Sports

Comment bien capter le son d’un match de football et de Ligue 1 en particulier?

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.12.2014 à 8 h 41

Pour les chaînes de télévision ou la radio, le casse-tête est réel.

Des supporters du RC Lens au Stade Bollaert, le 17 avril 2013. REUTERS/Pascal Rossignol

Des supporters du RC Lens au Stade Bollaert, le 17 avril 2013. REUTERS/Pascal Rossignol

Le Stade Bollaert, l’antre du RC Lens, est actuellement en profonde transformation afin de recevoir, dans une version modernisée, les rencontres de l’Euro 2016. Si les supporters du club nordiste ne changeront pas en dépit des sérieuses bourrasques actuelles traversées par le club sang et or, qu’en sera-t-il exactement de cette enceinte à nulle autre pareil en raison de son ambiance?

Lensois de naissance et viscéralement attaché au club, Henri Tincq, qui a longtemps suivi l’actualité des religions au Monde avant de la traiter à Slate, parle du son de Bollaert avec un vibrato dans la voix.

«L'effet de résonance est extraordinaire dans ce quadrilatère en raison de cette architecture fermée à l’anglaise, s’enthousiasme-t-il.  Le son est d'ampleur égale dans les quatre tribunes à cause de cette proximité des structures. Une “église” du foot? Non, une “cathédrale”! Avec ses voûtes, ses chapiteaux, ses piliers. Une cathédrale où les chorales de supporters entonnent les chants du Nord dans les quatre tribunes qui s'interpellent et se répondent a capella. Avec, en cas de victoire, le “clapping” de fin, joueurs debout sur un podium, battant des mains face au public de la tribune Marek et en communion avec lui.»


C’est un paradoxe du football. Ce sport engendre de folles passions qui sont visibles, mais pas forcément audibles lors d’un match regardé devant son écran. Nos oreilles ne sont jamais assez fines depuis notre canapé pour prendre la mesure réelle de Bollaert ou du chaudron de Geoffroy-Guichard à Saint-Etienne. Il y a quelques jours, à l’occasion du derby Saint-Etienne-Lyon, qu’avons-nous vraiment saisi à distance de l’atmosphère du match jugée puissamment électrique par ceux qui étaient dans les tribunes?

Quand, à la télévision, il est possible de distinguer un groupe de supporters ventres à l’air, entendre vraiment ce qu’ils ont à chanter n’est jamais tout à fait à notre portée en dehors de quelques très rares exceptions comme le kop d’Anfield à Liverpool. 


Les stades ont un c(h)oeur et une bouche qu’on ne «matérialise» pas toujours à la télévision qui relate l’action de jeu à la perfection, mais n’en restitue pas franchement l’écho à l’exception de quelques «oh hisse…» entonnés avec vigueur.

A côté de l’image, le son est, en quelque sorte, le parent pauvre de la retransmission sportive, et du football en particulier, ou au moins celui pour lequel il n’est pas aisé d’atteindre un résultat aussi satisfaisant que souhaité. Et pour les deux chaînes de télévision qui diffusent les rencontres de la Ligue 1, le problème n’est pas évident à traiter comme le suggèrent François-Charles Bideaux, directeur de production à Canal+, et Bruno Bensimon, directeur adjoint de production à BeIn Sports.

Pour François-Charles Bideaux, «ce travail n’est pas facile, mais il s’en trouve facilité à partir du moment où des moyens importants sont mis en œuvre».

«Lors du récent Saint-Etienne-Lyon, mais c’est toujours le cas lors de ces grandes rencontres, nous avions ainsi disposé six “perchmans” le long des lignes de touche, précise-t-il. A ce personnel, il fallait ajouter quatre assistants son sachant que dans le car s’ajoutaient quatre personnes qui faisaient le mélange audio.»

Pour Bruno Bensimon, le constat est net:

«La vidéo a énormément progressé, mais au niveau du son, j’ai eu beau faire des recherches de développement avec des systèmes de captation audio parabolique notamment issus de l’armée, il faut bien constater qu’il est, hélas, toujours très aléatoire de réussir à isoler un individu, ou un groupe de personnes, dans le contexte d’un match de football

Les règles édictées par les institutions du football sont éminemment castratrices car elles n’autorisent pas le port de micros miniatures par les protagonistes d’un match contrairement à des expériences menées avec succès au basket, en Formule 1 ou au rugby. «Le football est hélas à rebours des pratiques des autres disciplines qui autorisent de plus en plus les captations de son sur les aires de jeu», constate François-Charles Bideaux. Mais de façon générale, le son d’un match de football est très complexe à saisir en raison de plusieurs paramètres que ne contrôlent pas les diffuseurs. Parmi ceux-ci, le public et l’importance de celui-ci dans les tribunes, mais aussi et surtout l’architecture du stade qui varie d’un endroit à un autre avec des matériaux différents utilisés. Bruno Bensimon précise ainsi que «les stades “fermés” vont bien porter les voix, celles des kops notamment, ou répercuter le bruit du ballon alors que dans des stades plus ouverts existe une déperdition du son». «A Evian, nous sommes, par exemple, dans une certaine difficulté avec des tribunes relativement basses et une piste d’athlétisme qui crée une distance supplémentaire entre les acteurs du jeu et les spectateurs», ajoute-t-il.

Pourtant, de manière paradoxale, une ambiance feutrée peut être aussi une alliée, comme s’en amuse François-Charles Bideaux.

Par exemple, le Stade Louis II, qui n’est pas tout à fait un volcan en raison de la relative discrétion des supporters de l’AS Monaco, peut s’e révéler très intéressant sur le plan acoustique.

«C’est peut-être le lieu où nous pouvons travailler le mieux au niveau du son, sourit-il. Le public, peu nombreux, ne couvre pas le bruit du terrain. A Monaco, dans cette ambiance feutrée, nous entendons les voix des joueurs, le son du ballon, les discussions éventuelles au bord du terrain parce qu’il n’y a aucun parasitage pour nos micros multidirectionnels. Un match à huis clos, c’est d’ailleurs presque la perfection puisqu’on entend tout, même si l’ambiance fait naturellement défaut.»

Pour l’ambiance, justement, l’architecture de sonorisation des stades n’est pas toujours étudiée de façon optimale, loin de là. Parmi les enceintes les plus abouties en termes de résonance, il y a, bien sûr, le Parc des Princes, réussite quasi parfaite de son architecte, Roger Taillibert, qui, dans ce registre sonore, écrase, par exemple, son petit frère du Stade de France. «L’acoustique du Stade de France n’est pas adaptée à l’ambiance d’un stade de foot à cause de ses ouvertures intermédiaires et de l’écho du toit qui n’est pas très favorable», tranche Bruno Bensimon.


Bruno Salomon, reporter radio à France-Bleu, qui couvre les rencontres du Paris Saint-Germain tout au long de l’année, dans des stades généralement pleins compte tenu du standing du club de la capitale, connaît bien l’acoustiques des stades de Ligue 1. Pour «l’oreille», il place le Parc des Princes au-dessus des enceintes de Ligue 1 avec celle de Saint-Etienne.

«Je n’oublierai jamais le bruit du Parc lors d’un but de Jérémy Clément à l’occasion d’un match crucial pour le maintien en 2008 face à Saint-Etienne, dit-il. Rien que d’y repenser, j’en ai encore la chair de poule

Le nouveau Vélodrome de Marseille, désormais chapeauté d’un toit, est, lui, appelé à monter très vite dans cette hiérarchie sonore.

«Avant, le mistral pouvait emporter à la mer les cris des supporters, détaille Bruno Salomon. Désormais, ils restent concentrés dans le stade et c’est très impressionnant et intimidant notamment pour l’équipe adverse.»   

Globalement, les nouveaux stades de Ligue 1, comme ceux de Lille et de Nice, en attendant ceux de Bordeaux et de Lyon, sont architecturalement mieux pensés sur le plan acoustique que leurs devanciers, mais les nécessités ou les demandes de la télévision n’ont jamais été vraiment prises en compte dans les études préalables.

«Certains sont venus vers nous après la validation des plans, regrette Bruno Bensimon. Nous avons dû insister auprès des présidents de clubs afin de faire des recommandations aux architectes.»

De ce côté-là, c’est même presque désespérant si l’on en croit François-Charles Bideaux.

«Les donneurs d’ordre, ceux qui commandent le stade, c’est-à-dire mairie ou autre collectivité, devraient exiger des niveaux de captation vidéo ou de son de haut niveau aux architectes, mais c’est un aspect de la construction qui n’est jamais vraiment pris en compte en amont.»

Parfois, les reporters télé ou radio ont ainsi la désagréable surprise de constater, dans une nouvelle arène, qu’une enceinte qui répercute le son du speaker du stade a été placée au-dessus de leur tête et vient parfois empoisonner la sérénité de leur travail. Bruno Salomon loue ainsi l’organisation du Stade Santiago Bernabeu, le fief du Real Madrid, où chaque reporter dispose d’une cabine isolée les unes des autres, mais dotée d’une ouverture sur l’ambiance extérieure. «Ils ont réfléchi clairement à la question de notre métier et de la nécessité d’être en prise directe avec l’ambiance dans les meilleures conditions possibles, conclut-il. En France, à l’évidence, le son est une question subalterne

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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