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Pétrole: vive la loi de l’offre et de la demande

Des Tankers dans la baie de Guanara au Brésil. REUTERS

Des Tankers dans la baie de Guanara au Brésil. REUTERS

Plus de pouvoir d’achat, plus de croissance, l’affaiblissement de l’Opep et de la Russie: la baisse spectaculaire des cours du baril est une bénédiction.

Les prix du pétrole sont en chute libre depuis six mois. Les cours du baril sont passés de 110 dollars en juin à 65 dollars début décembre. Une baisse de près de 40% qui selon certains experts pourrait se poursuivre jusqu’à 50 dollars le baril. Il s’agit sans doute de la meilleure nouvelle pour l’économie mondiale depuis la crise financière 2008 et d’un bouleversement géopolitique favorable aux pays occidentaux. Pour autant, les commentaires sont presque unanimement inquiets

On craint pêle-mêle: la déflation pétrolière, la désintégration de l’Opep, la faillite de la Russie ou la ruée vers les hydrocarbures sans plus se soucier du réchauffement climatique.

Il va pourtant falloir s’y faire, le pétrole va être moins cher pendant un certain temps et c’est tant mieux. Cela redonne du pouvoir d’achat à tous ceux qui achètent du pétrole. C’est comme une baisse d’impôt pour la classe moyenne. Cela signifie plus de croissance et plus d’emplois partout dans le monde et plus particulièrement en Europe qui en a bien besoin. Un recul de 25% des prix du pétrole se traduit en moyenne par 0,8% de croissance en plus dans le monde selon la directrice du FMI, Christine Lagarde. Un peu moins en France, autour de 0,2%, compte tenu du niveau élevé des taxes sur les produits pétroliers.

Aux Etats-Unis où la fiscalité sur les carburants est moins importante, le prix à la pompe d’un gallon d’essence (3,7 litres) a déjà considérablement baissé de près de 3,7 dollars en juin 2014 à 2,7 dollars aujourd’hui. Cela reviendrait sur une année à alléger les dépenses des seuls ménages américains de 75 milliards de dollars!

L’impuissance du cartel

La baisse rapide des cours du brut depuis plusieurs mois illustre aussi l’impuissance nouvelle du cartel qui domine le marché pétrolier depuis des décennies. Le prix du pétrole est aujourd’hui dicté par la seule loi de l’offre et de la demande et n’est plus un objet politique dépendant des fermetures ou ouvertures de robinets des régimes saoudien, iranien, irakien, russe, vénézuélien… dont il faut cultiver les bonnes grâces.

Une offre surabondante et le ralentissement de la demande, notamment en Chine et en Europe, expliquent ainsi la dégringolade des cours du baril. Les Etats-Unis et dans une moindre mesure le Canada jouent un rôle considérable dans le retournement du marché pétrolier. La production d'or noir a doublé aux Etats-Unis depuis 2005 pour atteindre 9 millions de barils par jour. Et ce n’est pas fini. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les investissements réalisés devraient permettre à la production américaine d’atteindre l’an prochain 10 millions de barils par jour et dépasser celle de l’Arabie saoudite, le premier producteur au monde. Par ailleurs, la révolution des gaz de schiste depuis plusieurs années a créé une nouvelle concurrence au pétrole, notamment pour la production d'électricité.

L'Arabie saoudite et l’Opep viennent tout simplement de prendre acte de la baisse inéluctable des cours dans les conditions actuelles. C’est pour cela que l’Opep a maintenu son niveau de production à 30 millions de barils par jour, cela ne sert à rien de le réduire si ce n’est à perdre des parts de marché sans impact sur les prix.

Surtout que l’offre pourrait continuer à augmenter en provenance des Etats-Unis, du Canada mais aussi de l’Iran si un accord international sur son programme nucléaire est trouvé et même d’Irak et de Libye si les guerres civiles dans ces pays se terminent.

Lors de la réunion de l’Opep du 27 novembre, l’Iran, l’Irak, l’Angola, le Venezuela ont bien réclamé dans un premier temps une réduction de la production avant de se rallier à la position du ministre saoudien du Pétrole, Ali al-Naimi, et de constater qu’une baisse de production ne fera pas remonter les cours.

Du pétrole moins cher pendant plusieurs années

L’Opep comme la Russie attendent maintenant que le marché retrouve son «équilibre». C’est-à-dire qu’une pénurie plus ou moins entretenue leur redonne le pouvoir. Mais ils pourraient attendre un moment. Vladimir Poutine estime que les prix se stabiliseront et remonteront au milieu de l’année prochaine. Rien n’est moins sûr. Selon certains scénarios, pas les plus vraisemblables, le boom du pétrole et du gaz de schiste pourrait se prolonger jusque dans les années 2040. D’ici là, la technologie des batteries pourrait avancer considérablement et amener au remplacement massif des moteurs thermiques des véhicules par des moteurs électriques réduisant d’autant les besoins en hydrocarbures.

Personne ne sait aujourd’hui quand la demande de pétrole augmentera suffisamment pour absorber l’offre aujourd’hui nettement excédentaire. La production américaine et canadienne de pétrole de schiste ne durera pas éternellement, mais il est impossible de savoir quand elle va décliner et elle devrait augmenter au moins jusque dans les années 2020.

Dans les prochaines semaines et prochains mois, les prix du baril devraient continuer à baisser. «Cela va prendre un certain temps avant que la production de pétrole aux Etats-Unis ralentisse», explique Dennis Gartman, éditeur de The Gartman Letter qui fait autorité sur les marchés financiers depuis 1987. Il pense qu’il faut que le baril descende autour de 50 à 55 dollars pour que l’exploitation de certains gisements de pétrole de schiste devienne non rentable.

L’Europe, les Etats-Unis et la Chine ont donc sans doute quelques années pour profiter d’un pétrole moins coûteux et permettre à leurs économies de s’adapter moins douloureusement à un changement énergétique inéluctable et aussi pour régler, en position bien plus favorable, un certain nombre de problèmes stratégiques majeurs. Il sera peut-être plus facile de convaincre l’Iran de renoncer à développer des armes nucléaires et les pressions sur Vladimir Poutine seront plus efficaces pour qu’il tempère ses ambitions impériales.

Il va aussi falloir abandonner un certain nombre de nos certitudes géopolitiques bien ancrées, notamment que l’Opep et la Russie contrôlent le marché pétrolier et que la rareté des ressources est une source grandissante de conflits entre l’ouest et la Chine. Ce n’est plus le cas... pour un certain temps.

Des changements aussi rapides peuvent bien sûr être dangereux et créer par exemple encore plus d’instabilité politique au Moyen-Orient. La baisse des prix peut aussi avoir des effets très dommageables sur le climat en augmentant la demande de pétrole.

Mais nous aurions tort de ne pas pleinement tirer partie d’une opportunité économique et politique que personne n’imaginait possible il y a six mois.

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