Allemagne

Bodo Ramelow, dernier avatar de la «République des pasteurs» allemande

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau président de la Thuringe n'est pas seulement le premier élu du parti de la gauche radicale Die Linke à diriger un Land: c’est aussi un protestant pratiquant, élevé dans une famille pieuse et qui prêche parfois dans son Eglise.

Bodo Ramelow après son élection, le 5 décembre 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach.
Bodo Ramelow après son élection, le 5 décembre 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach.

La IIIe République avait été appelée «la République des Jules» (à cause des nombreux hommes politiques portant ce prénom). L’Allemagne est la «République des pasteurs». Avec la réunification, qui a vu arriver des millions d’Allemands de l’Est de religion réformée, avec leurs pasteurs, dont beaucoup avaient participé aux mouvements pour les droits de l’homme, ils occupent dans la nouvelle Allemagne une place qu’il n’avait pas dans la «République de Bonn», plutôt marquée par le catholicisme rhénan.

Le président de la République, Joachim Gauck, était pasteur à Rostock avant 1990. La chancelière Angela Merkel est fille de pasteur et a passé sa jeunesse dans la paroisse de Temelin, dans le Brandebourg. La coprésidente du groupe parlementaire des Verts au Bundestag, Katrin Göring-Eckardt, était une femme-pasteur qui a été présidente du synode de l’Eglise évangélique allemande. Un ancien secrétaire général de la démocratie-chrétienne, actuellement vice-président du Bundestag, Peter Hintze, a fait ses études de théologie à l’université de Bonn et a dirigé une paroisse à Königswinter, au bord du Rhin. Et la liste est loin d’être close.

Et voici qu’arrive à la tête du gouvernement régional de Thuringe, dans l’est de l’Allemagne, une personnalité originale. Elu ce vendredi 5 décembre avec une voix de majorité par le parlement régional d’Erfurt, Bodo Ramelow est d’abord le premier ministre-président appartenant au parti de la gauche radicale Die Linke. Mais il n’est pas un de ces anciens apparatchiks de l’ancien parti communiste de RDA ou pire, un de ces anciens informateurs de la Stasi, la police secrète. C’est un protestant pratiquant, élevé dans une famille pieuse de Basse-Saxe (à l’ouest), qui prêche parfois dans son Eglise et qui n’hésite pas à citer l’apôtre Paul dans ses discours militants.

Décision peu facile à prendre

Il s’est installé en Thuringe après la réunification à la demande du syndicat unitaire DGB pour organiser les travailleurs menacés par les restructurations industrielles consécutives à l’effondrement de l’économie est-allemande. Il a ensuite adhéré au PDS (le Parti de la gauche démocratique, héritier du parti communiste) qui s’est ensuite fondue dans Die Linke avec les sociaux-démocrates déçus de l’ouest de l’Allemagne.

Aux élections régionales de septembre, la CDU est arrivée en tête sans avoir la majorité absolue. Il y a quatre ans, en 2000, elle avait fait alliance avec les sociaux-démocrates du SPD. Cette année, le SPD a décidé de tenter l’aventure d’une nouvelle coalition avec la gauche radicale et les Verts. Arrivé loin derrière Die Linke au dernier scrutin, il a laissé la direction du gouvernement régional à Bodo Ramelow. C’est une double première: une coalition rouge-rouge-verte au niveau régional et un ministre-président membre de la formation issue du parti communiste est-allemand.

La décision n’a pas été facile pour les sociaux-démocrates, qui ont organisé une consultation de tous les adhérents en Thuringe avant de s’engager. Elle n’a pas été facile non plus pour les Verts, qui comptent dans leur rang de nombreux anciens militants pour les droits civiques dans l’ancienne RDA. Ceux-ci ont du mal à coopérer avec un parti qui compte encore dans ses rangs des anciens de la police secrète (mais c’est vrai de tous les partis dans l’est de l’Allemagne). Le président Gauck et la chancelière Angela Merkel avaient pris publiquement position contre une coalition rouge-rouge-verte.

Un modèle pour une coalition nationale?

La personnalité de Bodo Ramelow a aidé à franchir le pas, à l’issue d’un vif débat sur la nature arbitraire et policière de l’Etat est-allemand. La RDA était-elle un «Etat de non-droit» (par opposition à un Etat de droit)? Ou était-elle un Etat «normal», malgré des dérives autoritaires? Il est difficile aux anciens collaborateurs du régime d’admettre qu’ils ont été complices d’un système totalitaire. Il est difficile aussi pour d’autres Allemands originaires de l’est, y compris parmi les victimes du régime, d’avoir le sentiment qu’on leur dénie le droit d’avoir eu «une vie juste dans un système injuste». Die Linke a finalement accepté que la RDA soit qualifiée d’«Etat de non-droit», condition sine qua non à la formation de la coalition.

Souvent, dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre, les coalitions régionales ont servi de test à des alliances au niveau fédéral. Le SPD comme les Verts affirment que ce n’est pas le cas de la Thuringe. Il est possible de s’entendre dans un Land sur la politique sociale, le recrutement de 500 enseignants par an, une année supplémentaire de crèche gratuite, la réforme des services de renseignements régionaux qui ont eu des relations douteuses avec l’extrême-droite, etc. Pour un gouvernement fédéral, la politique étrangère ou les rapports avec l’Union européenne et l’Otan restent pour l’instant des obstacles insurmontables à une entente.

Sans créer un précédent, la formation d’une coalition rouge-rouge-verte en Thuringe vise aussi à accroître la marge de manœuvre du SPD au sein de la grande coalition. Le président social-démocrate Sigmar Gabriel passe un message à Angela Merkel sur l’hypothèse d’une autre coalition, même si, à court terme, elle ne parait pas très réaliste.

Daniel Vernet Journaliste

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