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Le vrai divorce entre les entreprises et le monde politique

Eric Le Boucher, mis à jour le 07.12.2014 à 15 h 02

Pendant que le monde se transforme à toute allure, la classe politique reste immuable dans ses vieux schémas. Elle ne comprend toujours pas la violence du monde réel qui pousse les entreprises à se transformer.

Manifestation d'entrepreneurs à Paris le 1er décembre 2014. REUTERS/Charles Platiau

Manifestation d'entrepreneurs à Paris le 1er décembre 2014. REUTERS/Charles Platiau

Il y a l'évidence: les manifestations de petits patrons cette semaine montrent que le climat est à la défiance entre le monde de l'entreprise et le pouvoir socialiste. Le «j'aime l'entreprise» de Manuel Valls fin août devant le Medef n'est pas payé de retour. Trop c'est trop, les dispositifs fiscaux et réglementaires «cadenassent» les entrepreneurs, comme le disent justement les slogans, et les promesses de réformes sont trop mal et trop lentement exécutées. 

La classe politique ne comprend pas la violence du monde réel

Mais il est un autre divorce, beaucoup plus profond entre l'entreprise et la politique dont une manifestation s'est exprimée, cette semaine également, mais en Allemagne: la décision d'E.ON, l'EDF germanique, de se défaire de toutes ses centrales. Alors que le monde politique peine encore à procéder à des ajustements quantitatifs, le monde économique est plongé dans des transformations qualitatives radicales.

Le vrai divorce est là: la classe politique française ne comprend toujours pas la violence du monde réel. Elle nous joue un parisien théâtre de surannés combats de chefs sans idées quand la terre est ravagée de transformations immenses et de guerres économiques réelles.

Le premier divorce, celui portant sur le poids des impôts et charges, n'est pas sans importance. Il illustre l'impuissance politique. C'est dès 1986 qu'Alain Madelin, ministre de l'Industrie, avait théorisé:

«Il n'y a pas que les entreprises qui sont mises en concurrence, il y a désormais les Etats.»

L'Irlande offrait alors l'exemple d'une stratégie de développement économique fondée sur une imposition quasi nulle des entreprises qui s'y installaient. La classe politique française soit ne l'a pas vu, par étroitesse, soit l'a contesté, par idéologie. C'était le cas à gauche et c'est toujours le cas au sein de l'aile gauche du PS, où l'on juge que cette concurrence fiscale est «mauvaise» car elle désargente les Etats et les prive de moyens pour financer les systèmes sociaux. L'argument est recevable, mais, plutôt que de regarder la réalité et d'en tirer les conséquences en déplaçant les impôts ailleurs que sur le dos des entreprises, la classe politique s'en est tenue et s'en tient toujours trop à un «c'est mal».

Les patrons qui manifestaient auraient pu souligner que Hollande est le premier à vouloir inverser la logique

 

Voilà pourquoi le fardeau sur les entreprises n'a cessé de s'alourdir depuis trente ans en France. Les prélèvements (24% de la valeur ajoutée) y dépassent de 10 points le niveau allemand. Le social n'a été financé que par la dette et par l'érosion de la compétitivité de l'économie, erreur qui s'est encore aggravée avec la crise de 2008. Par parenthèse, la faute en revient aux gouvernements de droite autant que de gauche, les manifestants auraient dû le dire. Ils auraient pu reconnaître que François Hollande est le premier à vouloir inverser ce néfaste travers. Son erreur est de le faire trop lentement et de laisser ses ministres et sa majorité parlementaire le contredire en permanence. «Il semble que la France soit gérée comme le Parti socialiste: tout le monde s'exprime et on doit tout entendre. Cela fait désordre même si cela fait moderne», écrit Jean-Claude Casanova, le directeur de la revue Commentaire dans le numéro 148 (hiver 2014-2015), qui résume de façon limpide:

«L'orientation de sa politique [celle de François Hollande] est juste, son exécution est faible.»

Faute de mettre en application ses promesses sur les impôts et la «simplification», le gouvernement a perdu sa crédibilité. Premier divorce: nier que la concurrence concerne aussi les Etats.

Le second, qui porte sur la prise de conscience de la violence du monde, est encore plus grave. 

Le monde change, et le politique n'a pas d'idées

E.ON a annoncé la scission de toutes ses activités de production électriques conventionnelles. Le groupe allemand tire les conséquences d'une analyse implacable: le monde de l'énergie, avec le gaz de schiste nord-américain qui réinstalle la profusion, d'abord, et, ensuite, la nécessité de réduire très fortement les émissions de CO2, vit une révolution totalement imprévue. L'électricité sera demain produite au plus près des ménages et souvent par les ménages eux-mêmes, les vieilles centrales à charbon ou nucléaires sont déficitaires ou peu rentables à cause du «trop» d'énergie mondial, mieux vaut ne pas tarder à céder ces dinosaures, au besoin à l'Etat, qui devra endosser le prix de leur démantèlement. E.ON veut se consacrer à la distribution, à la relation clients, là où sera la valeur ajoutée. Comme Apple, qui ne produit pas (ou très peu) ses appareils et se voue à leur invention et leur distribution.

Imagine-t-on Renault abandonner ses usines pour racheter BlablaCar?

 

Abandonner la production, y compris d'électricité? Voilà une fracassante radicalité, inverse du discours du pseudo-«redressement industriel» rabâché en France, par Nicolas Sarkozy comme par Arnaud Montebourg, par la droite comme par la gauche. Imagine-t-on Renault abandonner ses usines pour se focaliser sur le service de mobilité, racheter Avis et BlaBlaCar? On ne sait si E.ON voit juste. Le fait que ce soit un groupe allemand devrait faire prendre très au sérieux sa décision.

La réalité du monde neuf est aveuglante, de plus en plus de métiers sont détruits et recomposés de façon radicale: la banque, le commerce, la presse, le transport, aujourd'hui l'énergie, demain aucune activité n'échappera à une révolution. Pendant ce temps, non seulement la politique reste immuable dans ses vieux schémas, mais les responsables n'ont pas la moindre idée de la transformation des services publics qu'ils devraient conduire ni de celle de la façon de gouverner les peuples.

Les entreprises le savent car elles le vivent, les plus audacieuses se préparent à cet avenir. La source du vrai divorce avec les politiques est qu'ils vivent dans leur monde clos, croient encore possible de nous protéger et de nous maintenir dans le passé.

Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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