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Hong Kong, une révolution artistique et numérique

L'«Umbrella Man», de Occupy Central. Alcuin Lai via Flickr CC License by.

L'«Umbrella Man», de Occupy Central. Alcuin Lai via Flickr CC License by.

Reportage au cœur de la «Umbrella Revolution», que des centaines d'étudiants tentent de populariser par l'art et d'immortaliser grâce au numérique.

Hong Kong

Le «Umbrella man» a disparu. Cette sculpture en bois de presque quatre mètres de haut symbolise depuis septembre la révolte des étudiants de Hong Kong: portant un parapluie jaune, «l’Homme au parapluie» se protège ainsi de la pluie, de la chaleur tropicale et… des gaz lacrymogènes.

Depuis quelques jours, l’œuvre d’art a été enlevée, «pour être réparée» et «sauvegardée», du campement d’Admiralty, le principal site d’occupation où, au centre de Hong Kong, des centaines d’étudiants vivent dans plus de 2.000 tentes pour réclamer la démocratie. Dimanche dernier, une tentative pour bloquer le siège du gouvernement a été un échec, la police anti-émeutes ayant repoussé sans ménagement les étudiants au petit matin. Comme à chaque fois, les jeunes hongkongais ont sorti leur parapluie jaune pour se protéger des coups de matraques et des fumées chimiques, se transformant ainsi chacun en «Umbrella Man».

Une révolution artistique

«L’Homme au parapluie» est l’une des multiples œuvres d’art qui a été imaginée, dans la spontanéité et la bonne humeur, par les étudiants hongkongais. Lorsqu’on regarde les cartes et le «mapping» réalisés par différent collectifs, comme par exemple ceux du cabinet d’architecture Parallel Lab, basé à Hong Kong, on prend toute la mesure de l’intense activité créative qui s’est déployée sur les lieux d’occupation.

Cliquez pour ouvrir la carte en grand.

Le campement d’Admiralty a été installé au milieu d’un carrefour d’autoroutes à neuf voies. Les étudiants hongkongais ont délimité leur «zone» dès le 27 septembre (en jaune sur la première carte), s’appropriant le territoire à l’intérieur. Ici, on remarque des grandes tentes qui constituent des postes de ravitaillement et les postes de premier secours (First Aid). Là, les tentes plus petites représentent celles où les étudiants habitent et dorment depuis deux mois.

On remarque de rares zones fumeurs, des points d’eau, des tentes qui fournissent des «gâteaux» hongkongais typiques («cakes tents») et des «charging stations» où l’on peut venir recharger son portable ou son ordinateur (le campement ne dispose d’électricité que de manière intermittente, grâce à quelques générateurs). Il y a également un jardin où poussent –tant bien que mal– des légumes organiques, symbole d’un mouvement qui se veut aussi écologique et recycle entièrement tous ses déchets, ainsi que des salles de classe, ou «study corner». «Les étudiants n’ont pas interrompu leurs études. On voit sur le campement une bibliothèque pour étudier, un "study corner" où ils peuvent venir étudier et des profs pour leur donner des leçons, c’est très impressionnant», souligne Mabel Au, qui dirige le bureau d’Amnesty International à Hong Kong.

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L’un des éléments centraux du campement, ce sont les ponts. «Au début, il était difficile de circuler car l’occupation est installée au milieu d’un important carrefour autoroutier», explique Géraldine Borio, une architecte. Il fallait escalader et passer au-dessus des rampes et des rambardes des autoroutes. «Des caisses plastiques avaient bien été posées des deux côtés des rampes, pour en faciliter le passage, mais cela restait acrobatique», ajoute Caroline Wüthrich, également architecte. Alors, les étudiants ont construit des ponts. Il en existe aujourd’hui une vingtaine, dont certains sont de véritables œuvres d’art.

Venant d’un «booth» au milieu du campement d’Admiralty, j’entends des coups de marteaux. En m’approchant, je fais la connaissance de Yun, qui fabrique ces ponts, ainsi que des chaises, des tables et autres matériaux nécessaires au campement. A partir de palettes de bois de manutention, récupérées sur les chantiers par les étudiants, ce menuisier amateur fabrique les objets nécessaires à la vie du «Umbrella Movement». Il aide aussi les artistes.

Sur une branche d’autoroute de contournement, une «rue des arts» a été improvisée. Un «Lennon Wall», en hommage à John Lennon, a été mis en place, constitué de milliers de post-its jaunes sur lesquels la population de Hong Kong et les passants peuvent témoigner de leur soutien au mouvement «Occupy HK». Plus loin, des artistes ont installé une galerie d’art où ils travaillent et où ils exposent leurs peintures. Et à quelques pas, sur l’un des murs du gouvernement officiel, un «Digital Message Wall» a été installé, où on poste des messages Internet de soutien au mouvement, envoyés du monde entier. Car la révolution est aussi digitale.

#UmbrellaRevolution

Lai Man Lok, dit Oscar, est le porte-parole de «Scholarism», l’une des principales forces du mouvement. Il me propose de le rejoindre dans la tente officielle de son groupe où, depuis le début de la semaine, trois militants ont commencé une grève de la faim: Isabella Lo, Prince Wong et l’étudiant le plus célèbre du mouvement, Joshua Wong. On m’autorise à assister aux réunions du groupe. Joshua Wong nous rejoint. Oscar, Isabella et Joshua passent autant de temps sur leurs smartphones qu’à participer à la réunion «in real life». Ils updatent leur compte Facebook et WhatsApp constamment, utilisant les hashtags désormais célèbres: #OccupyHK #UmbrellaRevolution #UmbrellaMovement.

La partie online de la «Umbrella Revolution» est un mouvement à part entière. Le mouvement Occupy HK a fait un usage intensif des consultations publiques en ligne. Joshua Wong est aussi un redoutable cyberactiviste qui fait ses conférences de presse en personne sur une petite estrade, mais je le vois les faire aussi en ligne, sur les réseaux sociaux occidentaux YouTube, Facebook et Twitter (son compte Twitter compte déjà 19.000 followers). A Hong Kong, contrairement à la Chine continentale, on peut à la fois accéder au réseau internet international et au réseau censuré chinois: on twitte sur les Weibos; on poste des messages sur le Facebook chinois, Renren; on fait des recherches sur Baidu, un équivalent de Google et on regarde des vidéos sur YouKu, le YouTube chinois.

Cependant, les comptes Weibo et Renren de Joshua Wong ont été bloqués et la censure chinoise est très active pour interdire toute mention des manifestations hong kongaises sur le continent: une centaine de blogueurs et activistes ont été emprisonnés en Chine ces deux derniers mois pour avoir seulement diffusé des informations relatives à la  «Umbrella Revolution» (dont 50 qui, selon Amnesty International, sont toujours emprisonnés).

Plusieurs dizaines de milliers de tweets sont effacés chaque jour parce qu’ils comportent une référence à la révolution «Umbrella» ou mentionnent simplement le hashtag #HongKong. La propagande se charge aussi de dépeindre Joshua Wong, par exemple sur Sina Weibo, en traître, espion américain ou gangster. «Xi Jinping [le président chinois] a un nouveau discours de fermeté en ce qui concerne Internet et pas du tout une volonté d’ouverture, comme certains l’avaient prédit. L’axe principal reste la souveraineté nationale», analyse la chercheuse française Séverine Arsène, en poste à Hong Kong. La révolution «Umbrella» constitue un bon exemple de cette censure généralisée dont la Chine a le secret –et dont Hong Kong est encore préservé. Mais pour combien de temps?

L’application FireChat, qui permet d’envoyer des messages sans connexion internet ni réseau téléphonique, simplement à partir de la radio, du téléphone ou du BlueTooth, a été largement utilisée dans les manifestations massives du mouvement. La spécificité de FireChat est de fonctionner sur des distances très courtes et d’être, de ce fait, peu susceptibles de brouillage ou de filtrage. FireChat permet aussi de communiquer quand les réseaux sont saturés du fait de l’affluence.

Tout un langage propre, en cantonais, est également apparu sur les réseaux sociaux. D’innombrables slogans ont été imaginés et des mots nouveaux inventés, au point qu’un dictionnaire en ligne pour les répertorier est en cours de constitution par un collectif d’artistes mené par Helen Fan (Glossary Umbrella Terms). Par exemple, l’expression «Gau Wu» signifie en mandarin «aller faire du shopping», mais comme le chef de l’exécutif hongkongais l’a utilisée pour dénoncer les étudiants, elles a pris un autre sens ironique, prononcé différemment en cantonais: «Protester en allant occuper les rues». Chaque soir, dans le quartier de Mong Kok, des étudiants vont donc désormais «faire leur courses»… en paralysant la rue et en bloquant les commerces.

La révolution sera filmée…

La révolution «Umbrella» se déroule aussi en images. Rarement un mouvement aura été aussi «monitored» et «documenté». Des artistes célèbres, parmi lesquels les cinéastes Shu Kei et Adam Wong, l’écrivain Chen Hui et les chanteurs Anthony Wong et Denise Ho, se sont regroupés autour d’une organisation spontanée baptisée «Hong Kong Shield» pour soutenir les étudiants. Leur action consiste à filmer systématiquement les manifestations pour surveiller les violences potentielles et les débordements de la police. «Ce mouvement est profondément pacifique et non-violent. Du coup, certaines actions excessives de la police ne nous paraissent pas proportionnelles», souligne pour sa part Mabel Au, la directrice d’Amnesty International à Hong Kong.

Lors des échanges les plus violents, par exemple dans la nuit du dimanche au lundi 1er décembre, j’ai vu des centaines de caméras filmer les actions policières –autant de preuves futures pour les avocats qui défendent les nombreux étudiants actuellement susceptibles d’être traînés devant les tribunaux.

Par rapport à la Chine, où la violence policière n’est guère sujette à contre-expertise, il est frappant de voir le nombre d’organisations de défense des droits de l’homme qui surveillent les actions de la police. «Nous sommes sur le terrain pour collecter des informations de première main sur l’usage de la force par la police», m’explique Patrick Poon, un responsable du bureau régional d’Amnesty International.

La police filme aussi. Lors de l’expulsion du campement de Mong Kok, j’ai vu que des dizaines de policiers, montés sur des escabeaux, filmaient les étudiants au cas où des violences auraient lieux à l’encontre de la police. Ces bandes seront utilisées lors des procès qui ne manqueront pas de se multiplier.

Comment finir une occupation?

Il est probable que le campement d’Admiralty sera «nettoyé» par la police dans les jours ou les semaines à venir. Tout le monde espère donc que la révolution «Umbrella» va finir pacifiquement. «La beauté du mouvement est sa spontanéité, la générosité des étudiants, l’absence de leaders, le sens de la communauté et de la communion. C’est aussi sa limite», me dit Claudia Mo, l’une des co-fondatrices du Civic Party et une élue au parlement de Hong Kong. Des fenêtres de son bureau, dans la tour gouvernementale à Admiralty, on peut observer les centaines de tentes des étudiants qui occupent Hong Kong.

Mo soutient l’occupation et elle a d’ailleurs plusieurs banderoles «Umbrella Revolution» accrochées au mur de son bureau. Mais elle pense que le mouvement doit évoluer, changer de méthode; elle est aussi plutôt réservée sur la stratégie d’escalade choisie par Joshua Wong avec la grève de la faim:

«Une grève de la faim, ça a un impact dans une démocratie. Mais ici, face au chef de l’exécutif qui n’est qu’une marionnette de Pékin, ça ne sert à rien.»

Jeudi, les trois fondateurs initiaux du mouvement –deux universitaires et un révérend– se sont «rendus» à la police, dans un geste plus médiatique que juridique. Et même s’ils ne représentent qu’imparfaitement le mouvement étudiant, qui les a dépassé depuis longtemps par leur radicalité, leur geste symbolique atteste que le temps du repli est venu. Beaucoup savent que l’occupation de rue touche à sa fin.

Maurice Benayoun, un artiste et universitaire qui enseigne à la School of Creative Media de l’université de Hong Kong, a observé quant à lui, émerveillé, les usages numériques des étudiants durant l’occupation. Il défend l’idée que le numérique pourrait permettre aux étudiants de continuer le combat en plaçant l’exécutif sous contrôle digital et en faisant systématiquement voter la population sur les mesures prises par le gouvernement de Hong Kong.

D’autres commentateurs considèrent que les étudiants ont perdu le soutien de la population et n’ont rien obtenu. Leur combat aurait été vain. Pas si sûr, rétorquait récemment Howard Winn, l’un des éditorialistes du South China Morning Post, journal plutôt modéré de Hong Kong: «L’occupation a fait apparaître au grand jour la vulnérabilité d’un gouvernement mal aimé.» Pour lui, comme pour d’autres analystes locaux, cette révolution étudiante sera un tournant dans l’histoire de Hong Kong et aura des répercussions durables.

Par exemple, en terme plus géopolitique, toute idée d’un rapprochement de la Chine avec Taïwan a également été anéantie par le comportement de Pékin à Hong Kong: celui-ci a d’ailleurs accéléré la chute du gouvernement taïwanais cette semaine, battu dans les urnes à l’occasion d’élections locales, pour avoir défendu l’intensification des accords de libre-échanges économiques avec la Chine. Le nationalisme taïwanais en sort renforcé, avec son nouveau slogan: «Aujourd’hui Hong Kong, demain Taïwan».

Le Printemps de Prague hongkongais

Que la révolution ait atteint, ou pas, ses objectifs, l’heure est désormais à la conservation et à la mémoire du mouvement, ce Printemps de Prague hongkongais. Dans un booth (tente) près du «Lennon Wall», le Umbrella Movement Visual Archive and Research Collective, fondé par Sampson Wong, garde la trace précise de tous les slogans et toutes les œuvres d’art crées depuis deux mois sur cette branche d’autoroute. De son côté, Meaghan McGurgan, un spécialiste de théâtre et de performance, a créé le «Umbrella Movement Art Preservation group» (UMAP).

En me rendant dans leur tente, je me rends compte des efforts systématiques de préservation que ces deux collectifs multiplient. Plus de 200 bénévoles s’activent avant que le campement ne soit détruit. Des milliers d’images ont été prises, des cartes ont été élaborées pour garder la trace du mouvement. On numérise les post-its et le street art. Et on a pris soin du Umbrella Man, placé en lieu sûr.

«Il faut bien distinguer entre “documenting” et “collecter” les oeuvres», relativise toutefois Lars Nittve, le directeur du M+, le nouveau musée d’art visuel de Hong Kong, un projet pharaonique qui devrait ouvrir en 2018. Il a bien imaginé participer lui-même à la conservation des œuvres créées dans le cadre du «Umbrella Movement», mais ne sait pas encore, explique-t-il avec une certaine condescendance, «si elles résisteront à l’épreuve du temps et passeront le test de la qualité artistique». Il faut dire que ce projet est financé par le gouvernement de Hong Kong! «Le musée dispose déjà de la plus grande collection d’œuvres d’Ai Weiwei», me dit Nittve, comme pour me prouver qu’il n’a pas peur de la censure chinoise.  

Dans le campement d’Amiralty, en fin de semaine, des centaines d’étudiants hongkongais, et de passants, continuaient à faire la queue pour signer le cahier de doléances et soutenir les grévistes de la faim.

Dans leur tente, les leaders étudiants se sont regroupés autour de Lai Man Lok (Oscar) et Joshua Wong. Une équipe médicale de la tente «First Aid» est arrivée. Deux étudiants en médecine ont fait une prise de sang à Joshua. Son état de santé était stable, mais s’il devait se détériorer, il faudrait qu’il prenne du glucose. Il y a deux mois qu’ils vivent tous dans leur tente. Ils n’ont pas l’intention de rendre les armes, mais ils savent qu’il va falloir changer de méthode. Et alors que je lui demande, s’il sait «comment on termine une occupation», Oscar me répond, traduit par sa girlfriend: «C’est une bonne question.»

Merci à Caroline Wuthrich et Geraldine Borio, cofondatrices du Parallel Lab, un bureau d'architecture et de recherche spatiale à Hong Kong, de nous avoir autorisé à reproduire ces deux cartes.

 

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