Economie

Le gazoduc South Stream ne se fera pas, et l'Europe ne s'en fait pas

Gilles Bridier, mis à jour le 09.12.2014 à 14 h 54

L’Europe pourra surmonter la volte face de la Russie sur le projet de gazoduc South Stream. Elle ne l’intégrait pas dans ses projets, et le volet énergétique du plan Juncker doit y contribuer.

Gaz en Hongrie. REUTERS/Laszlo Balogh

Gaz en Hongrie. REUTERS/Laszlo Balogh

Au lendemain de l’annonce de Vladimir Poutine relayée par celle du président de Gazprom Alexeï Miller de l’abandon de la construction d’une infrastructure devant permettre l’achement du gaz russe via le sud de l’Union, la Commission européenne se contente de prendre acte. Un différend l’opposait déjà à Moscou à propos des conditions d’exploitation de ce futur gazoduc qui ne respectaient pas les règles de concurrence en vigueur en Europe. De sorte que les responsables de la Direction de l’énergie à Bruxelles affichent une sérénité de rigueur qui n’est pas qu’une simple posture.

Car il y a déjà plusieurs années que l’Union européenne a placé la sécurité énergétique au cœur de ses priorités. De récentes dispositions ont encore été prises. Dans le programme des investissements du plan Juncker de 315 milliards d’euros, l’énergie fait partie des dix priorités. Et la sécurité des approvisionnements tout particulièrement. Pour faire progresser une Europe de l’énergie qui, jusqu’à présent, a surtout enregistré des échecs.

Diversifier les sources d’approvisionnement

Cette sécurité énergétique a plusieurs dimensions. La première pour l’Union européenne, qui importe 66% de ses besoins en gaz, consiste déjà à diversifier ses approvisionnements. En 2013, 39% des importations de  gaz ont été fournis par la Russie. Mais cette dépendance est très variée, certains pays comme le Royaume-Uni ou l’Espagne n’étant pas clients du fournisseur russe Gazprom, et d’autres seulement modérément comme la France (15% des importations). A l’opposé, 40% de la consommation allemande est assurée par des importations de gaz russe. Et dans des pays de l’ex-bloc soviétique, la dépendance peut atteindre 90%.

Mais il existe d’autres sources d’approvisionnement par gazoducs, d’abord en Europe, ensuite au sud de la Méditerranée.

En outre, l’Europe peut développer ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL). Actuellement, elles ne représentent que 15% de ses besoins, mais pourraient doubler.  La relance d’une partie des centrales nucléaires du Japon qui, depuis la catastrophe de Fukushima, avait poussé les feux de ses centrales thermiques alimentés en GNL, va libérer des disponibilités sur le marché.

Or, de nouveaux fournisseurs sont apparus avec le développement des gaz de schiste. Un dialogue serait déjà engagé dans ce sens par l’Europe avec le Canada, ainsi que les Etats-Unis où une usine de liquéfaction est en cours de construction, sur la côte est. D’autres pays comme le Qatar ou l’Australie seraient aussi sur les rangs.

Développer interconnexions et capacités de stockage

Dans ces conditions, parallèlement à la diversification des approvisionnements, la question du transport du gaz à l’intérieur de l’Union est stratégique: pour que chaque pays membre ne soit pas lui-même captif d’un fournisseur, il faut amplifier les échanges à l’intérieur de l’Union, toutes énergies confondues. C’est la deuxième dimension de la sécurité énergétique, et un impératif pour que l’Europe de l’énergie ait un sens. Or, afin de sortir de l’impasse, des décisions ont été prises pour développer les interconnexions.

Plus précisément, 248 projets d’interconnexions ont été identifiés par la Commission dans le secteur de l’énergie, avec pour objectif d’en réaliser les trois quarts, tant dans le secteur du gaz que de l’électricité, d’ici à 2020. Bruxelles aurait déjà décidé d’y affecter 5,85 milliards d’euros.

Le plan Juncker devrait permettre de consacrer quelques rallonges pour atteindre les objectifs. De sorte que tous les membres de l’Union, grâce à une plus grande fluidité du transport de l’énergie et des capacités d’interconnexion portées à 15% du trafic contre 10% aujourd’hui,  soient moins dépendants d’une seule source.

L’augmentation des capacités de stockage, inscrite dans les programmes européens, doit en outre renforcer l’intérêt du développement des interconnexions.

Moderniser le réseau ukrainien dans sa fonction de transit

Bien sûr, l’Europe ne saurait se passer du gaz de son voisin russe. Pas plus que Gazprom, qui trouve auprès de l’UE 71% de ses débouchés à l’exportation, ne pourrait se permettre de fermer les robinets qui alimentent l’Europe. Même en réorientant une partie de sa production vers la Chine, le géant gazier russe aura toujours intérêt à approvisionner l’Europe.

La récente mise en service du nouveau gazoduc North Stream qui passe sous la mer Baltique offre des capacités supplémentaires. En outre, grâce à un prêt de 3 milliards d’euros de la Banque européenne d’investissement (BEI), l’Ukraine par où transitaient 80% du gaz russe pour l’Europe avant la mise en service de North Stream va pouvoir moderniser et renforcer son réseau de pipelines pour continuer à tenir son rôle dans l’acheminement du gaz.

«Avec South Stream, le transit par l’Ukraine aurait été quasiment réduit à zéro», commente un spécialiste de la Commission. En réintroduisant Kiev dans le jeu, l’Europe ôte à South Stream une grande partie de sa justification économique, d’autant plus difficile à établir que les estimations de coût du projet, de quelque 13 milliards d’euros au départ, avaient quasiment doublé.

Ainsi, en diversifiant ses approvisionnements, en se dotant d’interconnexions pour que le gaz puisse plus facilement circuler entre les Etats membres, en augmentant les capacités de stockage et en confortant le rôle historique de l’Ukraine dans le transit, l’Union européenne par ailleurs alimentée en gaz via North Stream doit pouvoir s’adapter à l’enterrement de l’autre projet russe par le sud.

Améliorer l’efficacité énergétique

Il existe une autre dimension de la sécurité énergétique: la réduction des besoins. Car le coût des importations qui représentent aujourd’hui pour l’Europe 53% de ses besoins toutes énergies confondues, pourrait vite devenir insoutenable. Aujourd’hui, plus d’un milliard d’euros sont dépensés chaque jour dans ces importations, insiste la Commission. Soit près de 400 milliards d’euros par an.

D’où l’impératif de développement des énergies renouvelables, et l’amélioration de l’efficacité énergétique. Des objectifs économiques qui, en plus, servent les engagements écologiques de l’Europe pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

L’Europe, qui produit un peu plus de 14% de ses besoins avec des énergies renouvelables, cible toujours 20% pour 2020. Et au titre de l’efficacité énergétique, elle doit encore investir dans l’innovation pour accroître les économies d’énergie, notamment dans les transports et le bâtiment.

Des progrès ont déjà été enregistrés: selon Eurostat, la consommation d’énergie des 28 membres, qui progressait un peu plus vite que le PIB de l’Union jusqu’en 2004, a connu un palier en 2005/2006 et a clairement reculé depuis 2006, revenant l’an dernier à son niveau de 1995 alors que le PIB poursuit sa trop lente progression.


En rouge, le PIB de l'Union européenne, en bleu, sa consommation d'énergie | Source: Commission européenne

Certes, ce décrochage provient aussi de la difficulté de l’Europe à renouer avec une forte croissance. Mais les actions menées portent également leurs fruits. Ainsi, la consommation dans les transports qui avait augmenté de 35% entre 1990 et 2007 est enrayée.  

Reste à savoir comment le plan Juncker pourra donner un nouvel élan à l’efficacité énergétique dans les deux secteurs les plus énergivores. Compte tenu des décisions politiques qui doivent déclencher et accompagner le changement dans chaque pays membre, tant au niveau fiscal que social, la Commission n’a pas la main. Mais le contexte créé dans l’énergie en Europe à la suite des sanctions prises contre la Russie et des réactions de Moscou imposant des embargos, accentue la pression sur les 28. Dans ces conditions, la priorité n’est pas de pouvoir importer plus d’énergie, mais d’importer autrement et de consommer mieux.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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