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Face à Ebola, les ONG non-médicales s’organisent

Pauline Moullot, mis à jour le 09.12.2014 à 16 h 39

Education, micro-crédit, malnutrition... Avant l'épidémie d'Ebola, de nombreuses ONG menaient des missions sur place. Mais quand l’état d’urgence est instauré, les écoles fermées et les déplacements interdits, comment continuer à travailler dans des pays qui tournent au ralenti?

Le 26 octobre 2014 dans Conakry. REUTERS/Michelle Nichols

Le 26 octobre 2014 dans Conakry. REUTERS/Michelle Nichols

Handicap International, Plan ou encore Action contre la faim sont sur le terrain depuis des années dans les trois pays d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Sierra Leone et Liberia) touchés par Ebola. Aucune de ces ONG ne faisaient au départ de prise en charge médicale, mais elles ont dû s’adapter quand l’épidémie a pris de l’ampleur.

Premier impact d’Ebola, l’arrêt des activités. Quand le virus a dépassé les 500 cas, a atteint Freetown et Monrovia, et que l’état d’urgence a été déclaré en Sierra Leone et au Liberia cet été (il a été levé dans ce dernier pays le 13 novembre), les organisations ont demandé à leurs salariés de rester chez eux, et les programmes de développement ont été stoppés. «Endormis», précise Bruno Leclerq, directeur des programmes de Handicap International en Sierra Leone et au Liberia.

Car cette épidémie n’est pas une crise comme les autres, et a nécessité une réponse nouvelle. «Un conflit armé, un tremblement de terre, on sait ce que c’est. Mais Ebola, ce n’était pas quelque chose de très connu», explique Arnaud Phipps, chef de mission d’Action contre la faim au Liberia, qui était au Kurdistan irakien il y a encore quelques mois.

Cete mise en sommeil des activités a été la première réponse possible pour des ONG sans expérience en urgences médicales. Impossible par exemple de poursuivre les activités de micro-crédit mises en place par Plan ou Sos Villages d’enfants quand les déplacements, les contacts entre personnes sont interdits. «Il faut distribuer l’argent en mains propres, aller chez les gens et leur donner des billets de banque. Mais on ne peut pas se rendre chez eux alors qu’ils risquent d’être infectés», précise François-Xavier Deler, directeur du développement chez SOS Villages d’enfants.

Redéployer les activités

Plutôt que de forcer leurs employés à rester chez eux, les ONG ont alors décidé de s’adapter et de redéployer leurs activités. Quelques semaines après avoir arrêté leurs activités, elles ont toutes développé une stratégie de réponse à Ebola, souvent en partenariat avec les gouvernements locaux ou l’UNMEER, la mission des Nations unies pour la lutte contre Ebola.

«On a mis nos employés en congé, on a pris le temps de mettre un mécanisme en place, et quand c’était assuré, on a rappelé tout le monde pour commencer à répondre efficacement à la crise. Aujourd’hui, on est de nouveau présent partout, y compris dans les zones les plus isolées», rapporte Adama Coulibaly, directeur régional de Plan en Afrique de l’Ouest. «Tout le monde apprend en même temps, et on est en train d’apprendre très vite», explique-t-il.

Des programmes de prévention, de sensibilisation à l’hygiène et aux modes de transmission de l’épidémie ont été mis en oeuvre. Plusieurs ONG, dont Plan, Handicap International et ACF, ont aussi mis en place le «contact tracing».

Ce programme consiste à repérer toutes les personnes qui ont été en contact avec une autre susceptible d’être infectée et déjà envoyée en centre d’isolement. Il faut s’assurer, par un suivi quotidien, que personne n’a été atteint dans ce cercle élargi.

«Notre avantage par rapport aux ONG médicales, c’est que nous ne sommes pas une ONG d’urgence. Plan est présent en Sierra Leone depuis 1988. C’est un pays que nous connaissons bien, la communauté nous connaît et a confiance en nous.» 

Un avantage indéniable puisqu’Ebola a justement produit une crise de confiance envers les institutions et les équipes médicales. Dans cette crise, les ONG «ont été perçues comme des interlocuteurs sûrs», explique Adama Coulibaly.

Confiance de la population

Les réseaux mis en place par les organisations ont alors été largement utilisés pour ces programmes de «contact tracing». Les personnels sont connus des communautés, mieux accueillis chez les gens pour isoler les personnes susceptibles d’être infectées, et peuvent soutenir psychologiquement les familles, chez qui ils n’arrivent pas comme des intrus.

Plan estime que 12 millions de personnes ont déjà été touchées par leur programme de sensibilisation (sur un total de 21 millions d’habitants environ sur les trois pays). Au plus fort de l’épidémie, les salariés d’Action contre la faim ont suivi jusqu’à 4.800 personnes par jour au Liberia.

Aujourd’hui, on meurt de la malaria chez soi car on a trop peur d’attraper Ebola à l’hôpital

Arnaud Phipps, ACF

Encore faut-il avoir les moyens, humains et financiers, de mettre en oeuvre ces programmes d’urgence. SOS Villages d’enfants a mis en place un programme d’urgence d’1,4 million d’euros. Les fonds destinés aux activités traditionnelles ont dû être reversés vers les programmes d’urgence pour Ebola. «La plupart des bailleurs de fonds ont accepté qu’une partie du financement puisse être utilisé dans la lutte contre Ebola», se félicite le directeur des programmes de Plan.

«Paradoxalement» le recrutement de personnels pour aller au devant de personnes potentiellement contaminées n’a pas été si difficile, explique Adama Coulibaly. Les employés qui avaient été mis au chômage technique avaient une telle peur d’être licenciés, qu’ils sont pour la plupart revenus travailler sans problème. Le chômage ayant explosé avec l’épidémie (au Liberia, 46% des personnes ayant une activité avant la crise sont désormais sans emploi), de nombreuses personnes capables de faire ce travail de prévention se sont rendues disponibles. Les enseignants, sans emploi en raison de la fermeture des écoles, sont par exemple particulièrement à même de diffuser des messages de prévention, jugent les associations.

A l’exception des décès d’une infirmière et d’une «mère SOS» (éducatrice familiale) pour SOS Villages d’enfants, aucune de ces organisations ne fait état de cas d’Ebola parmi leurs salariés. La peur de la contagion, bien que présente dans tous les esprits, n’empêche personne d’aller travailler, insistent les ONG. «Le risque n’est pas zéro», note Arnaud Phipps, mais les salariés restent prudents et évitent tout comportement à risque.

Penser à la suite

Déjà, il faut penser à la suite. ACF recommence à relancer certains programmes de nutrition au Liberia. «Il fallait d’abord répondre à Ebola, mais maintenant il faut très vite penser à l’après. Il faut revenir sur notre corps de métier», explique Arnaud Phipps. Dans un rapport, l’organisation estime qu’un tiers de la population du Liberia va se retrouver en insécurité alimentaire. D’où la nécessité de mener plusieurs combats de front. Plan espère pouvoir résumer la majeure partie de ces activités «d’ici deux à trois mois».

Car l’arrêt des programmes traditionnels des organisations aura «des conséquences catastrophiques», insiste Bruno Leclerq. Les écoles, fermées depuis l’été, risquent de pas rouvrir avant le printemps. Les prix augmentent, la malnutrition aussi. Au niveau économique, la Banque mondiale a chiffré à 32,6 milliards de dollars les répercussions économiques de l’épidémie d’ici fin 2015.

Sans oublier les conséquences sur la santé. Les centres étant tous réquisitionnés pour Ebola, les populations ne vont plus se faire soigner pour d’autres maladies. «Il n’y a quasiment plus d’infrastructures hospitalières qui fonctionnent en dehors d’Ebola. Aujourd’hui, on meurt de la malaria chez soi car on a trop peur d’attraper Ebola à l’hôpital», regrette Arnaud Phipps.

Pauline Moullot
Pauline Moullot (146 articles)
Journaliste
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