Parents & enfantsCulture

Les livres et dessins animés pour enfants n'ont pas les polémiques qu'ils méritent

Nadia Daam, mis à jour le 18.12.2014 à 15 h 12

Winnie l'Ourson hermaphrodite, Bob l'éponge, «propagandiste homosexuel», Shrek et la transexualité... Les polémiques absurdes entourant des personnages pour enfants sont affligeantes, et ratent le vrai souci dans la pop culture enfantine.

Winnie l'ourson, Bob l'éponge et Tinky Winky, dangereux agitateurs.

Winnie l'ourson, Bob l'éponge et Tinky Winky, dangereux agitateurs.

Beaucoup des personnages créés pour les enfants ont suscité des polémiques surréalistes qui alimentent régulièrement les rubriques «insolite» des sites d'infos. Ces micro-scandales sont profondément déprimants pour qui estime que le seul reproche que l'on peut faire à ces personnages, c'est précisément leur aspect vintage et leur manque total d'aspérité et de sous-texte pédagogique sur les questions d’égalité des sexes ou d’orientation sexuelle.

Une simple recherche sur le sujet permet pourtant de voir que les oeuvres culturelles destinées aux enfants sont beaucoup plus souvent épinglées pour leur prétendue volonté de pervertir la jeunesse que pour leur manque total d'audace.

Des polémiques complètement WTF

Prenons par exemple l'absence d'organes sexuels chez Winnie l'Ourson. C'est la polémique la plus récente et peut-être la plus absurde.

En Pologne, à Tuzsin, des élus municipaux militent activement pour bannir Winnie l'Ourson de la ville. Lors d'un débat enregistré clandestinement à la mairie, l'un des élus a en effet rétorqué à une personne qui avait proposé que l'ourson soit la mascotte du square municipal que le personnage est à moitié nu «et que cela est totalement inapproprié pour des enfants». Une autre élue, elle, s'en est pris directement au créateur de Winnie, le Britannique Alan Alexander Milne, en affirmant qu'il «a coupé les testicules de Winnie l'Ourson avec un rasoir car il avait un problème avec sa propre sexualité». Un autre assure que Winnie ne porte pas de slip parce qu'il n'a pas de sexe, et qu’il est donc «hermaphrodite».

Il convient de noter (même si on n’en est plus là, à ce stade) que ne pas avoir d'organes sexuels, ce n'est pas être hermaphrodite: l'hermaphrodisme désigne les personnes dotées d'organes des deux sexes, simultanément ou successivement.

Ca n'est pas la première fois que la Pologne est le théâtre d'une cabale menée contre un personnage de dessin animé totalement insignifiant. En 2007, le pays avait âprement débattu de l'orientation sexuelle d'un Teletubbie (cette phrase tutoie les frontières du réel)... Ewa Sowinsa, la médiatrice polonaise des droits de l'enfant, avait en effet exigé qu'une étude soit menée par des psychologues pour déterminer si les Teletubbies, programme créé par la BBC, «incitaient à l'homosexualité» à travers Tinky Winky. Le personnage violet, supposé être un garçon, porte en effet un sac à main dans de nombreux épisodes. «Il pourrait y avoir un sous-entendu homosexuel voilé» derrière cet accessoire, avait-elle estimé.

Mais la folie furieuse est loin d'être l'apanage des Polonais puisque ce Telettubie-sac à main avait été la cible de critiques virulentes de la part des conservateurs chrétiens américains qui y voyaient aussi une «volonté de pervertir les jeunes téléspectateurs». C'est d'ailleurs aussi aux Etats-Unis qu'un procès non moins absurde avait été fait à Shrek. Les très cinglés membres de l'association «Traditonnal family values» avaient vu dans la production Dreamworks une incitation à la transsexualité. Shrek 2 comportait selon eux «des messages sexuels subtils abrités derrière un divertissement supposé inoffensif». Le groupe de pression américain faisait référence au personnage du barman présenté comme «transgenre» et ayant «un désir sexuel pour le prince charmant».

La Grande-Bretagne n'échappe pas non plus aux polémiques WTF. Le bureau britannique de classification des films a en effet réclamé un contrôle parental pour l'adaptation cinématographique de l'ours Paddington en invoquant de «légères références sexuelles». Dans l'une des scènes, le père de famille qui accueille l'ourson chez lui est déguisé en femme et se fait draguer par un homme. Une séquence jugée suffisamment éprouvante et dangereuse pour que le film soit, dans les salles britanniques, accompagné d'un avis destiné aux parents mentionnant finalement des «insinuations sexuelles».

Bob l'éponge «destructeur de la famille»

A ce stade, on ne s'étonnera pas que Bob l'éponge ait été lui aussi décrit comme corrupteur de la jeunesse et étendard «du lobby LGBT». En 2012, la commission ukrainienne de la moralité avait en effet envisagé d'interdire le dessin animé en raison de «la relation louche» qui unit Bob à Patrick l'étoile de mer. La commission s'était basée sur les travaux d'une psychologue, qui concluait que le dessin animé et cette amitié suspecte représentaient «une réelle menace pour les enfants» et visait «à la destruction de la famille».

Si cette phrase nous parait familière, c'est parce que des mêmes critiques ont été émises en France à l'égard d'oeuvres tout aussi anodines.

Bien sûr, ces histoires font sourire, et on se dit, en les découvrant, qu'il faut être bien con pour voir dans ces oeuvres une quelconque apologie. On se dit aussi qu'il serait opportun pour les personnes choquées par l'absence de pénis sur un ourson de s'interroger sur leur propre rapport à la sexualité.

Il n'en reste pas moins que ces polémiques ne sont pas affligeantes qu'à cause de leur absurdité, mais surtout parce qu’elles signifient qu'aujourd'hui encore, on en est à traquer dans les dessins animés et livres pour enfants toute référence à la sexualité, comme si cela constituait un danger ou une quelconque incitation.

C'est vrai, les personnages créés pour les enfants doivent être dument scrutés, analysés, critiqués, car ils sont omniprésents et qu'ils participent surtout de la structuration psychologique de l'enfant. Et c'est précisément pour cela que les livres, dessins animés, films devraient aujourd'hui être en adéquation avec les récentes mutations de la société et ne pas éluder des questions aussi essentielles que l'égalité des sexes ou l'homosexualité.

C'est pourtant très très loin d'être le cas. Dans leur grande majorité, les héros et héroïnes contemporains s'éloignent globalement assez peu des stéréotypes et ne laissent que peu de place à la parité et à la modernité qu'exigent pourtant les nouveaux schémas familiaux. En ce sens, ils ne remplissent pas, ou mal, leur fonction éducative. Et quand ces personnages se sont modernisés, ça n'a malheureusement pas été dans la bonne direction.

Ainsi, Charlotte aux fraises s'est, au fil des ans, ultra féminisée, a perdu ses bonnes joues, vu sa taille s'affiner de manière spectaculaire, et affiche aujourd'hui une silhouette de poupée Barbie. 

En 39 ans, le légendaire Petit Ours brun, lui, n'a pas bougé d'un poil, et foisonne toujours autant de clichés genrés: papa lit le journal en fumant la pipe, maman ne quitte jamais un tablier qui reste immaculé malgré des fournées de tartes aux pommes confectionnées dans chaque album. Idem pour les Crocolou, Ane Trotro, et autres Tchoupi qui, 1. sont des petits garçons 2. continuent à se faire gronder par papa, câliner par maman.

Aux Etats-Unis, le Geena Davis institute of gender in media (fondé par l'actrice) analyse la manière dont sont représentées les femmes dans les programmes jeunesse, tous genre confondus (dessins animés, séries, films etc). Et le résultat de l'étude est sans appel. Les femmes sont encore aujourd'hui très largement sous-représentées, et quand elles sont incarnées dans ces programmes, elles sont de manière quasi-systématique davantage sexualisées que les hommes ou assignées à des rôles mineurs.

Ainsi, dans 73,5% des films «famille», le narrateur est un homme. Le ratio hommes/femmes dans les dessins animés pour enfants est de 2,25 hommes pour 1 femme. Et 28,3% des personnages féminins sont affublés de vêtements sexy contre 8% des hommes. 

Nul besoin de faire une analyse complète pour constater que l'homosexualité et les diversités des familles sont, quant à elles, presque toujours inexistantes des oeuvres proposées aux enfants.

«La princesse qui n'aimait pas les princes»

Bien sûr, il convient de noter qu'une offre à contre-courant existe. Au rayon des livres d'abord, certaines maisons d'édition se sont fixées pour mission de lutter contre les stéréotypes et de proposer des alternatives aux épuisants Chloé joue à faire le ménage. A l'image, en France, des éditions Talents hauts, qui proposent aujourd'hui une alternative et des livres sans clichés sexistes, voire qui comportent parfois des messages explicites visant à déconstruire les stéréotypes.

Au cinéma, dans les Disney notamment, on voit de moins en moins de princesses en détresse et de plus en plus de personnages féminins déterminés, à l'image d'une Rebelle et ou des soeurs de la Reine des neiges. S'ils sont loin d'être féministes (la Reine des neiges a même été expurgé de certains personnages féminins par rapport à l'histoire originale), il convient de noter que ces personnages se sont néanmoins (un peu) émancipés des très atones Belle au bois dormant et autre Blanche-Neige. Avec La princesse et la Grenouille, Disney avait même fait le pari de choisir pour protagoniste non pas une princesse blanche, mais une afro-américaine de la Nouvelle-Orléans (et a enregistré des gains extraordinairement faibles, avec 267 millions de dollars dans le monde entier, contre 591 millions pour Raiponce).

Sur la question de l'homosexualité, quelques rares éditeurs osent aborder le sujet. Notamment le joli et salutaire La princesse qui n’aimait pas les princes d'Alice Brière-Hacquet. Dans les salles, le film Le baiser de la lune qui aborde le thème de l'homosexualité et des discriminations et qui a été diffusé auprès d'élèves d'école primaires fait quasiment figure d'exception.

Cette offre alternative demeure donc largement confidentielle. Les parents qui souhaitent proposer à leurs enfants des personnages et des histoires expurgées des stéréotypes et déringardisées doivent faire l'effort de chercher ces produits là où ils se trouvent: sur Internet, dans quelques rares librairies. Il ne suffit pas d'allumer sa télé sur une chaîne jeunesse pour espérer trouver une oeuvre débarrassée des clichés ou la version tv de Je veux un zizi.

Tout au plus doit-on se contenter de Docteur La peluche, qui ô modernité, met en scène une petite fille noire qui veut devenir médecin et dont la mère travaille tandis que le père reste à la maison.

Si les personnages pour enfants les plus populaires sont aujourd'hui bien trop lisses et odieusement old school, ce n'est certes pas à cause d'une poignée d'illuminés qui veillent au grain. Reste que si le seul fait qu'un Teletubbie qui porte un sac à main est capable de susciter l'indignation, on n'ose imaginer ce qui se passera le jour ou un dessin animé populaire s'engagera de manière radicale sur la question de l'homoparentalité ou de l'égalité des sexes.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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