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De l'art de ne rien faire: le pouvoir fabuleux de l'oisiveté

Florian Alix et Nonfiction, mis à jour le 03.12.2014 à 18 h 40

Dans son essai, Dany Laferrière parle de «choses minuscules» pour faire l’éloge de l’oisiveté dans un monde qui s’y oppose et affirmer le pouvoir de la littérature et de la culture.

Farniente / elPadawan via FlickrCC

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L'art presque perdu de ne rien faire
Dany Laferrière

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Après son Journal d’un écrivain en pyjama, Dany Laferrière revient au genre de l’essai avec L’Art presque perdu de ne rien faire. Le titre même de l’ouvrage renvoie à cette retraite des affaires que Montaigne construisait comme l’espace d’énonciation de ses Essais, il fait écho à l’otium, si cher aux Romains. Dany Laferrière se présente donc dans l’ouvrage comme un écrivain oisif, plus encore un auteur pour qui l’inaction est une nécessité, qui ne peut écrire qu’au détour d’une flânerie dans un café, d’un moment passé dans son fauteuil devant la télévision ou dans sa baignoire à se délasser. Au fil de son œuvre, il a d’ailleurs doté la désinvolture d’une forme d’ironie dont il a fait un point de vue sur les choses qui l’entourent et la clef de sa personnalité littéraire.

Il propose donc dans son livre un vaste panorama sur le monde, allant de toutes petites choses –comme un débat allumé par l’opposition entre végétariens et amateurs de viande lors d’un dîner montréalais (p.235-238) ou la vitrine de la boutique Sonia Rykiel à Paris (p.376-377)– à des réflexions sur la guerre, le passage du temps ou la vie en société.

La construction de l’ouvrage est fondée sur cette ambivalence: Dany Laferrière se penche successivement sur des sujets aussi variés que le monde moderne, l’amour, le corps, la géographie ou la politique. Les seize sections du livre présentent ces thèmes à travers des expressions imagées qui permettent de relier le sujet dont traite l’auteur à une image ou à une phrase simple, car l’écrivain aborde toujours son sujet à partir d’une expérience de la vie quotidienne qui va engager et nourrir sa réflexion. Ou plutôt chaque fragment construit la pensée sur une série de petits faits à travers lesquels l’auteur diffracte son propos: la thématique est la même mais elle est abordée sous différents angles. La réflexion porte sur l’actuel voire le circonstanciel. Le livre se présente comme une succession de fragments sur des sujets divers, mais l’auteur s’ingénie en même temps à tisser des liens, ou un réseau d’échos entre eux. Ainsi dans la section qu’il consacre au pouvoir (p.301-317), l’auteur commence par réfléchir à l’image publique de l’homme politique, avant de décliner le thème autour d’une série de mots clefs pour finalement proposer une lecture du film de Claude Chabrol L’Ivresse du pouvoir et une brève note sur les figurations littéraires du pouvoir en Amérique latine et en Haïti.

A travers ce parcours, l’essayiste ne prend pas la position de l’écrivain engagé, mais de l’observateur distancié, ironique, dans une réflexion qui vise à l’intemporel. Cet intemporel auquel il parvient par un déplacement du regard sur ces petits et grands faits qui constituent le point de départ de son écriture.

On pourrait même dire que la politique, au sens d’activité humaine spécifiquement consacrée à la gestion et à la conduite d’une communauté humaine, est raillée par Dany Laferrière. Lorsqu’il en traite, il se fait dans le livre satiriste: il s’agit pour lui de dénoncer l’action politique comme un mensonge ou une hypocrisie. Il compare ainsi la vie politique, avec son lot de violences et de mort, au monde animal «où les gros dévorent les petits sans état d’âme. Ce qui n’est nullement différent du journal télévisé où [il voit] constamment la même chose, sauf qu’il faut en plus se taper les justifications des ministres et les commentaires flatteurs des chroniqueurs à la botte du pouvoir» (p.251). Vue à l’aune d’un documentaire animalier, la politique est un rideau de mots visant à masquer et habiller une violence primitive et primordiale.

Cependant, le livre n’est pas tissé de désespoir. Contre cette politique qui maquille par les mots une violence qui perdure sans changer, le livre révèle les transformations qui affectent le monde: celles-ci sont silencieuses puisqu’il s’agit d’une «montagne de choses minuscules», de cet entremêlement d’activité et d’oisiveté qui fait «la tapisserie complète» de l’humanité et qui permet au monde d’évoluer progressivement (p.233). La posture de l’écrivain inactif est donc nécessaire: elle s’articule à l’activité des autres et elle permet d’en faire ressortir la signification, elle conduit à révéler la valeur des petits faits et des petites choses individuelles sur le grand mouvement du monde. L’oisiveté de l’écrivain lui permet de prendre le recul nécessaire pour se mettre en scène, dans sa singularité, dans un dialogue avec l’ensemble du Corps social allégorisé par le jeu de l’imaginaire (p.58).

L’écrivain est donc inactif parce qu’il est avant tout un lecteur du monde. Et surtout, il est lecteur tout court. L’écrivain, qui affectionne pourtant dans ses romans les scènes de face à face entre lui et sa machine à écrire, se montre ici assez peu dans son activité d’auteur. Il se présente surtout un livre à la main. Et les lectures de Dany Laferrière sont elles aussi une manière de prendre de la distance par rapport au monde en s’y projetant un peu partout. La culture de Dany Laferrière est académique et il fréquente dans son essai les classiques de la culture européenne: Rilke, Flaubert ou Laclos sont tour à tour mobilisés dans l’ouvrage. Ils y côtoient de nombreuses références à la littérature américaine –Dany Laferrière inscrit ainsi sa place dans une littérature dont le terrain va d’Haïti au Québec en passant par l’Argentine et les Etats-Unis. L’écrivain-lecteur s’intéresse à la personnalité littéraire d’Hemingway ou de Salinger. Il revient sur la figure de Jacques Stephen Alexis, si importante dans le champ littéraire haïtien, où il prend place lui aussi, en se présentant comme le camarade littéraire du poète Christophe Charles (p.169). Mais il cite aussi Rejean Ducharme (p.274) et, lorsqu’il se met en scène dans son café montréalais, il est installé «sous la photo de Nelligan» (p.126), figure classique de la modernité littéraire québécoise. Le passage est intéressant parce que, sous cette photo, Dany Laferrière lit Borgès, traçant ainsi sa place dans un continent littéraire vaste, celui des Amériques. Et même de cet espace, il s’échappe, puisque celui qui se présentait en 2008 comme un «écrivain japonais» fait plusieurs référence aux haïkus de Basho, qu’il présente comme un «poète vagabond» (p.360).

Ce panorama n’est d’ailleurs pas clos puisque Dany Laferrière montre aussi un intérêt pour les cultures populaires, réfléchissant à de nombreuses reprises sur le rôle de la télévision dans la construction des imaginaires à l’époque contemporaine, s’interrogeant sur la figure du mannequin de mode (p.102-105), rapprochant la culture et l’agriculture en mêlant les travaux des champs à Basho, Hésiode et aux chants sacrés du vaudou haïtien (p.151-153).

Plus encore, si l’auteur se fait lecteur, il n’en demeure pas moins écrivain. Il ne s’agit donc pas de livrer une analyse des œuvres, mais bien de les faire vivre. Ainsi, en consacrant un fragment à la figure d’Héraclite, il construit un petit récit pour imaginer comment est née la célèbre métaphore du penseur grec selon qui «on ne se baigne jamais dans le même fleuve» (p.238-243). Détournant un peu la formule, il représente une cocasse scène de baignade. Ce qui intéresse Dany Laferrière chez les écrivains, c’est donc la vie que le lecteur trouve dans leurs œuvres, la façon dont ils font naître un imaginaire sensible. Les écrivains construisent eux aussi des «choses minuscules»: contrairement au discours politique, le discours littéraire apparaît donc comme la construction de fictions sensibles qui participent au mouvement du monde. Il agit paradoxalement dans le silence, par le biais des sentiments –l’amour est une thématique particulièrement présente dans L’Art presque perdu de ne rien faire– et de «l’univers des sens» (p.261).

Ainsi, tout comme Tout bouge autour de moi était un cri d’espoir au milieu du désastre du séisme haïtien, L’Art presque perdu de ne rien faire est paradoxalement un éloge du pouvoir de l’écrivain. La culture, dans sa diversité, dans son travail sur l’imaginaire et la sensibilité est un moyen de faire évoluer le monde à travers des «choses minuscules».

Florian Alix
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