Monde

La nouvelle affaire de bavure policière aux Etats-Unis a de quoi indigner, mais pas de quoi surprendre

Josh Voorhees, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 04.12.2014 à 14 h 41

Pourquoi on pouvait s’attendre à ce qu’encore une fois, un policier (blanc) ne soit pas poursuivi par la justice américaine après avoir tué un suspect (noir).

Une manifestante porte une pancarte avec les derniers mots d'Eric Garner, à Oakland, le 3 décembre 2014. REUTERS/Stephen Lam.

Une manifestante porte une pancarte avec les derniers mots d'Eric Garner, à Oakland, le 3 décembre 2014. REUTERS/Stephen Lam.

Mercredi 3 décembre, un grand jury de Staten Island a décidé de ne pas renvoyer le policier Daniel Pantaleo devant un tribunal pour la mort d’Eric Garner, tué cet été après que le policier eut pratiqué une clé d’étranglement pour le maîtriser. Garner n’était pas armé. «Le grand jury n’a pas arrêté d’interroger des témoins, mais on n’avait pas besoin de témoins», s’est indignée la veuve de Garner dans une interview accordée au New York Daily News quand la décision a été rendue, en faisant référence au fait que la mort de son mari a été filmée. «Vous pouvez en témoigner par vous-même. Oh mon Dieu, c’est n’importe quoi ces conneries.»

Cette décision intervient un peu plus d’une semaine après qu’un grand jury du comté de Saint Louis a également décidé de ne pas renvoyer Darren Wilson, ce policier qui a abattu Michael Brown à Ferguson, Missouri, devant un tribunal. Impossible de ne pas faire le lien entre les deux affaires.

Les deux impliquent un policier blanc ayant tué un suspect noir qui ne portait pas d’arme. Les deux ont provoqué des manifestations publiques qui ont incité les autorités à lancer des procédures judiciaires qu’elles n’auraient peut-être pas entreprises autrement. Les deux ont donné lieu à une très longue audience de grand jury dans laquelle le défendeur a raconté sa version des faits à la barre des témoins. Et les deux se sont achevées sur une décision des jurés selon laquelle les preuves n’étaient pas suffisantes pour un renvoi devant le tribunal.

Grande latitude laissée aux policiers

La décision de ne pas renvoyer Wilson devant un tribunal a déclenché des manifestations dans tout le pays; l’annonce de mercredi pourrait avoir les mêmes effets. Pourtant, aussi frustrantes que soient les issues respectives des deux grands jurys, aucune des deux n’a de raison de nous surprendre. Comme je l'ai expliqué cette semaine, par défaut le système américain de justice pénale –à la fois de façon implicite et explicite– estime qu’il est légitime qu’un policier tue un autre citoyen dans l’exercice de ses fonctions. Tant que cette prémisse de base ne changera pas, nous pourrons nous attendre au même résultat la prochaine fois qu’un flic tuera quelqu’un pendant son service. Même si le meurtre est filmé. Même si le policier utilise une technique d’étranglement interdite par sa hiérarchie.

Le manque de réelle anticipation du comportement de la police est incrusté dans le système à tous les niveaux. Les lois américaines donnent aux policiers une grande latitude pour faire usage de la force, que ce soit lorsqu’ils craignent pour leur vie ou dans le cadre d’une arrestation. La Cour suprême a cimenté la portée de cette autorité dans sa décision de 1989 Graham v. Connor, qui interdit dans les faits aux tribunaux d’examiner de près la plupart des décisions prises en un quart de seconde par un policier dans le feu de l’action.

Et pourtant, si peu d’observateurs s’attendaient à ce que Wilson soit renvoyé devant un tribunal, le sort de Pantaleo était moins assuré. À Ferguson, les rapports sur ce qu’il s’était passé avant que Wilson n’ouvre le feu étaient contradictoires, alors que l’incident de Staten Island est beaucoup moins sujet à débat, dans la mesure où il a été filmé. La vidéo prise par un téléphone portable montre Pantaleo en train d’étrangler Garner, qui selon la police vendait illégalement des cigarettes, après que ce dernier eut résisté à la tentative du policier de lui placer les mains dans le dos. On voit ensuite Garner mis à terre de force et cloué au sol par une poignée d’agents. Il était asthmatique, et on l’entend dans la vidéo prononcer ce qui s’avèreront être ses dernières paroles: «Je ne peux plus respirer.»

Pantaleo prétend qu’il ne l’a pas étranglé –qu'il s'agissait d'une technique d'immobilisation qu’on lui avait enseignée en formation. Exception faite du syndicat de la police, personne ne semble y croire une seconde. «En ce qui me concerne ça a tout l'air d'un étranglement», a confié le maire de New York, Bill de Blasio, aux journalistes cet été après avoir visionné la vidéo. Le rapport du médecin légiste arrive à la même conclusion et établit que la mort de Garner est un homicide provoqué par «compression du cou (étranglement), compression du thorax, et un maintien en position ventrale forcée par la police».

Une technique restreinte depuis 1985

C’est important. Les policiers du NYPD jouissent certes d’une très grande liberté dans leur recours à la force dans le cadre d’arrestations, mais le département interdit explicitement aux agents d’utiliser des techniques d’étranglement, responsables de la mort d’un nombre incalculable de suspects au cours des dernières décennies.

Les autorités municipales ont commencé par restreindre le recours à cette dangereuse technique en 1985 –l’autorisant uniquement dans les cas où la vie du policier est en danger, et lorsque c’est «la méthode d’immobilisation alternative la moins dangereuse»– avant de l’interdire totalement en 1993. À l’époque, John Timoney, alors chef de la police new-yorkaise, avait résumé ainsi ce changement de politique: «En gros, on ne touche surtout pas au cou.» Cependant, Timoney avait nuancé son propos en disant qu’il pouvait imaginer «des circonstances extrêmes» dans lesquelles un policier n’aurait d’autre choix que d’enfreindre la règle.

Rien n’indique dans la vidéo que cette affaire impliquait ce genre de «circonstance extrêmes». La vie des policiers ne semblait pas en danger, et rien ne laisse penser non plus que Garner tentait de fuir. Si la vidéo montre en effet qu’il était fort peu probable que Garner se laisse emmener gentiment au poste, il ne résiste à l’arrestation qu’au sens le plus strict du terme. On l’entend crier «S’il vous plaît, laissez-moi tranquille!» et à la fin on le voit tenter d’empêcher les policier de le forcer à placer les mains dans le dos. Mais Garner n’était pas armé et il ne frappe aucun policier lorsqu’ils le mettent à terre, où il allait mourir.

Pourquoi, si les techniques d’étranglement sont proscrites par le NYPD, Pantaleo n’a-t-il pas été renvoyé devant la justice? Si le recours à cette technique interdite a été examiné de près par le tribunal de l’opinion publique, il a fort probablement été survolé par les représentants de la justice. Comme le soulignait cette semaine Eugene O’Donnell, professeur au John Jay College of Criminal Justice, il y a une différence entre un geste proscrit par le règlement de la police new-yorkaise et un geste considéré comme criminel. «Aucune loi ne criminalise explicitement le recours à la technique d’étranglement, que ce soit par un policier ou par quelqu’un d’autre», écrit O’Donnell.

Au pire, une affreuse méprise

Les débats des grands jurys ont lieu à huis clos: nous ne saurons donc peut-être jamais exactement ce qui a convaincu au moins 12 des 23 jurés de voter contre le renvoi devant le tribunal. Mais en décidant, et ce malgré une vidéo accablante, qu’il n’existait pas de preuves suffisantes pour justifier un renvoi devant un tribunal, les jurés ont affirmé concrètement que la mort de Garner était, au pire, une affreuse méprise, éventuellement assimilable à une faute professionnelle mais pas à un homicide, volontaire ou non.

Pour les jurés, il n’y a pu avoir qu’une seule manière raisonnable de parvenir à cette conclusion: en se focalisant sur les questions indissociables de l’intention et des attentes. Lorsque Wilson a tiré sur Brown à Ferguson, le policier était conscient que l’issue serait probablement fatale. Il est plus compliqué de déterminer si Pantaleo pouvait raisonnablement s’attendre à ce que sa manœuvre d’étranglement tue Garner. «Mon intention n’est jamais de faire du mal à quiconque et le décès de M. Garner me remplit de tristesse», a dit le policier lors d'une déclaration préparée après l’annonce de mercredi.

Avec le système américain tel qu’il existe aujourd’hui, il n’en fallait probablement pas davantage pour convaincre le grand jury. Aux Etats-Unis, les flics profitent du bénéfice du doute dans quasiment toutes les circonstances. Si vous pensiez que le fait qu’un homme non-armé ait été asphyxié à mort puisse constituer une rare exception à cette règle, vous vous trompiez.

Josh Voorhees
Josh Voorhees (4 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte