Monde

Peut-on vraiment dire «heureux comme un Danois»?

Xavier Landes, mis à jour le 06.12.2014 à 13 h 32

Analyse de l'ouvrage éponyme, qui tente d'expliquer pourquoi la nation scandinave apparaît continuellement en tête des palmarès des pays les plus heureux.

La Petite Sirène à Copenhague. REUTERS/Radu Sigheti.

La Petite Sirène à Copenhague. REUTERS/Radu Sigheti.

Le bonheur danois suscite la curiosité, l’intérêt et, depuis peu, les débats. On se demande pourquoi ce peuple scandinave se retrouve régulièrement en tête du classement des nations les plus heureuses au monde. «Après plusieurs années à avoir étudié le bonheur», Malene Rydahl nous a offert cette année son analyse dans Heureux comme un Danois. L’ouvrage souffre toutefois d’erreurs, de stéréotypes et d’une conclusion contestable, ainsi que d’une célébration de soi qui peut paraître excessive.

Un ouvrage (très) personnel

Le titre Heureux comme un Danois est trompeur: Heureuse comme une Danoise ou Heureux comme Malene Rydahl, danoise vivant en France depuis 19 ans auraient été plus juste tant la vie de l’auteure, jusque dans ses moindres détails, sert à illustrer la modestie, le sens de l’autonomie, l’égalité entre hommes et femmes des Danois.

Le livre passe ainsi en revue toute la vie de Rydahl. Dès neuf ans, elle voulait être ambassadrice avant de vouloir travailler dans l’hôtellerie. Son père était un avocat d’affaires qui fréquentait le directeur de Danske Bank (la plus importante banque danoise). Rydahl a quitté le Danemark pour devenir fille au pair en France à 18 ans pour revenir un an plus tard finir ses études et repartir ensuite. On connaît les différents métiers qu’elle a occupé, vendeuse de journaux, serveuse, directrice commerciale, ainsi que les domaines dans lesquels elle a travaillé: luxe, communication, hôtellerie. On apprend qu’elle a des amis (très) riches, certains ne payant pas l’impôt ou s’en plaignant (à son grand désarroi) et qu’elle a dîné avec le prince héritier du Danemark...

Ces fragments de vie sont supposés illustrer dix facteurs du bonheur danois: la confiance, le modèle éducatif, la liberté personnelle, l’égalité des chances, le pragmatisme, le respect de l’autre et la solidarité, l’équilibre famille/travail, le détachement vis-à-vis de l’argent, la modestie et l’égalité hommes/femmes. Si ces facteurs ne sont pas nouveaux, Rydahl a le mérite d’essayer d’en faire une brève synthèse, comme d’autres s’y sont essayés avant elle.

La confiance est par exemple essentielle. Elle traduit des liens sociaux de qualité, qui sont la marque de fabrique du Danemark et des sociétés scandinaves en général. L’égalité et la liberté sont également des facteurs essentiels au bien-être danois, les multiples études publiées depuis une dizaine d’années le confirment. Rydahl a donc raison de les mentionner. Mais la célébration de soi peut rendre le livre agaçant, d’autant plus qu’il contient de sérieux manques et erreurs.

Une définition du bonheur absente

Lorsqu’on s’intéresse au bonheur, il est difficile de ne pas s’interroger sur ce que c’est: depuis deux millénaires, les philosophes se posent la question de la nature du bonheur. Tout le monde s’interroge, sauf Rydahl. Elle reconnaît en quelques lignes que les définitions du bonheur sont diverses, mais sans en mentionner les principales formes ni préciser celle qui est au cœur du bonheur danois, passant à côté de l’essentiel.

Il y a pourtant une distinction bien établie entre le bonheur hédonique (la balance entre émotions positives et négatives) et le bonheur eudaimonique (la réalisation de soi). Comparez un écrivain avec un amateur de bonne chère. Pour le premier, le bonheur (assimilé à tort ou raison à la vie bonne) réside dans le développement de ses capacités littéraires, tandis que le second identifie le bonheur aux «bonnes choses» de la vie (nourriture, boisson, etc.). Il peut y avoir du plaisir hédonique à écrire, mais notre écrivain ne crée pas en premier lieu parce que c’est agréable, mais pour exprimer une vision personnelle du monde. De plus, sa conception de la vie bonne a probablement beaucoup plus à voir avec la satisfaction de ses facultés littéraires qu’avec une différence nette entre émotions positives et négatives.

À ces deux formes de bonheur s’ajoute le bien-être subjectif, combinaison du bonheur hédonique et de la satisfaction avec la vie. On combine les émotions positives et négatives des individus à l’évaluation qu’ils portent sur leur existence. Le bien-être subjectif est donc à la fois affectif et évaluatif.

Ces distinctions sont primordiales pour comprendre le bonheur des Danois. Ces derniers sont en tête lorsqu’on prend en considération le bien-être subjectif (en fait, plus précisément, la satisfaction avec la vie). Ils ne se démarquent pas sur le plan affectif. Ils n’éprouvent pas plus d’émotions positives ou moins d’émotions négatives que les membres des autres nations. Ils sont d’ailleurs plutôt banaux de ce point de vue. Par contre, ils compensent en ayant une évaluation très haute de leur vie.

Cette caractéristique ouvre des perspectives intéressantes, comme celle d’une détermination culturelle ou sociale des évaluations individuelles. Il se peut aussi que les Danois se trompent. Le fait que la satisfaction avec la vie compense une dimension affective banale peut aussi être le signe d’une profonde sagesse. L’ouvrage de Rydahl ne reflète pas cette complexité qui est le sel du bonheur.

Des oublis et erreurs

L’étude de Rydahl contient aussi nombre d’oublis et erreurs. Par exemple, nulle mention n’est faite du prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, qui a prouvé que nous nous trompons souvent dans l’évaluation de nos états mentaux et sensations, soulevant la possibilité que les Danois puissent fournir des évaluations biaisées de leur existence. Richard Easterlin n’est pas non plus cité alors que son paradoxe est discuté, mais pas identifié en tant que tel dans l’ouvrage.

Des idées et travaux sont attribués aux mauvaises personnes. Quelques exemples. La thèse selon laquelle la richesse ne nous rendrait pas heureux, car nous nous comparons en permanence avec nos semblables, est attribuée à Richard Layard alors que c’est Robert Frank qui l’a élaboré il y a trente ans. Layard se voit attribuer une expérience dans laquelle des étudiants d’Harvard doivent choisir entre un premier monde où tout le monde gagne plus en termes absolus, mais les répondants gagnent moins que les autres, et un second monde où tout le monde gagne moins en termes absolus, mais où les répondants gagnent plus que les autres. Cette étude a toutefois été menée par Sara Solnick et David Hemenway en 1995 et non par Layard, comme Layard l’indique clairement dans son livre.

Des stéréotypes

Un troisième problème tient aux clichés et stéréotypes mobilisés constamment par Rydahl, conséquence du recours massif aux observations et expériences personnelles. Par exemple, l’auteure insiste à plusieurs reprises, afin de souligner l’honnêteté et la confiance des Danois, sur la mauvaise habitude qu’auraient les Français à, dans le désordre, ne pas payer leurs impôts ou à vouloir y échapper, à s’offrir des vacances ou un temps de réflexion aux frais de l’assurance chômage, etc.

S’adressant à un public français, l’auteure souhaite marquer les esprits en usant de stéréotypes en vogue dans la société française à propos des chômeurs profiteurs ou de l’évasion fiscale comme «sport national» afin de mettre en exergue les éléments qu’elle estime caractéristiques des Danois (donnant souvent lieu à d’autres poncifs). Ce faisant, elle valide un certain discours sur les chômeurs profiteurs tout en alignant raccourcis, clichés, voire fausses représentations de ce qu’est le bonheur.

Le rôle de la responsabilité individuelle

Une idée plus dérangeante que les autres traverse l’ouvrage. Le bonheur est présenté comme étant une affaire de «responsabilité personnelle». Selon l’auteure, le Danemark fournit la base pour être heureux, certes, mais « tout le reste relève de la responsabilité individuelle, du parcours que nous devons entreprendre pour être en phase avec nous-mêmes».

Premier problème: la tyrannie du bonheur et de la pensée positive ne sont plus très loin. Si le bonheur est, au final, une affaire de choix individuel, alors les malheureux et dépressifs sont responsables de leur situation.

Second problème, plus sérieux: la recherche est, au mieux, ambivalente sur le sujet, tout dépendant de la forme de bonheur dont on parle. Les évaluations les plus modestes situent aux alentours de 50% l’influence génétique sur le bonheur individuel entendu comme bien-être subjectif (émotions positives, émotions négatives et satisfaction avec la vie). Le résidu se partage entre facteurs démographiques (âge, sexe, ethnie, statut marital, etc.), facteurs environnementaux (famille, relations sociales et contexte politique) et… choix individuels. La responsabilité individuelle existe, mais elle est diluée dans d’autres déterminants. Surtout, elle n’est pas le facteur dominant.

Par contre, il se pourrait que l’épanouissement personnel et la réalisation de ses potentialités ne soient pas autant prédéterminés par des facteurs externes (même si de tels facteurs sont très importants). En d’autres termes, les choix individuels pourraient avoir plus d’influence sur le bonheur eudaimonique. Cette forme de bonheur n’est cependant pas celle en vertu de laquelle les Danois sont les plus heureux pour la bonne et simple raison qu’elle n’est pas encore mesurée à grande échelle et, de ce fait, pas intégrée aux rares indices existants. D’où l’importance de préciser dès le départ la forme de bonheur que l’on a en tête lorsqu’on écrit un livre sur le bonheur.

L’insistance sur la responsabilité personnelle n’est guère surprenante: comme l’auteure se présente, au travers de ses expériences de vie, comme une incarnation du bonheur danois, il est évident que celui-ci doit aussi être, quelque part, le résultat d’une vie menée en conformité avec de bonnes valeurs. L’effet du style apologétique est alors patent: il déforme l’interprétation ainsi que les enseignements à tirer du cas danois et de la recherche en général.

La modestie danoise

Pour conclure, Heureux comme un Danois offre l’image d’une société de la confiance, allergique aux passe-droits et aux élites (la fameuse loi de Jante). Une société dans laquelle les gens s’adressent les uns aux autres en égaux tout en conservant une profonde modestie.

Dès lors, comment interpréter l’anecdote suivante? Rydahl raconte qu’avant un premier rendez-vous avec des clients, un de ses supérieurs lui avait conseillé d’atténuer son côté «rive droite» (c’est-à-dire sophistiquée, voire un brin élitiste), conseil qu’aurait pu donner un Danois en vertu de l’allergie nationale à toute forme de hiérarchie, distinction sociale ou de statut. Rydahl a alors rejeté la pertinence du conseil en considérant qu’elle ne pouvait être ni rive droite, ni rive gauche puisqu’elle était… danoise.

Le lecteur est heureux d’apprendre que la citoyenneté danoise est un vaccin contre le manque de modestie («Je ne peux pas être arrogant[e] puisque je suis danois[e]»), ce qui, du coup, relativise tous les enseignements que Rydahl s’est évertuée à tirer du cas danois pendant des pages. L’anecdote illustre que Heureux comme un Danois instruit plus le lecteur sur la personnalité de son auteur que sur le bonheur danois ou sur ce que le bonheur peut nous apprendre des besoins humains et de l’organisation de leurs société.

Xavier Landes
Xavier Landes (24 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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