Culture

Voici 30 (autres) reprises meilleures que les originales

Cédric Rouquette, mis à jour le 14.12.2014 à 16 h 38

Certaines chansons ont fait l'objet d'un braquage en règle, la nouvelle interprétation faisant complètement oublier d'où elles viennent.

Des légendes du rock sur un mur à Bâle en 2013. REUTERS/Arnd Wiegmann

Des légendes du rock sur un mur à Bâle en 2013. REUTERS/Arnd Wiegmann

Si vous cherchez un cadeau de Noël pour une personne éprise de musique, de lecture et/ou d’arts graphiques, nous vous recommandons amicalement de lui procurer Les 30 reprises meilleures que les originales.

Cet ouvrage paru en milieu d’année aux Editions Contrepoint dresse une liste de trente chansons qui ont fait l’objet d’un braquage en règle. Chacun a oublié d’où elles venaient. C’est l’interprétation finale donnée par un prétendant à leur relecture qui est passée à la postérité. Illustrés par trente dessins originaux d’Hélène Paris, les textes de Pierre Siankowski (ex-les Inrocks, maintenant au Grand Journal) racontent ces mues souvent fascinantes avec érudition, humour et un sens du récit qui transforme de petites pièces de musiques en véritables personnages.

Les 30 reprises meilleures que les originales 

Pierre Siankowski et Hélène Paris

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Cet objet classe n’a qu’un défaut: pourquoi trente? Pourquoi seulement trente?

L’exercice proposé est extraordinairement réjouissant. Musicalement, ça tutoie l’exceptionnel à chaque coup. Le phénomène ici disséqué à quelque chose de paranormal, et ce paranormal est une plongée au coeur même de nos adhésions intimes pour quelques minutes de musique. Par quel étrange cheminement la vision initiale d’un artiste peut-elle être ré-enchantée par un autre? Quelle est la valeur essentielle d’une pop song entre sa musique, ses paroles, ses arrangements, son époque, la voix qui la porte?

Il n’y a pas de bonne réponse. Il n’y a qu’à écouter. Et puisque trente est un chiffre définitivement trop léger, voici une proposition de trente autres morceaux obéissant parfaitement à notre titre.

Si vous ne trouvez pas votre chanson préférée, c’est qu’elle est peut-être dans le livre original. Ou, peut-être, qu’elle sera dans la prochaine livraison.

Installez-vous, et lancez la playlist de l'article si vous le souhaitez:

1.«Thunder Road» par Tortoise & Bonnie “Prince” Billy (2006)Reprise de Bruce Springsteen (1975)

On commence par la Rolls des reprises. La pièce scintillante de cette liste.

A la base, il y a déjà un chef-d’oeuvre absolu. 


Thunder Road est le morceau d’ouverture de Born to run, le meilleur album de Bruce Springsteen, son troisième, celui de la reconnaissance simultanée des critiques et du grand public.

Tous les médias s’étant un jour risqués à classer les meilleures chansons de tous les temps lui ont fait une place.

La radio américaine WXPN lui a réservé la première. Le monologue de Bruce expliquant à sa copine Mary –«tu n’est pas une beauté, mais ça va»–, qu’il s’agit de leur «dernière occasion (…) de se prendre la main et d’aller vers la terre promise» est de ceux qui filent la chair de poule à mesure que la supplique gagne en conviction, en épaisseur et en instinct de survie.

Vous n’aviez pourtant rien vu. Pour déchirer le potentiel émotionnel du morceau, plus de trente ans après, ils sont plusieurs à s’y mettre. Au micro, Bonnie “Prince” Billy, la voix la plus fragile de la scène indé américaine. Dans son dos, le groupe de post-rock Tortoise. Sur fond de rythmique mathématique et rêche, ils estompent le tissu musical de la chanson d’origine, saturent son thème mélodique central pour mettre Thunder Road plus à genoux encore, et pourtant beaucoup plus digne. C’est bouleversant de la première à la dernière seconde.

Contrairement aux autres, elle n’est pas disponible sur Spotify; pour l’écouter, c’est ici:


 

2.«Greenfield» par Faultline (2002)Reprise de Brothers Four (1960)

On reste sur le même modèle d’un groupe aux sonorités futuristes confiant sa relecture à une voix majeure de la pop contemporaine.

Nous sommes en 2002, le producteur anglais David Kosten se réserve une fenêtre pour un travail solo qu’il publie sous le nom de Faultline. Dans son deuxième essai, ténébreux mais fascinant (Your Love Means Everything), Kosten obtient la participation de multiples grandes voix de son époque.

Parmi elles, Michael Stipe, le chanteur de R.E.M. Il lui confie Greenfields, un morceaux du siècle dernier, un morceau de quand le rock’n’roll faisait encore de la place aux artistes folks beaucoup plus sages, comme les Brothers Four. Pour mesurer l’influence de cette formation à guitares de Washington, disons qu’aucune des 3.174 pages du Dictionnaire du rock réédité de Mishka Assayas ne mentionne son nom. Cela ne l’a pas empêché de publier un numéro deux dans les charts, ce Greenfields mélancolique qui commence comme une chanson naturaliste dédiée aux «champs verts embrassés par le soleil» et s’achève dans un chagrin amoureux trop classique et a priori interminable.

Kooten et Stipe réussissent à conserver l’ADN folk de la chanson, à la parer de scintillements electro et à travailler les voix dans une direction pastorale qui fera, quelques années plus tard, la gloire des Fleet Floxes.

3.«Walk on by» par Isaac Hayes (1969)Reprise de Dionne Warwick (1964)

Walk on by est une chanson signée par Hal David et Burt Bacharach, ce qui, d’entrée, vous pose le décor, puisqu’il s’agit de l’un des cinq plus grands duos faiseurs de pop music de tous les temps.

Si certains parmi vous n’ont jamais entendu leurs noms, vous avez été exposés à leurs chansons des centaines de fois, défendues par des interprètes d’une infinie variété. Walk on by, portée par Dionne Warwick en 1964, est l'une de celles-ci. Son charme est si immédiat que le 45 Tours cartonne aux Etats-Unis et contribue à faire de son interprète une star du R&B.

Isaac Hayes est encore loin de pouvoir prétendre à un tel statut quand il s’attaque au monument en 1969, sans le moindre complexe et avec une artillerie très, très lourde.

Hayes et sa voix virile transforment un morceau de sucre calibré pour la radio en un slow-funk symphonique de douze minutes qui ne recule devant aucune démesure de moyens: grosse basse-batterie, grand orchestre, guitare fuzz saturée, tapis d’orgues, choeurs habités par la foi.

Et une intro quasi-philharmonique qui, à elle toute seule, justifierait la présence du morceau dans cette liste.

4.«You’ll Never Walk Alone» par Gerry and The Pacemakers (1963)Reprise de Christine Johnson (1945)

C’est une chanson qui traversera les décennies plus que n’importe quelle autre ici. Aussi longtemps que des gens se rendront au stade à Liverpool ou à Glasgow pour supporter le Celtic, You’ll never Walk Alone sera chantée, plus ou moins juste, mais avec un coeur gros comme ça, par des dizaines de milliers de personnes. Cela fait plus de cinquante ans que ça dure et il n’y a aucune raison que ça s’arrête.

Le pouvoir d’évocation de ce classique né sur les ruines de la Grande Guerre est intact, et il le doit à l’efficacité de la version d’un groupe de Liverpool nommé Gerry and The Pacemakers. Les contemporains et amis des Beatles ne sont ni à l’origine de la chanson, ni même de son succès, mais c’est avec eux qu’elle se déleste du pathos excessif donné par des interprètes successifs, où l’on retrouve tout de même Frank Sinatra ou Elvis Presley.

You’ll Never Walk Alone est née de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II (l’un des cinq autres plus grands duos de tous les temps), pour la comédie musicale Carousel. Elle parle, à la base, de ces milliers de familles qui avaient un membre sur le front ou au cimetière, et qui ne «marcheraient jamais seules» malgré la dévastation.

Il fallait Gerry and the Pacemakers pour que ce texte et morceau aux accents de gospel trouvent un optimisme vrai à opposer à la noirceur des temps ici racontés. L’absence d’intro est l’intuition géniale qui donne un souffle vital à cette interprétation.

5.«The Way Young Lovers Do» par Jeff Buckley (1994)Reprise de Van Morrison (1968)

Homme d’un album unique et culte, Grace en 1994, Jeff Buckley a laissé une trace météorique mais très forte dans l’histoire du rock.

Le recul du temps enseigne que le fils de Tim était un musicien totalement inachevé et inabouti, malgré l’éblouissante réussite de son seul disque terminé, et qui le fut sous la patiente expertise du producteur Andy Wallace. C’est en tout cas ce que révèle le formidable travail biographique réalisé par le journaliste David Browne.

Buckley était un être construit par la musique, signé par Sony sur la foi de quelques concerts dans un café new-yorkais, mais dont personne ne savait, pas même l’artiste lui-même, quel genre de musique il allait produire. De la pop, du rock, du blues, du folk, des reprises ou des compos. Le temps qui passe rend justice à cette perception d’un musicien probablement sans équivalent dans la pureté de son geste artistique, mais difficilement capable d’exprimer son propre univers et obsessionnel dans son refus de la moindre étiquette. La très longue liste des reprises inouïes qu’il a laissées, enregistrées en direct, en studio, ou au quatre-pistes, dessinent implacablement ce schéma.

Il fallait être totalement cinglé pour s’attaquer, seul avec une guitare, à une chanson aussi complexe, colorée et incarnée que The Way Young Lovers Do, l’un des sommets du début de carrière du Nord-Irlandais Van Morrison. 


Mais Jeff Buckley plane totalement au-dessus de ses considérations dans l’une des captations de ses concerts solo au Sin-é. Sa guitare sera un orchestre pop. Elle sera les cuivres. Elle sera la basse. Elle sera ce que Buckley et sa voix surnaturelle voudra. Elle durera dix minutes. Dix minutes toujours hors du temps.

 

6.«I Wanna Be Your Man» par The Rolling Stones (1963)Reprise des Beatles (1963)

Ce sera, pour l’éternité, le mot de la fin pour les fans des Beatles dans leur duel avec ceux des Rolling Stones, pour savoir qui étaient les plus grands.

Cette discussion n’est pas de toute première fraîcheur, on vous l’accorde, mais la grande histoire retiendra que le premier single à succès des Stones aura été une chanson signée par Lennon et McCartney (surtout McCartney) au début de la gloire naissante des Beatles.

Chronologiquement, les Beatles la composent pour eux-mêmes. L’idée est de confier un morceau à la voix du batteur, Ringo Starr. Mais la chanson, assez anecdotique, est abandonnée. A l’insistance d’Andrew Loog Oldham, le manager des Stones, le morceau transite alors vers les Stones, où la guitare de Brian Jones et la voix braillarde de Mick Jagger mettent peu de temps à lui faire un sort. La carrière des Stones est lancée. 


Plus pop, la version portée par les Beatles six mois plus tard a perdu en sauvagerie.

 

7.«What difference does it make» par Thee, stranded horse (2011)Reprise des Smiths (1984)

Il est ici question d’une des plus grandes chansons des Smiths, groupe ultime de la scène indie anglaise des années 1980. Mais il est aussi question d’une chanson dont il est difficile d’identifier l’authentique version originale, publiée qu’elle fut sous deux captations différentes dans les deux premiers albums du groupe.

En fait, What difference does it make est une chanson de scène et il faut probablement avoir vu les Smiths en concert pour être totalement emportée par elle. Le phénomène ici à l’oeuvre est un grand classique des reprises réussies (il y en aura d’autres plus bas): un artiste perçoit que son prédécesseur a commis une pépite, mais il saisit que le son dont il l’a parée n’est pas le plus honorable pour elle.

What difference does it make par les Smiths, version rock avec gros riff de guitare, c’est génial. Par Thee, stranded horse (c’est-à-dire l’artiste français Yann Tambour), totalement épurée, c’est une évidence instantanée. Une vénéneuse berceuse dont on oublie l’origine et le certificat de propriété.

8.«Fodder On Her Wings» par Vic Chesnutt (2007)Reprise de Nina Simone (1982)

Les journaux spécialisés adorent parler de «trésors cachés». Deux se trouvent ici sous nos yeux. Ni la version originale, ni la version finale n’ont flirté avec les sommets des charts, et à peine les vitrines des disquaires.

L’essentiel de la carrière de Nina Simone est déjà derrière elle quand, en 1982, elle enregistre à Paris l’album Fodder On Her Wings, l’un des plus présentables de sa longue période d’exil, quoique très éloigné de son savoir-faire mêlant jazz et pop dans les années 1960.

Avec le recul du temps, c’est toujours un grand moment de gêne de l’entendre défendre son morceau sur des nappes synthétiques brouillonnes qui ont gâché bien des carrières dans les années 1980. 


Il faut que Vic Chesnutt sorte sa guitare classique à peine accordée, vingt-cinq ans après, pour que les acrobaties mélodiques de la chanson trouvent tout leur pouvoir de fascination. C’est l’un des grands moments de North Star Disaster, le chef d’oeuvre de la carrière de l’artiste américain qui mit fin à ses jours en 2009.

 

9.«All Along the Watchtower» par Jimi Hendrix (1968)Reprise de Bob Dylan (1967)

Jimi Hendrix n’a pas laissé le temps à Bob Dylan de savoir si All Along the Watchtower pouvait devenir un de ses classiques. La chanson est publiée sur John Wesley Harding en 1967. Dylan est soutenu par un duo basse-batterie auquel le monde ne s’est pas encore habitué, s’agissant du héros des protest songs du début des années 1960. 


Jimi Hendrix rôde. Il bondit très vite sur la proie. All Along the Watchtower ne fera pas vraiment l’objet d’un emprunt, mais bien d’un hold-up. Hendrix casse absolument tout sur son passage. Il électrise le son. Abuse des effets. Lâche sa voix qu’il considère pourtant comme hideuse.

Il enregistre alors l’album Electric Ladyland. Il dilue tout son temps dans d’interminables sessions de studio. C’est la plénitude de sa carrière fulgurante. Son jeu de guitare a encore la sauvagerie spontanée qui a conquis Londres deux ans plus tôt. Elle est bonifiée par sa découverte des potentialités offertes par le multi-pistes. All Along The Watchtower est l’une des irruptions volcaniques les plus brûlantes de l’histoire de la pop.

 

10.«As I walked out one morning» par Mira Billotte (2007)Reprise de Bob Dylan (1967)

Même artiste original que pour la chanson précédente, même album emprunté, mais une histoire totalement différente.

As I walked out one morning aura mis quarante ans (et pas un) à trouver sa forme la plus bouleversante. Elle est sublimée non par une légende du rock mais par une artiste underground new-yorkaise nommé Mira Billotte, leader du groupe White Magic, à la tête d’une discographie honorable mais assez peu influente.

En 2007, elle reprend la chanson sous son propre nom pour les besoins de la bande originale de I’m Not There, le biopic consacré «aux multiples vies de Bob Dylan». Billotte réussit une performance rare, s’agissant de notre sujet: dépasser l’original en recourant rigoureusement aux mêmes recettes.

Arpèges de guitare folk, duo basse-batterie omniprésent, sec et mélodique, voix au service exclusif de la mélodie. La chanson avait probablement besoin d’une voix féminine et d’une ingénierie du son performante pour faire l’objet de la magie de la réincarnation.

 

11.«The Funeral Tango» par Scott Walker (1969)Reprise de Jacques Brel (1964)

Voici un cas rarissime à deux égards. D’abord, Jacques Brel étant un style à lui seul, c’est un artiste impossible à reprendre. Nombre de malheureux de la scène francophone le montrent depuis cinquante ans (exception faite du Ces Gens-Là de Noir Désir). Ensuite, le français étant une langue assez peu musicale, l’exercice de la traduction vers l’anglais serait un piège intimidant si le traducteur se fixait pour objectif de respecter les nuances du texte original.

Il en aurait fallu davantage pour faire reculer Scott Walker, le crooner hyper-classe des années 1960. Affranchi des Walker Brothers, il s’attaque à l’oeuvre de Brel, qui est son contemporain, sans se contenter d’utiliser son timbre grave et puissant auquel rien ne résiste. Passionné par le chanteur belge, il s’appuie sur les traductions de l’Américain Mort Shuman pour en délivrer des versions très proches dans leur dimension orchestrale et mélodique. La perfection du texte anglais du Tango Funèbre lui vaut ici sa présence.

12.«Satisfied Mind» par Jeff Buckley (1998)Reprise de Porter Wagoner & the Wagonmasters (1956)

Satisfied Mind fait partie des chansons reprises des centaines de fois à travers les âges. C’est le Yesterday de la country. Quand il l’a composée en plein coeur des années 1950,  Joe "Red" Hayes n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Il voulait simplement rendre hommage à l’un des bons mots de son beau père.

«L’homme le plus riche du monde, c’est celui qui a l’âme en paix.»

Citons Ella Fitzgerald, Johnny Cash, Bob Dylan et The Walkabouts au rang des interprètes les plus dignes de cette chanson de saloon. Mais là encore, ramenée à sa plus simple expression, presque à l’état de génome, c’est sur le quatre-pistes de Jeff Buckley que la chanson va au bout de son potentiel émotionnel. Que la chanson ait été publiée après la mort du chanteur serre un peu plus le coeur.

«Une chose est certaine, quand l’heure sera venue de quitter ce monde, moi, je le ferai l’âme en paix.»

A vingt-sept ans.

13.«Lemon Incest» Mick Harvey (1995)Reprise de Serge Gainsbourg

Mick Harvey est à Serge Gainsbourg ce que Scott Walker était à Jacques Brel. Un admirateur transis capable de traduire et d’adapter son oeuvre au point d’en concevoir un album complet (et même deux: Intoxicated Man et Pink Elephants).

Le maillon faible de Gainsbourg, c’est son oeuvre des années 1980, tout-à-fait recevable sur le plan de l’écriture, mais difficile à digérer avec l’enrobage FM propre à l’époque. L’Australien et complice historique de Nick Cave l’a bien compris quand il s’attaque à Lemon Incest, le sulfureux duo de Gainsbarre avec sa fille-enfant Charlotte sur «l’amour qu’ils ne feront jamais ensemble, le plus beau, le plus rare, le plus troublant, le plus pur, le plus enivrant»


La version de Harvey rapproche la chanson du support mélodique de Gainsbourg, l'étude n°3 en mi majeur op. 10 de Chopin. On est tout de suite plus à l’aise, surtout quand le père se contente de jouer les deux rôles.

14.«Teneg Haan» par Enkh Jargal Reprise de «Le Roi» de Georges Brassens (1972)

Si vous ne connaissez pas sur le bout des doigts l’oeuvre d’Enkh Jargal, pas de panique, c’est normal: c’est un artiste mongol qui n’a pas encore annexé Youtube ni la bande FM, pour ceux qui écoutent encore la radio par ce biais-là.

Mais c’est le principe même des deux disques Echos du passé et Echos d’aujourd’hui que de donner une fenêtre à des artistes du monde. Pas grand-chose ne risquait de les amener jusqu’à nous s’il ne s’était agi de réinterpréter l’oeuvre de Brassens avec une liberté formelle totale.

Voici ici Le Roi (des cons) expurgé de ses paroles en français (par ailleurs brillantes), concentrées sur sa mélodie, son impertinence et à la partition librement interprétées. Parmi toutes ces tentatives faisant jaillir les musicalité de l’oeuvre de Brassens, Teneg Haan sera notre ambassadrice.

 

15.«Les Mots Bleus» par Alain Bashung (1992)Reprise de Christophe (1974)

Deux monstres sacrés de la chanson française. Deux réussites. La version originale de Christophe est un tube en 1974. 

Bashung le reprend dix-huit ans plus tard tard en dehors de son oeuvre personnelle, pour les besoin d’une compilation, mais c’est comme si le texte (signé… Jean-Michel Jarre) avait été écrit sur mesure.

Pour compenser la présence mâle de sa voix et ne créer aucun malentendu sur la fébrilité du texte, Bashung aplatit totalement la mélodie, joue la gêne, et pousse sur le devant les mots qui disent combien «parler (est) ridicule». Les paroles font étonnamment écho à la façon dont sa dernière épouse, Chloé Mons, décrira leur rencontre. Sans mot. Juste une évidence. «L’instant fragile d’une rencontre.»

16.«Take On Me» par Anni B. Sweet (2009)Reprise de A-ha (1985)

La notoriété d’Anni B. Sweet n’a quasiment pas franchi les Pyrénées. Née Ana López Rodriguez à Fuengirola, en Espagne, elle y est devenue une personnalité reconnue pour sa pop efficace et une silhouette qu’elle sait utiliser dans sa stratégie marketing. Anni B. Sweet nous sera parvenu pour sa reprise d’un grand classique de la pop FM des années 1980, portée par le groupe de minets norvégiens A-ha. 


Anni B. Sweet expurge Take On Me de toute urgence, de ses synthés, de sa batterie frénétique et de son ambiguïté vocale pour en faire une magnifique balade folk mélancolique qui révèle totalement son potentiel mélodique.

 

17.«My Favourite Things» par Sarah Vaughan (1961)Reprise de Mary Martin (1959)

My Favourite Things est devenue en quelques mois un standard du jazz, essentiellement grâce l’interprétation de John Coltrane au saxophone en 1960, après sa création sur scène pour la comédie musicale The Sound of music (La Mélodie du bonheur).

Composé par Rodgers et Hammerstein, My Favourite Things ouvre l’album After Hours de Sarah Vaughan en 1961. Une version lente et épurée qui flotte à 10.000 mètres au-dessus de nous, pauvres Terriens.

18.«Let's dance» par M. Ward (2003)Reprise de David Bowie (1983)

C’est l’histoire d’un vieux copain que vous n’aviez pas vu depuis vingt ans et que vous ne reconnaissez pas tout de suite au moment de recroiser sa route.

Le Let’s dance de David Bowie incubé par M. Ward est un acte de rebellion pur et parfait contre la parole paternelle. «Dansons», dit le texte. Le chanteur de Portland livre pourtant un folk éthéré et planant probablement enregistré entre deux joints. Le tempo est doublement ralenti. La voix fait à peine l’effort. On préfère se laisser bercer par ce contre-modèle absolu.

 

19.«Can’t Get You out of my head» par The Flaming Lips (2003)Reprise de Kylie Minogue (2001)

L’histoire ne dit pas qui, de M. Ward ou de Wayne Coyne, a copié l’autre. C’est probablement l’époque qui s’y prêtait. Mais les Flaming Lips sont eux aussi entrés dans cette démarche consistant à hacher menu un tube pop pétillant en folk song dramatisante.

Désolée Kylie, on préfère la version indie. On garde juste la pochette de la chanson originale.

20.«I Go to Sleep» par The Pretenders (1986)Reprises des Kinks (1965)

Les Kinks tenaient une superbe mélodie, un texte mélancolique et embrumé. Reste à comprendre ce qui a conduit la troupe de Ray Davies à choisir, pour leur donner corps, une sorte de marche pop jouée sur les notes graves du piano. 


Habituée à des rocks plus agressifs avec ses Pretenders, Chryssie Hynde comprend, vingt ans plus tard, que cet objet musical a besoin d’une voix déliée, entre éveil et sommeil, d’une musique ample et de beaucoup d’écho pour qu’on puisse enfin fermer les yeux avec lui.

 

21.«The First Time I Ever Call Your Name» par Roberta Flack (1969)Reprise de Peggy Seeger (1957)

La chanson que tout le monde rêve de s’entendre dire un jour, ou d’être capable de prononcer quand les affaires deviennent vraiment sérieuses. Quiconque a entendu cette balade folk et orchestrale susurrée par une voix de diva soul, celle de Roberta Flack, n’a aucun indice pour imaginer qu’il puisse s’agir d’une ré-interprétation. 


La chanteuse américaine donne à la chanson l’épure vocale que n’avait pas l’originale, tout entière conduite par une voix perçante, acrobatique et pour tout dire un peu agaçante.

 

22.«Les Passantes» par la Banda Municipale de Santiago de Cuba (2011)Reprise de Georges Brassens (1972)

Encore un exercice de ré-interprétation totale de l’oeuvre de Georges Brassens. Le chanteur de «Cette» aura attendu une bonne quinzaine d’année avant que biographies, documents et écrits journalistiques de tout ordre clament à quel point il était un mélodiste absolument exceptionnel.

C’est ce que met en valeur cette interprétation mi-latino mi-fanfare de la musique composée pour habiller le poème d’Antoine Pol sur ces jeunes femmes qu’on croise et observe sans avoir le seul courage qui s’impose à ce moment-là. Aujourd’hui, ça n’arrive plus, il y a Tinder.

23.«Liberian Girl» par Raz Ohara (2001)Reprise de Michael Jackson (1987)

L’immensément populaire Michael Jackson était un musicien infiniment doué, mais il devint difficile –disons, après Thriller– de considérer ses prouesses artistiques à mesure qu’elles se noyaient sous des couches de surproduction.

Raz Ohara, de son vrai nom Patrick Rasmussen, a bien repéré le potentiel de fragilité de Liberian Girl, l’une des chansons les plus discrètes mais attachantes de l’album Bad.


Ramenée aux os et à la peau, ralentie, tourmentée par des samples et des guitares sales, Liberian Girl gagne, sous les doigts du Danois, une tension fascinante.

 

24.«Wish You Were Here» par Sparklehorse (1998)Reprise de Pink Floyd (1975)

L’un des choix les plus discutables de cette liste. Mais allons-y. L’original est l’ultra-célèbre balade de Pink Floyd parue en 1975 sur l’album éponyme. Elle fait plus que tenir la route: c’est un morceau de bravoure à placer dans le Top 5 de l’oeuvre des Floyd qui, pour une fois, ne peuvent pas être accusés de faire dans le démonstratif.

Le morceau est un hommage à leur ancien leader et ami Syd Barret, désormais perdu pour la création après les excès auxquels il a forcé son cerveau. 


Mais la version sous sédatifs de Sparklehorse, aidée par le leader de Radiohead Thom Yorke, appuie le propos d’une chanson sur l’éloignement et la perte de contact. Elle prend, sous leurs doigts, une dimension hypnotique que n’avait pas l’originale. Impossible de faire demi-tour après ça.

 

25.«What A Wonderful World» par Nick Cave et Shane McGowan (1992)Reprise de Louis Armstrong (1967)

La vraie chanson du Flower Power et de l’été de l’amour, finalement, est peut-être bien celle-ci, What A Wonderful World, interprétée par un jazzman monumental qui n’avait plus rien à prouver et ne traînait pas dans les établissements où l’acide circulait à gogo.

Réinterprétée par deux grognards plus habitués à chanter la dureté de l’existence et la rudesse du quotidien, la chanson de Bob Thiele et George David Weiss sonne de façon tendue, ironique et mélancolique. Magnifique, le monde, mais pas tant que ça.

26.«Everybody Wants to rule the World» par Clare and The Reasons (2007)Reprise de Tears for Fears (1985)

Encore une oeuvre de réhabilitation d’un morceau gorgé de sucre au point d’en édulcorer la mélodie et les points forts.

Loin du rock héroïque des années 1980, Clare Muldaur introduit un quatuor à cordes, un timbre de maman qui raconte une histoire, elle dénature la guitare et donne un peu de douceur à ce monde que «chacun veut régir».

27.«It ain't Me Babe» par Nancy Sinatra (1966)Reprise de Bob Dylan (1964)

Bob Dylan est très vite dépossédé de sa balade folk, d’abord par Johnny Cash. Celui-ci introduit une voix féminine dans l’histoire en la reprenant très vite avec sa partenaire de vie June Carter.

Mais c’est celle de Nancy Sinatra qui, dès 1966, sur l’album Boots, incarne le mieux cet déclaration de faiblesse assumée.

«Je ne suis pas celui (ou celle) que tu crois, toujours fort(e), non, ce n’est pas moi.»


Dylan le dit d’un ton plaintif. Nancy le sourire aux lèvres. Hommes, femmes, mode d’emploi?


 

28.«Barbara Ann» par The Who (1966)Reprise de The Regents (1961)

C’est en quelque sorte une reprise de reprise. Barbara Ann est associée à la discographie des Beach Boys car l’équipe de Brian Wilson a tout de suite cartonné avec ce titre qui était, en fait, une reprise des Regents.

Dès son deuxième album, The Who fait entrer en studio cette pop song fiévreuse et sucrée initialement captée en direct dans un salon au coin du feu. Le groupe accélère le rythme, sort la batterie, sature la guitare, et accroît la force de frappe. En gros, chaque version va plus loin que la précédente. Mais qu’ont fait les Pixies pour passer à côté?

29.«Enjoy The Silence» par Sylvain Chauveau et Ensemble Nocturne (2005) Reprise de Depeche Mode (1990)

Vous avez fini par le comprendre au fil de cette liste: les morceaux synthétiques des années 1980 trafiqués avec minimalisme et arythmie, on aime assez. Ce programme, le pianiste Sylvain Chauveau l’a appliqué à toute l’oeuvre de Depeche Mode, avec la complicité de son groupe acoustic only.

Enjoy The Silence en ressort méconnaissable. Plus belle sans maquillage.

 

30.«Fade to Grey» par Nouvelle Vague (2006)Reprise de Visage (1980)

Morceau culte de la new wave, Fade to Grey est ici privée de trois de ses ressorts principaux: sa rythmique mécanique, son talk over en français et les choeurs du refrain. 


N’en reste qu’une nappe sonore acoustique, une voix féminine suspendue, et une mélodie lustrée par tant d’épure. 


A la base, Nouvelle Vague était un projet qui transformait en chansons bossa les chansons emblématiques des années 1980. Nous sommes loin ici de l’idée initiale. Mais la réussite est exponentielle.

Si vous voulez écouter la playlist de la sélection des 30 reprises meilleures que l'originale, la voici:

Cédric Rouquette
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