MondeFrance

Faut-il soumettre François Hollande à une primaire en 2016? Les Etats-Unis ont peut-être la réponse

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 16.12.2014 à 13 h 47

Outre-Atlantique, les rares présidents qui ont été menacés lors d'une primaire interne ont été battus lors de l'élection qui ont suivi, et cette procédure est presque devenue purement formelle pour un président sortant.

Barack Obama et François Hollande, le 6 juin 2014, lors des commémorations du 70e anniversaire du Débarquement.

Barack Obama et François Hollande, le 6 juin 2014, lors des commémorations du 70e anniversaire du Débarquement.

Soumettre ou ne pas soumettre François Hollande à une primaire ouverte en 2016? Le dilemme shakespearo-cornélien a déjà été tranché par le socialiste Thierry Mandon. Pour convaincre ses camarades, le secrétaire d’Etat à la Réforme de l’Etat invoque l’exemple des Etats-Unis, où, d’après lui, «le président sortant a besoin de ce ressourcement pour être revitalisé».

C’est aller un peu vite en besogne, et oublier que les trois derniers présidents américains qui ont été soumis à une vraie contestation dans leur camp se sont fait étriller à l’élection présidentielle qui a suivi. Voilà donc quelques leçons que François Hollande et sa majorité pourraient tirer de l’exemple américain.

1.Les primaires disputées finissent mal pour le sortant

Le fait de soumettre le président sortant à des primaires est automatique depuis longtemps aux Etats-Unis: leur organisation figure dans les règles internes des partis républicain et démocrate. On l’a presque oublié, tant Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama n’ont eu aucune difficulté à se faire réinvestir par leur parti. Ce dernier n’a pas eu à s’employer en 2012: seuls des candidats fantaisistes se sont présentés face à lui, dont un détenu, Keith Judd, qui a réuni pas moins de… 41% en Virginie Occidentale. Une farce.

Pourtant, pas plus tard qu’en 1992, George Bush père a trouvé sur sa route Pat Buchanan, un tenant de la droite dure, qui a réellement tenté de lui souffler l’investiture républicaine. Le président sortant remporte largement la bataille des primaires… mais il s’inclinera quelques mois plus tard devant Bill Clinton.

Douze ans plus tôt, le président démocrate Jimmy Carter frôle la correctionnelle face à Ted Kennedy. Il obtient à l’arrachée son ticket pour les présidentielles, mais il est largement battu par Ronald Reagan. Le même Ronald Reagan qui avait échoué de justesse en 1976 à prendre la place du président Ford, finalement détrôné par un certain Jimmy Carter. De quoi faire réfléchir à deux fois les socialistes qui souhaitent soumettre François Hollande à une primaire en 2016.

2.Les primaires reflètent un manque de légitimité

«S'il y a une primaire, c'est que personne, au PS ou ailleurs, ne peut revendiquer une légitimité indiscutable pour représenter la gauche à l'élection présidentielle.» Cette phrase pourrait avoir été écrite aujourd’hui. Elle date pourtant d'une tribune publiée dans Le Monde en 2011 par Bernard Lamizet, professeur émérite à l’IEP de Lyon, très critique envers la primaire ouverte organisée par le PS.

Avec trois ans de recul, il n’est pas plus séduit par leurs conséquences aujourd’hui: «François Hollande a gagné en 2011, mais ce n’était pas un vrai succès. Il a gagné parce que les électeurs du PS ne savaient pas ce qu’ils voulaient. Ils l’ont élu sans savoir.» Pris en tenaille entre des sociaux-libéraux et une aile gauche très remontée contre lui, le François Hollande de 2014 rappelle furieusement le Jimmy Carter de 1980. «A la différence que Carter s’était fait élire sur une plateforme plutôt centriste», nuance l’historien Pierre Mélandri, spécialiste des Etats-Unis.

En 1976, le sortant Gerald Ford est d’autant plus vulnérable qu’il n’a encore jamais affronté une élection présidentielle. Choisi comme vice-président par Richard Nixon en 1973 après la démission de Spiro Agnew, soupçonné de corruption financière, il ne doit son arrivée au pouvoir qu’à l’affaire du Watergate. Sa présidence est marquée par le discrédit de la classe politique de Washington, ce qui n’est pas sans rappeler la défiance des Français face aux affaires politico-financières des années Sarkozy-Hollande.

De ce point de vue, les liens entre primaires et légitimité du président sortant sont une illustration parfaite du paradoxe de l’oeuf et de la poule: c’est parce que le président est peu légitime qu’il a des adversaires sérieux à la primaire, mais c’est aussi parce qu’il y a une primaire serrée que sa légitimité recule. «Cela désarçonne l’électorat. Il se demande s’il faut voter pour le candidat d’un parti, alors qu’il est critiqué au sein même de son parti», analyse Pierre Mélandri.

3.Une compétition interne laisse des traces

Les critiques venant de son propre camp sont les plus dangereuses. Soumis à une primaire, le président sortant ne peut y échapper.

En 1992, Pat Buchanan est le meilleur révélateur des faiblesses de George Bush père. «Buchanan a chauffé à blanc l’électorat contre le président sur le thème de l’élitisme», se souvient Pierre Mélandri. Le challenger républicain renvoie le président sortant à son statut d’héritier d’une grande famille de la Nouvelle-Angleterre, pile au moment où les Américains sont secoués par le chômage et la crise économique.

Sacrilège suprême pour des conservateurs viscéralement opposés aux quotas ethniques, George Bush est accusé d’avoir signé une loi sur les discriminations face à l’emploi. «Avec George Bush, nous pensions avoir la continuité de la politique de Ronald Reagan à Washington. A la place, nous n’avons eu que du Jimmy Carter réchauffé», persifle Buchanan sur une estrade de Géorgie en février 1992. Quelques mois plus tard, une fois Bush et Buchanan réconciliés, le président laisse son ancien challenger prononcer un grand discours à l’ouverture de la convention républicaine. Loin de mettre de l’eau dans son vin, Buchanan s’illustre avec des propos ultraconservateurs qui effraieront les femmes et les électeurs modérés de Bush.

«Vos adversaires peuvent utiliser les critiques de votre propre parti pour vous descendre», analyse Pierre Mélandri, qui se trouvait aux Etats-Unis pendant la campagne de 1980: «L’équipe Reagan sortait les phrases de Ted Kennedy contre Carter.» A l’époque, des décisions difficiles avaient été prises face à la crise pétrolière. Un contexte de désarroi économique qui fait écho aux difficultés économiques de François Hollande, et aux critiques de sa politique par son aile gauche. Difficile d’imaginer comment le président pourrait échapper à un réquisitoire en règle dans une primaire en 2016.

4.Un intérêt médiatique réel, mais ambigu

L’un des rares avantages d’une primaire dans le camp du sortant est de voler la vedette à l’opposition. Comme l’explique Vincent Michelot dans L’empereur de la Maison Blanche: «Dans l’ordre hiérarchique journalistique, une primaire impliquant un président sortant est d’un intérêt supérieur, non seulement parce qu’elle implique l’institution politique la plus médiatisée, mais aussi en raison du caractère indicateur alarmant d’une telle situation. Ne serait-ce que par la capacité de modifier le calendrier qu’il offre, l’actuel système permet au parti d’opposition de parer au déficit médiatique en décalant ses dates par rapport à celles du président sortant.» Voilà donc l’opposition obligée de subir l’agenda choisi par le parti du sortant, au risque de passer inaperçue.

En 2011, la primaire socialiste a phagocyté l’espace médiatique au détriment de l’UMP, au point que Xavier Bertrand avait publiquement exigé un rééquilibrage du temps d’antenne en faveur de son parti. Prévue dans les statuts de l’UMP, l’absence de primaire pour le président sortant dispensait Nicolas Sarkozy d’une compétition interne en 2012. Quitte à abandonner du temps de parole et le créneau de la modernité démocratique à ses adversaires socialistes pendant l’automne 2011.

5.Les primaires pour le sortant deviennent l'exception aux États-Unis

En novembre 2012, le blogueur libertarien Doug Mataconis se lamentait de la facilité avec laquelle Barack Obama s’est fait réinvestir par le parti démocrate, puis réélire par les Américains. Il observait que c’est la première fois que trois présidents successifs enchaînent deux mandats de suite depuis la période 1801-1825.

Démocrates comme républicains auraient donc gagné en discipline et compris que la primaire était plus un problème qu’une solution pour le camp des sortants. «Sans compétition pour l’investiture, le président sortant s’évite l’un des exercices les plus classiques de la politique américaine moderne –c’est à dire changer de positionnement politique entre la saison des primaires et la campagne présidentielle», note Andrew Polsky, professeur de sciences politiques au Hunter College. En 2012, Obama a pu afficher une vraie cohérence politique, là où son concurrent Mitt Romney tentait désespérément de trouver un point d’équilibre entre les gages donnés aux conservateurs pendant les primaires et un recentrage nécessaire pour parler à l’électorat modéré.

Pour Andrew Polsky, il s’agit là d’une nouvelle tendance de fond pour la politique américaine: le président sortant, incontesté par les siens, occupe tranquillement le centre de l’échiquier politique, pendant que son concurrent est entravé par les engagements pris pendant les primaires. Dès 2016, les États-Unis «ne choisiront pas un président pour quatre ans, mais sûrement plutôt pour huit», conclut le chercheur américain.

A cet égard, il semble pour le moins paradoxal que des Français regardent avec envie l’exemple des primaires aux Etats-Unis, au moment même où démocrates et républicains ne veulent plus en entendre parler pour leur président sortant.

6.La France n'est pas l'Amérique

«On ne peut pas comparer la France avec les pays anglo-saxons, car la France n’est pas bipartite. Les partis anglo-saxons sont uniquement tournés vers l’élection, alors que les partis français ont une identité indépendante. Ils existent en dehors des élections et des institutions», insiste Bernard Lamizet, qui considère les primaires françaises comme une hérésie et regrette l’époque où la désignation des candidats par les partis politiques se faisait en interne. Ils faisaient corps avec le programme de leur parti et évitaient ainsi, selon lui, les procès en illégitimité.

Malgré les risques de voir François Hollande chahuté par sa gauche, les socialistes ont pourtant des raisons stratégiques de le soumettre à une primaire ouverte en 2016. Contrairement aux Etats-Unis, habitués au bipartisme depuis plus de deux siècles, l’élection présidentielle française est marquée par la fragmentation des candidatures. Face à la montée du FN, la primaire ouverte à gauche est donc considérée comme un mal nécessaire pour le président sortant, son seul espoir de se maintenir au soir du premier tour de la présidentielle en 2017 étant d’éviter la dispersion des voix à gauche. D’où l’espoir qu’écologistes, radicaux et –aussi improbable que cela puisse paraître aujourd’hui– le Front de gauche acceptent de se plier à l’exercice d’une primaire ouverte organisée en amont avec les socialistes. 

Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas (22 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte