Adieu éjaculation féminine: la croisade anti-porno du Royaume-Uni vire à l'absurde

 porn  par hansol | FlickR licence cc by

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Une liste d'actes désormais interdits dans les films pour adultes britanniques circule, sans que son origine soit bien claire. Ce qui est sûr, c'est que l'équivalent du CSA continue une bataille inefficace, qui vire au ridicule dans ce qui est autorisé ou interdit.

Le Royaume-Uni a depuis longtemps fait la preuve qu'il n'était pas un grand amateur de porno. Ou du moins ses instances officielles. Une nouvelle pierre ajoutée à un édifice de lutte érigé depuis des années contre les contenus olé-olé vient de le confirmer une nouvelle fois.

Désormais, il s'agit d'interdire la diffusion des films contenant des scènes bien précises sur les plate-formes de vidéo à la demande (VOD). En raison d'un amendement au Communications Act en date de 2003 et ayant pris effet ce 1er décembre, les sites britanniques diffusant des contenus pornographiques n'ont plus le droit de mettre en ligne les activités suivantes, telles qu'énoncées par le site anglais The Independent, et dont le site spécialisé français Le Tag Parfait vous propose une description plus précise:

«Spanking: la fessée;
caning: instrument utilisé dans les rapports sado-masochiste ;
aggressive whipping: le fait de fouetter de manière agressive ;
penetration by any object "associated with violence": pénétration avec n'importe quel objet "associé avec la violence";
physical or verbal abuse (regardless of  if consensual): violence physique ou verbale;
urolagnia: pratique sexuelle liée à l'urine;
female ejaculation: éjaculation féminine;
strangulation: étranglement;
facesitting: le fait de s'asseoir sur le visage de son partenaire (pratique courante dans les relations sado-masochistes) ;
fisting: pénétration du vagin ou de l'anus avec un poing.»

Un ensemble de règles qui s'appliquaient déjà à la vente de DVD porno, précise la version britannique de Vice. En clair donc, résume le site, les sites établis au Royaume-Uni «n'ont plus le droit de vendre sur Internet les contenus que [les Britanniques] ne pouvaient déjà pas acheter dans un sex shop.»

Par ailleurs, la restriction s'applique sur l'ensemble du catalogue des plateformes de VOD, et pas seulement aux productions made in UK, comme nous l'a confirmé sur Twitter le community manager de Dorcel, célèbre producteur de porno français:

Mais d'où vient cette liste?

Relayée d'une même voix par The Independent et Vice, on retrouve également cette liste sur le site Sex and Censorship, qui combat ce qu'il estime être des velléités de censure de la part des dirigeants britanniques.

En revanche, aucune trace sur le site de l'institution qui est censée en juger, le British Board of Film Classification (BBFC), équivalent anglais de notre CSA. Ce dernier inclut bien dans sa liste de contenus «inacceptables» (p.26) certaines des pratiques citées ci-dessus, comme la pénétration «par tout objet associé à la violence ou susceptible de provoquer un dommage physique», ou «forte violence physique ou verbale, même consensuelle». De même, l'ATVOD, l'autorité qui encadre la vidéo à la demande, cite règulièrement certaines de ces pratiques dans ses documents. Mais pas de mentions directes de fessée, d'éjaculation féminine ou du fait de s'asseoir sur le visage de son ou sa partenaire. Contactées par Slate, les deux instances n'ont pour le moment pas confirmé que l'ensemble de ces pratiques sexuelles étaient bel et bien bannies.

Cette restriction semble s'appliquer sur des actes dont les femmes tirent du plaisir.

Erika Lust, réalisatrice de films pornographiques.

Seule source claire: Myles Jackman, un avocat spécialisé en matière de «pornographie extrême et obscenité», qui se définit comme partisan «des libertés sexuelles» sur son blog. Selon lui, cette liste proviendrait «de Nikki Whiplash, une plateforme de vidéo à la demande visée par la régulation, qui a récemment assisté à un séminaire organisé par l'ATVOD et le BBFC sur l'impact» des nouvelles restrictions. Là encore, nous attendons confirmation du caractère officiel de cette retranscription.

Du caractère acceptable des lavements, de l'éjaculation féminine, des moignons, de l'introduction d'objets dans l'anus...

En attendant, la seule lecture de ce texte laisse perplexe. Et c'est peu de le dire, tant on imagine un cénacle de gens très sérieux, au coeur de structures administratives très sérieuses, se demandant tout aussi sérieusement si tel ou tel acte sexuel, fourmillant de détails dont la technicité n'a d'égale que l'ingéniosité, est suffisament acceptable pour être diffusé dans des oeuvres pornographiques.

Ainsi, Myles Jackman relaie sur son blog que sur «l'insertion de membres amputés», le BBFC «réserve sa position», n'ayant jamais été confronté à la situation. Sur le «fisting», il est très clairement indiqué que c'est «inacceptable», en cas de «pénétration avec l'ensemble des cinq doigts au-delà de la dernière phallange». Néanmoins, «les cinq doigts des deux mains, ou plus, sont acceptables» - l'accent étant vraiment mis, vous l'aurez compris, non pas sur la quantité mais sur les phallanges, sans que plus amples explications ne soient néanmoins fournies. 

Autre considération: les catheters ou le produit des lavements, qui est acceptable dans la mesure où il ne percute personne au moment de l'expulsion et s'il ne contient pas de matière fécale.

Toute forme de consommation d'éjaculation (masculine) est acceptable.

C'est d'ailleurs au niveau des excrétions que ça se corse. Il est affirmé (là encore, nous avons demandé si la formulation était officielle):

«Toute forme de consommation d'éjaculation (masculine) est acceptable.»

C'est beaucoup moins simple, en revanche, pour l'éjaculation féminine:

«L'éjaculation féminine (le "squirting") pendant la relation sexuelle ou la masturbation est acceptable si raisonnablement brève [le texte précise plus bas que cela renvoie à une durée inférieure à une minute], isolée et non ingérée de manière délibérée, ou étalée sur le corps. Il serait acceptable de laisser entendre que le [liquide en résultant] a été léché s'il est jugé que l'action a été simulée.»

Surréaliste. Et susceptible, d'ores et déjà, de susciter bon nombre de réactions outrées, en particulier du côté des acteurs du secteur pornographique outre-Manche. 

Le CSA britannique pas à l'aise avec l'éjaculation féminine

Erika Lust, réalisatrice de films, s'indigne sur The Independent, «non pas seulement parce que mes amis producteurs vont souffrir en tant qu'entrepreneurs, mais parce que ce qui ressort le plus de cette restriction est qu'elle semble s'appliquer sur des actes dont les femmes tirent du plaisir

Et en effet, l'éjaculation fémine se retrouve  éjectée des pornos car considérée comme «pouvant sérieusement nuire au développement physique, mental ou moral des individus mineurs», pour reprendre les termes du Communications Act. Ce qui ne plait pas du tout à Erika Lust:

«Comment l'éjaculation féminine peut être plus "dangereuse" que l'éjaculation masculine? C'est complètement dégradant

Vice, toujours, a directement posé la question à la BBFC, qui a apporté cette réponse:

«En nous appuyant sur les conseils de la police et du Service des poursuites judiciaires de la Couronne (CPS), les actes sexuels impliquant l'urophilie ont des probabilités d'être considérés obscènes. [...]

Par ailleurs, à moins qu'il soit très clair que ce qui est montré est véritablement une "éjaculation féminine", opposée donc à l'urophilie, la position du Board doit être que des scènes de cette nature, avec du liquide qui pourrait être de l'urine, devaient être coupées.»

En clair: le plaisir sexuel lié au pipi est obscène. Et comme l'équivalent anglais du CSA ne parvient pas trop à différencier l'urine du liquide éjecté lors d'un orgasme féminin, il préfère interdire. Pas faute d'avoir des «conseillers médicaux» (oui, oui) pour tenter de faire la part des choses. 

Des clarifications peu claires

L'éjaculation féminine n'est pas le seul acte qui pose problème. Itziar Bilbao Urrutia, dominatrice professionnelle interrogée par Vice, estime ainsi:

«La nouvelle législation est absurde et surréaliste. Par exemple, pourquoi interdire le facesitting? Qu'est-ce que ça a de si dangereux? C'est une activité sans danger que la plupart des personnes ayant des rapports femdom [terme utilisé pour des rapports sado-masochistes où la femme est le dominant], moi y compris, font tout habillées. Sa puissance est symbolique: la femme au-dessus, inatteignable. »

Il serait faux de supposer que la BBFC coupera tout plan où des gens s'asseoient sur le visage d'autres gens

Un membre de la BBFC, dans le Guardian

Le CSA anglais tente tant bien que mal de se dépétrer de ces critiques. En plus de ses réponses à Vice, au cours de la rédaction de cet article, il a fini par réagir en publiant une longue tribune sur le Guardian.

Pour un résultat là encore, complètement surréaliste: un membre de la BBFC prenant la peine d'expliquer, en termes mesurés, que la plupart des informations circulant sur les nouvelles restrictions «sont inexactes et pour certaines fausses.» Il précise que la fessée, ou la violence verbale, ne seraient pas concernées. Que si la BBFC pourrait couper des scènes où un partenaire empêche l'autre de respirer, «il serait faux de supposer que la BBFC coupera du coup tout plan où des gens s'asseoient sur le visage d'autres gens» (autrement dit, le facesitting). Et qu'il est important d'éviter les généralisations dans une configuration où le contexte doit être examiné.

La vieille croisade anti-porn des conservateurs britanniques

Pas sûr néanmoins que cette «clarification» parviendra à supplanter l'impression générale des opposants à cette nouvelle règlementation. A savoir que les gouvernants britanniques jouent les pères la morale, à tenter de définir ce qu'il est ou non normal de produire et d'apprécier, en matière de contenus pornographiques. Sans pouvoir vraiment le justifier, en dehors de considréations morales et arbitraires.

Sans compter que cette entreprise a été lancée il y a déjà plusieurs années, sous la houlette des conservateurs et du Premier ministre David Cameron. Le tout, comme souvent dans ce genre d'interventions, au nom de la protection de l'enfance.

Fin 2010 déjà, l'exécutif britanique suggérait, sans succès, de bannir le porno du réseau. «Le projet consistait alors à demander aux internautes attachés à leurs activités frivoles de se signaler auprès de leur fournisseur d’accès à Internet (FAI) en apportant la preuve de leur majorité», écrivions-nous en 2012, année qui a vu la résurrection de ce projet, mort-né deux ans plus tôt. Et qui a cette fois abouti, comme nous le rapportions alors, à un dispositif de filtrage «par défaut» de l'accès à Internet des internautes anglais: les fournisseurs d'accès (FAI) britanniques bloquant d'emblée l'accès à une liste de sites

Comme à chaque fois dans ces cas là, le système n'a pas manqué d'avoir de nombreux dommages collatéraux, qui plus est contreproductifs:

«O2 a ainsi bloqué l'accès à plusieurs sites d'aide aux enfants en danger, dont certains mis en place par le gouvernement... Sachant que le gouvernement veut filtrer Internet pour "protéger les enfants", c'est un peu ballot.»

Mais les instances décisionnaires du Royaume-Uni n'ont eu que faire des mises en garde des spécialistes d'Internet, qui jugent unanimement les tentatives de blocage des sites inefficaces et dangereuses.

Une mesure de toute façon inefficace

Elles n'ont visiblement pas non plus pris en compte que cette mesure n'allait de toute façon pas empêcher les internautes anglais de profiter de la magie d'Internet pour voir le porno qu'ils souhaitent sur des sites qui ne peuvent être soumis aux règles britanniques.

Finalement, les seuls visés dans cette histoire sont les producteurs de porno britanniques, qui diffusent leurs réalisations maison sur leurs propres sites Internet. Le Royaume-Uni en a parfaitement conscience, puisque l'étude d'impact de cette restriction édicte clairement qu'elle pourrait «inciter les entreprises à sortir de la juridiction britannique dans le but d'éviter cette régulation.»

N'importe, conclut néanmoins le document: 

«Il y a une valeur ajoutée à garantir qu'il y a une régulation sur les plateformes, de manière à ce que les entreprises de VOD basées au Royaume Uni soient conformes avec la perception britannique des contenus nuisibles.»

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