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Vorovoro, l'île qui a dit non à «Survivor»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 25.08.2009 à 14 h 14

La petite île des Fidji qui a opté pour un projet d'écotourisme né sur le web se développe.

Vorovoro est située au nord de l'archipel des Fidji. Avec ses plages de sable doré, ses cocotiers et ses couchers de soleil sublimes, l'île est suffisamment télégénique pour accéder au statut envié de décor naturel d'émission de télé réalité. La suite de l'histoire aurait pu en effet être celle-ci: le chef traditionnel de l'île, Tui Mali, aurait accueilli à bras ouverts les équipes de production de Survivor (le concept d'émission dont Koh-Lanta est issu), offrant à son territoire l'accès à la célébrité (Survivor était suivie par plusieurs dizaines de millions d'Américains). Empochant au passage 3,5 millions de dollars pour assurer la prospérité de sa communauté.

Mais voilà, le chef en a décidé autrement. Il a tourné le dos à ce projet qui aurait fait passer Vorovoro de l'ombre à la lumière, et dont les conséquences sur l'écosystème et la culture locale auraient pu être trop lourdes à gérer (Vorovoro est une île de 80 hectares sur laquelle ne vivaient que quatre personnes en 2006).

Prudent, le chef n'est pas fou pour autant: s'il refuse que son île devienne un Ibiza du Pacifique, il est conscient de l'espoir que le tourisme peut représenter pour le développement de son territoire... C'est pourquoi il a accepté de recevoir deux Anglais âgés d'une vingtaine d'années, Ben Keene et Mark James, qui viennent à Vorovoro avec un projet de tourisme surprenant. Inspirés par le potentiel des réseaux sociaux qui se développent sur le web (nous sommes en 2006), les deux compères ont l'idée de créer une tribu moderne d'un nouveau genre.

Du web à la «vraie vie»

Sauf que cette tribu qui prend forme sur le Net ne sera ni un Second Life tropical, ni un Myspace pour adultes désoeuvrés. Le projet est de créer une communauté disposant d'une base géographique... qui reste alors à trouver. Les deux aventuriers veulent s'associer à une «vraie tribu» pour s'installer à ses côtés et fonder leur propre expérience tribale.

Tui Mali, séduit par l'idée et persuadé que Keene et James respecteront sa tribu et son île, va accepter d'accueillir le projet Tribe Wanted, moyennant 40.000 euros de loyer (pour trois ans) et une promesse d'investissement et de création d'emplois locaux. Avec sa petite tribu disséminée dans les îles alentour, Tui Mali signe alors un bail qui devait initialement prendre fin le 31 août 2009. Mais le site de Tribe Wanted annonce fièrement que cet accord a été renouvelé pour trois ans: preuve que l'équipe de routards illuminés a su gérer sa tribu et pérenniser son village vacances alternatif, dont le but initial était de développer un mode de vie à faible impact écologique.

Les pionniers, recrutés en ligne, posent le pied sur l'île de Vorovoro en septembre 2006 et y fondent les bases d'un campement qui est aujourd'hui permanent et reçoit des visiteurs tout au long de l'année. Avec une limite stricte fixée à 30 personnes et une durée de séjour maximale de 12 semaines. Ces décisions, comme celle du choix du chef qui chaque mois dirige la tribu, sont prises démocratiquement sur le site de la communauté. Ne votent que les membres actifs qui ont payé leur adhésion. Tribewanted.com indiquait, ce mois-ci, que 1.918 membres étaient actifs, tandis que 6.766 membres «free» étaient inscrits sur le site sans avoir payé d'adhésion, ne participant qu'au versant virtuel de la tribu.

Entre réseau social, Club Med écolo et camp scout

Le statut de membre actif de la communauté s'obtient en achetant du temps de séjour sur l'île. Le prix d'une semaine tout compris à Vorovoro est fixé à 200 £ (soit environ 231 €, auxquels il faut ajouter le voyage jusqu'aux îles Fidji!) Vous payez donc pour le temps de séjour que vous souhaitez, et vous utilisez votre crédit de temps à tout moment.

Un des objectifs poursuivis par Tribe Wanted est de bâtir un campement qui utilise le plus de matériaux naturels et soit le moins polluant possible. Les activités sur place? Construction de huttes traditionnelles, mise en place d'énergies renouvelables (éolienne, solaire), pêche, jardinage... Tout en profitant des plages désertes et de la beauté des fonds marins alentour.

L'autre aspect important de la vie insulaire à Vorovoro est la socialisation avec la tribu indigène: apprentissage de la danse tribale, participation aux sessions de «grog», une boisson traditionnelle, en compagnie du chef et des membres de la tribu fidjienne sont les activités les plus courues. C'est un peu comme si les fondateurs de Tribe Wanted avaient pris les attentes émergentes des touristes au mot. Des danses rituelles remplacent les séances de «crazy signs» orchestrées par les GO, des journées de ramassage de bois et de récolte de maïs font disparaître l'angoisse d'être inutile qui s'empare du néo-touriste responsable à l'approche des vacances...

Ici, l'aspiration à vivre avec moins pour se concentrer sur l'essentiel peut être satisfaite au-delà de toutes les promesses de brochure touristique. Une sorte d'utopie en actes, d'autant plus surprenante qu'elle n'était, trois ans plus tôt, qu'un site de «réseau social » dont la blogosphère doutait de la crédibilité (on a soupçonné le projet de Keene et James d'être un scam, une arnaque ciblant les internautes crédules).

Une belle couverture média

Ben Keene, enfant du web, est un redoutable communicant. Blogueur bien sûr, il a aussi publié un livre sur l'aventure de Tribe Wanted et a su intéresser les médias à sa communauté insulaire: la BBC a consacré une série en cinq épisodes à cette robinsonnade. Les membres de la tribu disposent de leur plateforme de blog et même d'une web TV (Tribewanted.TV) accessible depuis tribewanted.com.

L'histoire de Tribe Wanted est du pain béni pour les médias: de Robinson Crusoé à la série Lost, du cauchemardesque Sa Majesté des mouches au non moins angoissant The Beach du réalisateur Danny Boyle, l'imaginaire insulaire occidental est friand de ces coins de paradis qui servent de décor à des luttes sans merci entre rescapés... Bien qu'à Vorovoro il ne se passe pourtant rien de dramatique! Comme l'expliquait en 2007, le National Geographic qui s'est rendu sur place, les fondateurs ont su trouver le bon équilibre entre isolement et ouverture sur le monde. Une ouverture garantie en premier lieu par le web (la moindre réunion collective fait l'objet d'une annonce sur le site, de posts sur les blogs des visiteurs de l'île), et par le turn-over important qu'impose la règle de limitation du nombre de personnes et de la durée du séjour. «Nous n'avons jamais voulu nous couper du monde», expliquait Ben Keene au journaliste du National Geographic.

Le chef Tui Mali a eu le nez creux: aujourd'hui Vorovoro emploie plusieurs Fidjiens pour animer le village, l'école a bénéficié de l'aide des visiteurs et la tribu est propriétaire de toutes les infrastructures construites sur ses terres par les écotouristes. Tui Mali a assuré à son île une pérennité tout en s'offrant le luxe de refuser que l'émission de real TV la plus populaire des Etats-Unis se déroule sur son île.

Alors qu'en France Koh-Lanta revient en prime time pour une neuvième saison sur TF1 à partir du 28 août, la série de la BBC consacrée à Tribe Wanted est diffusée sur Planète jusqu'au mercredi 26 août... aux alentours de 5 heures du matin! C'est donc aux seuls initiés que Vorovoro continuera de s'adresser à l'avenir, et c'est sans doute au prix de cette discrétion qu'elle restera le coin de paradis que recherchent les touristes en mal de dépaysement.

Jean-Laurent Cassely

Image de une: Sur Vorovoro en 2008. CC Flickr WallyFlood

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