. 

Perspective de l'état projeté; vue de la rue de Rivoli à hauteur de la rue de la Monnaie et en direction du Louvre ©Sanaa

L’utilisation du verre notamment suscite la controverse, c’est pourtant loin d’être une expérimentation pour l’agence Sanaa: du Louvre-Lens au Rolex Learning Center de Lausanne, on retrouve régulièrement au sein de leurs projets un usage manifeste de la transparence.

Ici, au milieu de toute la pierre beige qui habille les façades environnantes, le gigantesque écran vitré leur permet à la fois de marquer d’un geste fort la contemporanéité du projet –qui justement s’est établi jusqu’à présent en plusieurs phases, chacune particulièrement représentative d’une époque– autant qu’il laisse le bâtiment s’effacer au profit des immeubles voisins, que l’on perçoit selon le point de vue soit par transparence, soit par reflet.

L' explication n’est pas du goût de Julien Lacaze: «Dire qu’un bâtiment en verre est nécessairement intégré parce qu’il reflète son environnement, c’est ridicule, ou alors on pourrait dire ça de tous les bâtiments vitrés.»

Pour la SPPEF comme pour le «Collectif-Samaritaine», le projet heurte la cohérence architecturale du quartier, au-delà du matériau utilisé, par la forme et la hauteur de la façade: 

«Des touristes du monde entier viennent admirer l’homogénéité de nos rues, mais on est en train de détruire ce qui fait le succès historique de Paris à travers le monde. Si on laisse passer ce projet, c’est un coup pour Paris!»

Thierry Van de Wyngaert, président de l’Académie d’Architecture, explique que le ressort à l’oeuvre dans cette contestation est banal: «Systématiquement en France, lorsqu'un permis de construire annonce un bâtiment un peu trop contemporain, il est attaqué». Jean-Louis Missika, adjoint (apparenté PS) à la maire de Paris, chargé de l’urbanisme et de l'architecture, renchérit: «Vous êtes face à des gens pour qui il ne faut rien détruire si ce n’est pour faire du pastiche. Avec un raisonnement pareil, on n’aurait jamais fait Beaubourg, ni la Pyramide du Louvre!».

L’enthousiasme des années Pompidou

Les Parisiens n’ont pourtant pas toujours été aussi méfiants vis-à-vis de l’architecture contemporaine. Certes, la tour Eiffel en son temps a pu irriter quelques esprits (et non des moindres), mais ces contestations ne visaient rien d’autre que cette construction-là et toute la portée symbolique qu’elle allait endosser.

C’est plus tard, avec les grands travaux d’aménagement de la capitale dans les années 60, que les esprits se sont crispés et que les premières craintes envers l’architecture contemporaine ont commencé à se faire connaître. 

Ces quasi-gratte-ciel, alors inédits dans la capitale, avaient d’abord bénéficié d’un accueil plutôt favorable. A propos de la dalle de Beaugrenelle tout juste construite, le Figaro parlait alors –c'était en septembre 1968– de «jardins suspendus», spéculant même qu’ils «redonneront au mot "promenade" une saveur perdue à Paris depuis longtemps». En septembre 1973, France soir qui consacre deux pleines pages à l’inauguration du centre commercial attenant la tour Montparnasse, multiplie les louanges sur ce «quartier de l’an 2000», qualifié d’ «ensemble fabuleux».

Un enthousiasme pour la nouvelle architecture qui se justifie avant tout par la période dans laquelle elle s’installe, très avide d’innovation. Le tournant des années 60, au coeur des Trente glorieuses, voit les ménages s’équiper comme jamais: réfrigérateurs, téléviseurs, et automobiles gagneront la plupart des foyers français quand il ne concernait quelques années auparavant qu’une minorité d’entre eux.

Pub Michelin. Dans L’automobile à la conquête de Parischroniques illustréesPar Mathieu Flonneau. Presses des Ponts.


 

La population est confiante en son avenir, ces «années 2000» qu’elle imagine truffées de tours d’habitation et de routes s’entrecroisant sur plusieurs niveaux, à l’image de la publicité Michelin de 1965 ci-contre. 

Et c’est bien dans ces opérations du Front de Seine, d’Italie 13, ou de Maine-Montparnasse que le futur est en train de s’écrire.

Sans oublier l’immense déficit de logement qui frappe la France d’après-guerre, particulièrement ressenti en région parisienne. Malgré l’ambition des plans de constructions mis en place dès 1957, la prise en compte tardive du baby-boom somme le gouvernement de redoubler d’effort à la veille de l’année 1960. En ce sens, une circulaire datant de novembre 1959 qui rappelle «l’existence de près de 500 000 familles (…) obscurcie par des conditions d’habitation inhumaines», annonce une politique de «rénovation urbaine» qui, au-delà du relogement de millions d’habitants, «ambitionne aussi de restituer au centre des villes une structure et une architecture digne de [son] temps».

C’est donc dans ces années-là que l’on imagine la construction de tours dans Paris. Notamment la première d’entre elle, la tour Croulebarbe, dont la publicité qui accompagne sa commercialisation en 1959 demande: «Aimeriez-vous habiter au 1er étage de la Tour Eiffel?»

L’émergence d’un courant critique

S’ensuit alors une quinzaine d’années particulièrement décomplexées sur la limitation de la hauteur des bâtiments parisiens. Les réglementations d’urbanisme de cette parenthèse architecturale autorisent des tailles jusque-là jamais permises: contre le maximum des 20 mètres jusque-là en vigueur, on voit s'élever les tours du Front de Seine à 98 mètres; certaines tours des Olympiades à 104 mètres. 

Mais l’entrain de l’opinion public pour ces constructions s’essouffle tandis que la critique architecturale s’éveille, dénonçant des opérations de «rentabilité».

«En quelques années, on a vu un retournement de l’opinion» explique l’architecte-urbaniste Virginie Picon-Lefebvre: 

«C’est le moment où l’on remet complètement en question l’enseignement de l’architecture, on veut développer la sociologie dans les écoles, réhabiliter un apprentissage historique de la ville… La jeune génération rompt avec ses aînés, et s’avère très critique envers leur travail.»

Les débats qui accompagneront la construction de la tour Montparnasse seront d’ailleurs bien plus animés que ceux du quartier des Olympiades par exemple, quelques années auparavant. Il faudra cette fois en passer par des conseils municipaux agités, jusqu’au rejet en 1965 d’une proposition du maire du 7ème arrondissement, Edouard-Frédéric Dupont, «tendant à ce qu’aucun bâtiment dans l’ensemble Maine-Montparnasse ne dépasse une hauteur le rendant visible de l’esplanade des Invalides».

Des incidents d’ordre divers ont également pu attiser ponctuellement l’opinion publique: les relogements difficile des habitants des quartiers insalubres par exemple, dont le taux d’occupation ne pouvait être reproduit dans les nouvelles constructions, aussi hautes furent-elles. De même, quelques grands incendies ayant touché des tours de Séoul, Sao Paulo ou Los Angeles au début des années 70 n’ont pas joué en faveur de l’élan nouveau que prenait Paris.

Plus localement, la destruction des Halles de Baltard dès 1971, mal vécue par une partie de la population, détournera définitivement l’opinion des bienfaits de cette urbanisation qualifiée d’«autoritaire» par les détracteurs de l'époque. Pour Jean-Louis Missika, «les parisiens ont été traumatisés par une certaine forme de violence dans l’aménagement du Paris des années Pompidou. On en paye les pots cassés encore aujourd’hui!».

La critique persistante

Gare d'Orsay en 1920, Via Wikipédia, Lcense CC

En 1974, l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard-d’Estaing marque un coup d’arrêt à cette nouvelle forme d’architecture dans la capitale. Rompant avec la présidence de Georges Pompidou et son attrait pour la modernité, il ne laissera d’ailleurs aux Parisiens que le musée d’Orsay comme seul souvenir architectural: soit la réhabilitation d’une gare construite quatre-vingt ans auparavant et dont la façade a préservé son aspect d’origine.

Par la suite, la politique des grands travaux menée par François Mitterrand multiplie les exemples d’architecture contemporaine à Paris, mais en multipliant autant les polémiques, devenues plus vives encore que dans les années 60, comme le rappelle Virginie Picon-Lefebvre dans son livre Paris - Ville moderne.

A quelques centaines de mètres de la Samaritaine, on oublie parfois l’incroyable opposition qui s’était alors levée face au projet de construction d’une pyramide en verre dans la cour du Palais du Louvre. L’implantation au coeur du monument parisien d’un élément d’architecture contemporaine avait profondément divisé l’opinion publique. On raconte même que la présentation du bâtiment devant la Commission Supérieure des Monuments Historiques avait été interrompue par les pleurs de la traductrice de l’architecte américain Ieoh Ming Pei, qui n’arrivait pas à surmonter les injures dont il faisait l’objet.

A quelques mois d’intervalles, l’Opéra Bastille faillit être abandonné en 1986 en plein milieu de son édification, au même titre d’ailleurs que plus récemment la Fondation Louis Vuitton! Celle-là même aujourd’hui portée aux louanges de tous, a vu son permis de construire retiré, provoquant l’interruption des travaux durant quelques mois.

Entre les deux bâtiments, des dizaines d’autres polémiques, de Beaubourg à la Bibliothèque Nationale de France. Mais au-delà des débats et des contestations juridiques, l’architecture parisienne démesurée des années 60 a surtout entraîné une méfiance de principe, permanente, à l’égard de l’architecture contemporaine. A ce titre, si la Cité de la Mode a pu se construire sur les bords de Seine par-delà quelques bruissements, on se souviendra surtout de la description qu’en fit le président de l’époque Nicolas Sarkozy lors d’un discours en 2008: 

«Ce truc vert que l'on a collé [à la Seine], cela doit être de l'architecture. Chacun ses goûts.»

Concernant l’affaire de la Samaritaine, l’audience de la Cour administrative d’appel qui s’est tenue le 5 décembre laisse plutôt supposer une reprise définitive du chantier en début d’année 2015. Mais qu’en sera-t-il pour les prochaines fois? Va-t-on rendre compliqué, voire impossible, chacun des projets amenés à se construire à Paris? Espérons que, bien qu’elle fut évoquée durant les dernières élections municipales, la destruction de la Tour Montparnasse ne soit tout de même pas nécessaire pour enfin tourner la page d’une décennie d’architecture dont la capitale semble ne s’être toujours pas remise.

David Abittan
David Abittan (6 articles)
Journaliste
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