Culture

Les humoristes, stand-upers ringards ou chansonniers branchés ?

Julien Barret, mis à jour le 26.01.2015 à 14 h 36

Les chansonniers et les stand-upers appartiennent aujourd'hui à deux mondes bien distincts. Beaucoup de choses les rapprochent pourtant.

French comedian and actor Elie Semoun performs dressed-up as Tootsie before presenting the award for best documentary film at the 34th French film Cesar Awards ceremony in Paris, February 27, 2009. REUTERS/Benoit Tessier (FRANCE)

French comedian and actor Elie Semoun performs dressed-up as Tootsie before presenting the award for best documentary film at the 34th French film Cesar Awards ceremony in Paris, February 27, 2009. REUTERS/Benoit Tessier (FRANCE)

A l'ère du stand-up triomphant, le quart d'heure warholien prend une nouvelle forme: chacun rêve de monter sur scène micro en main pour raconter sa vie au public. Le phénomène est récent. C'est autour de 2004 que Mustapha El Atrassi et Tomer Sisley proposent sur les scènes parisiennes les premiers spectacles du genre. Ils importent ainsi une mode venue des États-Unis, où l'incarnent Jerry Seinfeld, Chris Rock ou Louis CK.

Ce style qui repose sur une relation directe au public auquel le stand-uper raconte sa vie, à l'inverse du one-man-show où un comédien interprète une galerie de portraits, est-il vraiment nouveau? Nos bons vieux chansonniers ne faisaient-ils pas la même chose, lorsqu'ils confiaient aux spectateurs leurs points de vue sur le monde dont ils soulignaient parfois l'absurdité?

A y regarder de plus près, on constate que les premiers stand-upers américains et les chansonniers français qui entonnaient des couplets satiriques dans les Cabarets montmartrois voient le jour au même moment: à la fin du 19ème siècle. 

Les uns comme les autres chantent des airs parodiques et raillent le public auquel ils s'adressent directement, sans s'encombrer de la convention théâtrale du «quatrième mur». Ils se retrouvent dans des cabarets de Paris, de Londres ou New-York, qu'il s'agisse de Jehan Rictus (ci-contre)et Gaston Couté au Chat Noir ou de MarkTwain au Beefsteak Club de Londres. Dans les années 60, Dean Martin, Sammy Davis Junior et Frank Sinatra chantent et improvisent dans les casinos de Las Vegas tenus par la Mafia. En France, les cabarets accueillent des humoristes comme Francis Blanche, Pierre Dac ou Raymond Devos.

Aujourd'hui pourtant, il semble que les chansonniers et les stand-upers appartiennent à deux mondes bien distincts. D'un côté les survivants des Deux Ânes ou du Caveau de la République, hérauts désuets d'un esprit vieille France, de l’autre les jeunes pousses du Jamel Comedy Club, qui incarneraient un street humour rafraîchissant. Μais sous cette apparente disparité, en quoi les stand-upers sont-ils si différents des chansonniers français des années 50 ou 60?

Anciens et modernes

Qui sont les Anciens et qui sont les Modernes? Les plus ringards sont-il vraiment les sociétaires historiques des Grosses Têtes?

La question de la ringardise traverse l'histoire de l'humour. Les comiques se plaisent depuis toujours à singer les mimiques figées et les vannes ratées de leurs collègues supposément dépassés. Il y a vingt ans déjà, les Inconnus incarnaient trois sous-vedettes de boulevard qui raillaient la ringardise de leurs pairs.

 

Élie Semoun a fait du chansonnier ringard l'un de ses personnages fétiches: c'est Georges-André Gaillard, veste à carreaux et gestuelle datée, qui signale chacune de ses saillies par un jingle de batterie poussif.

 

Que les acteurs de boulevard sur le retour et les vieux chansonniers soient ringards est une chose acquise. Mais en quoi les stand-upers échapperaient-ils à la critique d'un humour figé, engoncé dans des tics datés?

«Stand-down»

C’est avec le one-man-show de Laurent Laffite que le paradoxe se révèle. Dans Comme son nom l'indique, l'humoriste entré à la Comédie française en 2012 réactualise, en le transformant, le personnage d’Élie Semoun. Le chansonnier s’est mué en arpenteur de scène ouverte. Message: le stand-uper d’aujourd’hui est peut-être plus ringard que le chansonnier d'hier.

 

Tous les tics du stand-up sont condensés dans cette caricature de Jamel Comedy Club: adresses permanentes aux spectateurs maltraités («C'est pas compliqué merde!») et sommés de lever la main («C'est qui qu'est venu en voiture?»); jeux vaseux sur les sigles («moi aussi je paie l'ISF, impôt sur la foune»); vannes faciles; relents homophobes; références au fast-food; confession faussement improvisée au public; mise en scène rudimentaire avec un tabouret; répétitions à outrance; mimiques de stupéfaction surjouées, paumes ouvertes et temps de pause allongé pour souligner l'effet de certaines vannes; fautes de français («de la tarama»); pléonasmes («je monte à l'étage»)... 

La satire est saignante. Et encore, dans cette version filmée, à l'inverse du spectacle joué en 2009 au Palais des Glaces, Laurent Laffite n'entame pas chacune de ses phrases par l'immuable «Je sais pas si vous avez remarqué...»!

Premier visé par cette parodie de «stand-down», Tomer Sisley, avec qui Laurent Laffite partageait jadis l'affiche de la sitcom Classe Mannequin. Son allusion à une origine américano-irakienne est directement inspirée du show de son collègue, qui fonde son humour sur le fait de prétendre être judéo-arabe.

 

Hommage ou plagiat?

Entre la nouvelle école et les vieux de la vieille, donc, les frontières sont moins nettes qu'il ne semblait. Autre argument en ce sens, l'hommage rendu par Jean-Marie Bigard à son idole Robert Lamoureux, «l'inventeur de l'ellipse, de la blague à tiroir».

Les sources de l'humour actuel sont donc aussi bien du côté des stand-upers américains que des chansonniers français. 

Même si certains hommages ne sont pas aussi clairs. Jerry Seinfeld a influencé Tomer Sisley et Gad Elmaleh dans son sketch sur l'aéroport:

En fait, Seinfeld lui-même semble avoir emprunté la parodie de «airport security» au vétéran Georges Carlin (1937-2008), référence du stand-up outre-Atlantique:

Quant à Michel Leeb, d'ailleurs également parodié par Laurent Lafitte à la fin de son one-man-show, il a repris geste pour geste le fameux sketch de la machine à écrire par Jerry Lewis:

C'est d'un autre grand showman américain, Danny Kaye, que Michel Leeb s'inspire dans Hilarmonic Show où il est accompagné d'un orchestre. Ainsi, l'extrait où il mime un vieux chef d'orchestre:

 

 

Chansonnier branché

En fait, quelle différence entre le chansonnier et le stand-uper? À considérer Bernard Mabille et ses 40 ans de métier de «tailleur de costard», on voit la modernité de son écriture. Après avoir composé pour Thierry le Luron, celui qui co-écrit pour Anne Roumanoff brille seul sur scène, où ses saillies s’enchaînent plus vite que les fameuses vannes du stand-up qui éclatent toutes les dix secondes.

Lui n'a pas vieilli, son écriture a évolué, à la différence, sans doute, de Smaïn et Michel Boujenah dont le style 80's paraît daté face à la modernité de Jamel ou Gad Elmaleh. De même que l'humour Sylvie Joly ou Anne Roumanoff semble désuet face à la gouaille de Florence Foresti ou Claudia...

Coluche aussi semble indémodable, lui dont se revendiquent la plupart des humoristes actuels, de Foresti à Patson en passant... par Dieudonné. Coluche dont le sketch sur l'histoire d'un mec demeure d'une modernité absolue. Pendant dix minutes, l’inventeur des Restos du Cœur tente de conter une histoire qui ne commence jamais. De l'humour sur du vide. Et c'est génial...

Aujourd'hui, certains humoristes font la synthèse de ces influences multiples, comme Fabrice Éboué, dont les vannes portent l'héritage d'une tradition satirique digne du Canard enchaîné. Mieux encore, le Comte de Bouderbala, influencé par les États-Unis où il a d'ailleurs joué en anglais dans plusieurs comedy clubs, dont le show dévoile des piques à la française. Ironie de l'histoire, ce stand-uper au style ultra contemporain s'est longtemps produit dans un ancien temple du music-hall parisien: l'Alhambra.

En écoutant Bernard Mabille et le Comte de Bouderbala, la distinction semble s'effacer entre les tenants actuels du stand-up américain et les héritiers du cabaret à la française. Car l'essentiel pour un humoriste est de faire rire. Pour y parvenir, il doit créer une relation de confiance avec le public auquel il s'adresse en donnant du rythme à son propos, par delà les codes et les modes qui passent. Les ringards se trouvent dans les deux camps. Les bons aussi.

Julien Barret
Julien Barret (4 articles)
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