France

Avec les zadistes, l'ultra-gauche est de retour (au moins dans la tête du pouvoir)

Stéphanie Plasse, mis à jour le 12.12.2014 à 16 h 42

Sans tomber dans les années de plomb, trente ans après, peut-on parler de réactivation de la violence politique?

Manifestation après la mort de Rémi Fraisse, à Nantes, le 22 novembre 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Manifestation après la mort de Rémi Fraisse, à Nantes, le 22 novembre 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, 21 ans, engagé dans la protection de l'environnement sur le site contesté du barrage de Sivens, a été tué par l'explosion d'une grenade tirée par les gendarmes mobiles. Un drame qui a relancé le débat sur l'ultra-gauche en France.

Des Zadistes de Sivens, de Notre-Dame-des-Landes, du Center Parc de Roybon... qui sont ces militants écologistes? Sont-ils prêts à mener la révolution, comme le laisse entendre la classe politique?

«Radicaux», «anarchistes», «djihadistes verts», «terreur verte», les termes pour les décrire se multiplient. Et un mot revient inlassablement dans la bouche des politiques: violence. Comme en 2009, au moment de l'interpellation du groupe de Tarnac soupçonné de sabotage sur les voies de la SNCF, quand Michèle Alliot Marie alors ministre de l'Intérieur avait dit «craindre le terrorisme d'extrême gauche». Une déclaration qui avait fait ressurgir le spectre des années de plomb, une période durant laquelle des mouvements de l'ultra gauche avaient légitimé le recours à la violence.

Pourtant, avant cette date, le terme même d'«ultra-gauche» avait quasi absent d'Internet.

Et aujourd'hui, à chaque manifestation, ce fantôme semble réapparaître. Pourtant, ces fameuses années de plomb n'auront été qu'un épiphénomène anecdotique.

«En France, il n'y a jamais eu de dérives de violence politique de type terroriste à l'image des Brigades rouges en Italie, même s'il y a eu des tentations avec la gauche prolétarienne et Action Directe», précise Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques à l'université Versailles Saint-Quentin en Yvelines.

Sans tomber dans les années de plomb, trente ans après, peut-on parler de réactivation de la violence politique avec l'apparition des Zadistes et du mouvement de Notre-Dame-des-Landes? Dans l'essai politique de référence intitulé L'insurrection qui vient,  publié en 2007 et rédigé par un «comité invisible», ces remous ne seraient que les conséquences directes d'une société fracturée dans laquelle la police et l'Etat exercent la Terreur. Une manière de résister. Pour autant, pour les spécialistes, la violence ne serait plus justifiée idéologiquement.


«Pour qu'elle existe, il faut qu'elle repose sur un socle de légitimation constituée. Le marxisme ou ses dérivés (l'anarchisme, le guevarisme...) sont des idéologies un peu mortes et enterrées. Les manifestations de ces militants, même si certaines dégénèrent et se soldent par des affrontements avec les forces de l'ordre ne traduisent  pas une violence politique d'une très haute intensité. Cela reste du combat de rue ou de guérilla mais il n'y a pas de bombe», relativise Xavier Crettiez.

Il existe toutefois des militants dont le mode d'action est uniquement violent:  les Blacks Blocs, qui ont fait leur apparition en Allemagne dans les années 1980. Ils étaient présents lors des manifestations notamment en France, lors du Contre sommet du G8 à Strasbourg en avril 2009 ou plus récemment le 25 octobre 2014, le jour de la mort de Rémi Fraisse.

«La manifestation est un moment où ils peuvent expérimenter leur action dans des zones autonomes temporaires soustraites au contrôle étatique qui leur permet de se réapproprier les biens convoités», note Isabelle Sommier. Dans la tradition anarchiste, il s'agit de l'idée de salaire social ou de réappropriation des biens qui sont volés par le capital. Par conséquent, ces groupes s'attaquent au symbole de la société capitaliste comme les grandes marques de magasin.

On agite des peurs de manière irrationnelle. Il s'agit d'une surévaluation de ces groupes

Irène Pereira, sociologue

Mais les Blacks Bloc ne constituent pas l'ensemble des cortèges dans les manifestations. Pour Isabelle Sommier, «il y a toujours eu des personnes qui en marge des manifestations allaient à la confrontation avec la police ou allaient casser des vitrines et  des jeunes qui n'ont pas de projet politique qui profitent de l'ambiance pour casser et voler des biens qu'ils convoitent».

Pourquoi alors l’Etat réduit-il ces manifestations à des mouvements de violence et passe-t-il à côté du discours politique de ses opposants? «Les pouvoirs publics ont toujours utilisé deux stratégies de stigmatisation des adversaires: la criminalisation et la surpolitisation. La première consiste à assimiler les protestataires à des criminels de droit commun ce qui dessert évidemment leurs causes et la seconde consiste à les présenter comme des idéologues totalement sectaires et radicaux», souligne Xavier Crettiez. 

Conformément à cette stratégie, dans un contexte post-11-Septembre, l'Etat français se montre particulièrement attentif à la mouvance anarcho-autonome et utilise des pratiques propres à la lutte antiterroriste. Ainsi, durant les manifestations à la mémoire de Rémi Fraisse, les autorités ont recouru aux arrestations préventives. Selon une source proche du dossier, la police aurait arrêté, le 2 novembre 2014, une trentaine de militants à Ménilmontant et à Montreuil avant qu'ils ne rejoignent les manifestations. «On est dans le spectaculaire et le fantasme. On agite des peurs de manière irrationnelle. Il s'agit d'une surévaluation de ces groupes», s'alarme la sociologue Irène Pereira. En effet, ajoute le spécialiste Xavier Crettiez, «dans le cas présent, la violence, même si elle existe, demeure très limitée et auto-contrôlée par les acteurs qui la pratiquent...».

Une violence qui peut devenir révolutionnaire?

Même si aujourd'hui, la violence politique reste réduite, l'insurrection peut-elle effectivement venir?  Selon Xavier Crettiez, «on pourrait très bien imaginer que la crise économique, la marginalisation d'une partie de la population rendent de nouveau légitime une vision un peu marxisante des rapports de classe dans lequel la violence puisse être considérée comme la seule façon de s'affranchir du capitalisme marchand oppresseur». De son côté, l'historien et spécialiste de la Révolution française Jean Clément Martin observe une certaine similitude entre la situation d'aujourd'hui et celle de 1789: 

«Les processus se ressemblent. Dans les deux cas, quand les revendications qui semblent légitimes ne sont plus portées par des groupes qui ont pignon sur rue dans la vie politique, on assiste à  une explosion de violence.»

Pour compléter son propos, le chercheur cite le célèbre révolutionnaire Robespierre:

«Pour calmer le peuple, parlez-lui le langage de la justice et de la raison.»

Un langage que semble avoir oublié l’Etat en tronquant ou en omettant certaines informations notamment dans l'affaire du barrage de Sivens. «Pour le moment, on manque encore d'organisation pour assurer le passage du mécontentement à une violence politique et à un projet révolutionnaire.  Depuis le dépassement et la délégitimation du marxisme, il n'y a plus grammaire du monde alternatif. On est dans des sociétés qui sont plutôt pacifiées», conclut Isabelle Sommier.

Stéphanie Plasse
Stéphanie Plasse (15 articles)
Journaliste
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