France

Le PS français rêve de «faire son Bad Godesberg», sans voir qu'il risque d'exploser à vouloir clarifier sa doctrine

Laurent Bouvet, mis à jour le 06.12.2014 à 13 h 35

En 1959, le parti socialiste allemand rompait avec le marxisme lors de son congrès. Pourquoi le PS, qui organise ses Etats généraux le 6 décembre, est-il obnubilé par cette référence historique?

Pierre Mauroy lors de la convention nationale du PS du 12 octobre 1991, deux mois avant le congrès de l'Arche. REUTERS/Philippe Wojazer.

Pierre Mauroy lors de la convention nationale du PS du 12 octobre 1991, deux mois avant le congrès de l'Arche. REUTERS/Philippe Wojazer.

Les socialistes français ont leur propre langue. C’est une sorte de français dans le français avec ses expressions et ses codes propres. Il suffit pour s’en convaincre de lire la toute récente «Charte des socialistes pour le progrès humain» (sic), adoptée à l’occasion des Etats généraux lancés par le parti, dans laquelle on trouve des expressions telles que:

«Pour réaliser le progrès humain, les socialistes affirment la nécessité de défendre le bien commun et l'intérêt général.»

Ou encore:

«Dans la mondialisation, l'alter-Europe est un levier fondamental pour l'accomplissement du progrès humain.»

Cela ne veut pas dire grand-chose mais, comme dirait Nicolas Sarkozy, si «ça (leur) fait plaisir, franchement ça ne coûte pas très cher», alors, pourquoi s’en priver?

Dans cet idiome étrange, lorsqu’ils veulent dire «rénover ou refonder la doctrine du parti», les socialistes français utilisent l’expression: «Faire notre Bad Godesberg», faisant par là référence au fameux congrès idéologique (c'est-à-dire sans enjeu de leadership) du SPD qui s’est tenu dans la petite ville du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie en novembre 1959. Les allusions plus ou moins heureuses et précises à cette date importante de l’histoire de la social-démocratie allemande sont ainsi légion.

Le premier secrétaire du parti, Jean-Christophe Cambadélis, en est particulièrement friand. Il déclarait ainsi, déjà, en octobre 2007 sur France 3:

«Nous avons plutôt besoin que le PS fasse définitivement son Bad Godesberg avec un congrès d’orientation qui définisse un socialisme moderne, pour une nouvelle stratégie et une nouvelle organisation.» 

Récemment, en juin 2014, il nuançait, fonction oblige: 

«Il ne s'agit pas de faire notre "Bad Godesberg", il y a longtemps qu'il est fait au niveau du PS. Il s'agit de construire une force politique moderne, c'est-à-dire qui réinvestit ses principes, ses axes fondateurs dans une réalité qui, elle, a changé»,

Avant de préciser dernièrement, en octobre, dans Le Parisien: 

«Etre socialiste aujourd'hui, c'est d'abord faire son Bad Godesberg sur l'écologie, donner du contenu à l'égalité, à la fraternité, à la liberté, à l’émancipation mais aussi et surtout à la réindustrialisation de la France.»

Pourquoi donc ces allusions fréquentes à un congrès du parti allemand qui a eu lieu il y a 55 ans? Que s’est-il passé de si important et en quoi cela a-t-il à voir avec la situation française contemporaine? Le prochain congrès du PS, en juin 2015, peut-il être comparable à celui du SPD en 1959?

Retour à Bad Godesberg

En 1959, le SPD décide de faire un «état des lieux» (Standortbestimmung) et de réviser son «programme fondamental» qui date de 1925 (Programme de Heidelberg). Il s’agit pour le parti allemand de mettre sa doctrine en accord avec sa situation historique afin d’espérer accéder au pouvoir dans une RFA fondée seulement dix ans auparavant, en pleine Guerre froide (le mur de Berlin n’existe pas encore) et dominée par les chrétiens-démocrates de Konrad Adenauer.

Le SPD, qui gagne désormais de nombreuses élections locales, en 1959 même (Sarre, Brême, progression dans le Schleswig-Holstein), entend en effet devenir un parti de gouvernement crédible contre les conservateurs et doit pour cela rompre tout lien avec le communisme, dont il partage encore nombre de références: marxisme, lutte des classes, appropriation collective des moyens de production… A l’époque, le SPD est d’ailleurs en conflit juridique avec le SED (le parti qui est né de la fusion sous l’égide communiste du KPD et du SPD en RDA), notamment à propos de la maison d’édition historique du parti, DietzVerlag.

Le SPD va donc adopter à l’occasion de ce congrès un nouveau programme qui rompt avec le marxisme, doctrine historique du parti, et le rend officiellement compatible avec l’idée d'«économie sociale de marché» qui caractérise la RFA, autour de la célèbre formule: 

«La concurrence dans toute la mesure du possible –la planification autant que nécessaire.»

Dans le texte adopté par le congrès, il s’agit de s’opposer très nettement au communisme en montrant que celui-ci n’est pas l’héritier légitime du socialisme: 

«Nous nous opposons à toute dictature, toute forme de domination totalitaire et autoritaire parce que celles-ci méprisent la dignité de l’homme, annihilent sa liberté et détruisent le droit. Le socialisme ne peut être réalisé que par la démocratie, la démocratie ne peut recevoir de sens que par le socialisme.
 C’est à tort que les communistes se réclament de traditions socialistes. En vérité, ils ont falsifié l’héritage intellectuel du socialisme. Les socialistes veulent réaliser la liberté et la justice, tandis que les communistes exploitent les divisions sociales pour instaurer la dictature de leur parti. […] Le Parti Social-Démocrate est devenu, d’un parti de la classe ouvrière, un parti du peuple tout entier.»

Le pas est décisif et sans ambiguïté. Il permettra au SPD d’accéder au pouvoir quelques années plus tard, sous la houlette de Willy Brandt, d’abord dans une grande coalition avec la CDU en 1966 puis de manière autonome en 1969 (en coalition avec les libéraux du FDP). L’image de «rupture avec le marxisme» du congrès de 1959 s’imposera alors définitivement auprès de nombre de militants sociaux-démocrates qui restaient encore attachés à l’histoire du vieux parti fondé en 1875 et à la figure tutélaire de Karl Marx.

Le PS a déjà «fait son Bad Godesberg»

Le rappel, rapide, des conditions et des conclusions du congrès de Bad Godesberg, suffit à montrer le caractère totalement incongru, si besoin en était, de la comparaison historique avec la situation actuelle du PS. Une telle référence devrait donc être maniée avec une infinie précaution. Le PS a en quelque sorte, depuis bien longtemps déjà, «fait son Bad Godesberg», à la fois dans sa pratique du pouvoir et, chose moins souvent soulignée, dans ses textes doctrinaux fondamentaux.

S’il y a une originalité socialiste française, c’est sans doute d’avoir procédé à la révision idéologique des textes après une évolution dans la pratique gouvernementale. Henri Emmanuelli l’a dit simplement: 

«Nous avons fait notre Bad Godesberg le 23 mai 1983 à 11 heures du matin. Le jour où nous avons décidé d'ouvrir les frontières et de ne pas sortir du SME. Nous avons choisi une économie de marché.» 

Mais comme le rappelait toutefois Pierre Mauroy à la tribune du congrès de Rennes en 1990: 

«Nous avons réalisé en gouvernant notre Bad Godesberg. C'est naturellement une image. Mais on ne fait pas une telle évolution dans le silence des cabinets ministériels. On la fait devant le parti et l'ensemble des militants. Voilà, mes chers camarades, l'une des raisons du débat idéologique.»

Ce «Bad Godesberg rampant» du PS, comme l’appelle encore Mauroy, n’est pas satisfaisant. C’est pourquoi les socialistes français ont décidé de réviser en profondeur leur «projet», après une décennie de pratique du pouvoir, lors d’un grand congrès idéologique (malheureusement tombé, pour des raisons de conjoncture politique, dans les oubliettes de l’histoire): celui de l’Arche (de la Défense) en 1991. Après le calamiteux congrès de Rennes de 1990, qui devait départager les héritiers de François Mitterrand au PS, et afin de prendre en compte les conditions nouvelles créées par la chute du mur de Berlin et la fin du communisme à l’Est, le PS a en effet entrepris à l’époque un gigantesque effort de mise à jour doctrinale, en mobilisant d’ailleurs de nombreux intellectuels et experts autour de lui –un travail qu’il n’a jamais su ou pu réitérer depuis. 

Dans ce texte, intitulé Un nouvel horizon. Projet socialiste pour la France (publié par Gallimard en 1992), on trouve l’expression même du «réformisme» socialiste français: 

«Les socialistes n'ont aucune révérence particulière pour le marché […] Il ne s'agit plus [pour eux] de rompre avec le capitalisme [mais] de la transformer […] Le capitalisme borne notre horizon historique. […] Avec l'exercice du pouvoir, le parti socialiste a abandonné la stratégie de le rupture au profit d'une culture de la réforme.»

Pourtant, cela n’a pas suffi, comme si le réformisme pratiqué au pouvoir ne pouvait être véritablement théorisé et accepté en France au sein du PS. A la fois parce qu’il n’y en aurait pas besoin (le PS français serait «naturellement» réformiste en raison de cette pratique du pouvoir) et parce que ce serait impossible (en raison de la coexistence en son sein de courants idéologiques trop éloignés pour qu’ils puissent être rassemblés autrement que par un intérêt électoral commun). Le texte de la «Déclaration de principes» adoptée en 2008 énonce ainsi, une fois de plus, avec beaucoup de prudence et de circonvolutions, dans cette langue socialiste française si particulière:

«Les socialistes sont partisans d’une économie sociale et écologique de marché régulée.»

Le nœud gordien de la clarification doctrinale

Aujourd’hui, à l’occasion d’une nouvelle «expérience gouvernementale», la question se pose donc, à nouveau, de la clarification doctrinale au sein du parti, entre son aile gauche et son aile droite. Une clarification qui est partie, comme toujours, de la pratique et des décisions du pouvoir –cette fois sous la forme du «pacte de responsabilité» et de la «politique de l’offre», assumés et revendiqués par le président de la République et son Premier ministre–, et dont nombre de socialistes, dirigeants et militants –et sans doute même au-delà du PS, sur sa gauche notamment– attendent qu’elle se prolonge au sein du parti, à l’occasion du congrès du mois de juin 2015.

Si l’on a le sentiment que c’est la même scène qui se rejoue, dans un décor certes à chaque fois un peu différent, depuis des années, il se pourrait bien que cette fois, la fin ne soit pas la même. Non seulement parce que depuis la crise de 2008, les conditions économiques et sociales se sont durcies comme jamais auparavant, ce qui accentue fortement les différences au sein de la gauche, mais surtout parce que le ciment électoral qui tenait ensemble les composantes du PS, en permettant à chacun de trouver son compte dans l’ambiguïté (ou, en langage socialiste, la «synthèse») doctrinale énoncée par le parti, n’est plus suffisamment solide pour résister.

Le congrès du PS en juin 2015 pourrait donc bien marquer, dans un contexte électoral délétère (les élections départementales de mars, avant les régionales, auront sans doute alors confirmé la déroute des municipales et des européennes du printemps 2014), une étape nouvelle dans cette longue histoire d’une rénovation doctrinale jamais totalement acceptée en son sein, malgré les déclarations et autres textes «de principe».

La question qui pourrait se poser, à l’occasion de ce «congrès de clarification», est celle de la survie même du PS tel qu’on le connaît depuis 1971, celui d’Epinay que François Mitterrand avait voulu pour gagner la présidentielle et exercer le pouvoir d’Etat. Un PS «clarifié» doctrinalement pourra-t-il rester uni comme parti? Et, donc, pourra-t-il prétendre à nouveau gagner les élections?

Les socialistes français, des deux côtés qui se dessinent dans le parti, doivent donc avoir conscience que vouloir ainsi trancher, pour de vrai et pour de bon, le nœud gordien doctrinal du socialisme français à l’occasion d’un «congrès de clarification» tenu alors qu’ils sont au pouvoir, et dans une situation électorale délicate, présente des risques considérables pour leur survie collective.

«On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens», avait l’habitude de dire François Mitterrand en s’inspirant du Cardinal de Retz. Le temps semble venu, pour le PS, de vérifier s’il avait raison.

Laurent Bouvet
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