France

Esther Benbassa: «Au Sénat, c'est une bonne maison. La violence est courtoise, on se fait poignarder avec le sourire»

Jérémy Collado, mis à jour le 29.12.2014 à 0 h 40

Suite de notre série sur le bonheur en politique, avec la sénatrice Europe-Ecologie-Les Verts. Elle n'hésite pas à dire qu'elle se bat pour le «bonheur» de ses concitoyens, comme les couples homosexuels par exemple.

Esther Benbassa au Sénat en 2011. REUTERS/Charles Platiau

Esther Benbassa au Sénat en 2011. REUTERS/Charles Platiau

Imaginez une discussion entre deux amis. L'un disserte sur l'utilité des hommes (et des femmes) politiques. «Mais qu'est-ce qu'ils font de leurs journées à part courir et s'éparpiller façon puzzle pendant les questions au gouvernement?», fait le premier, légèrement fataliste. Son camarade lui répond, sans autre introduction: «Ils sont là pour rendre heureux.»

L'un de ces deux amis n'est pas complètement fou, en tout cas selon Esther Benbassa: «Faire le bonheur des gens, c'est un bien grand mot, mais oui, d'une certaine façon, être à leur écoute, en empathie, c'est déjà pas mal», nuance-t-elle, dans les salons feutrés du Sénat où elle est élue depuis trois ans et demi.

«Mais il y a aussi une tyrannie du bonheur aujourd'hui, paradoxalement, avec une grande souffrance dans la société. Il faudrait jouir, profiter, avoir tout, tout de suite, pour son petit bonheur personnel. Pour moi, le bonheur est complexe, difficile. Ça n'est pas la dernière paire de chaussures...»

Intellectuelle publique et professeure d'université, Esther Benbassa est venue prendre des coups dans l'arène politique, qu'elle connaissait mal:

«On est venu me chercher, fait-elle, comme pour se défendre. Je ne fais pas ça pour gagner ma vie, contrairement à certains professionnels de la politique.»

Ici, dans cette assemblée de (vieux) sages où la moyenne d'âge est de 61 ans et dans laquelle seulement 25% de femmes siègent, elle détonne avec ses cheveux rouges et ses habits amples. Un style gauchiste intello qu'elle assume, mais lui a valu quelques moqueries dès son arrivée au Palais du Luxembourg: «La première fois que je suis venue ici, j'ai mis mes médailles», fait-elle, en cherchant sur sa veste sa Légion d'Honneur. C'était une façon de se protéger des quolibets de ceux qui la présentaient, au mieux, comme une «pasionaria», au pire comme une «métèque».

Esther Benbassa cumule. Elle a trois nationalités, elle est issue d'une lignée de juifs expulsés d'Espagne et réfugiés en Israël, elle est née à Istanbul, se définit comme «libérale à l'américaine» et dépose bon nombre de propositions de lois dites «sociétales».

En arrivant ici, la première année, j'étais dupe. Je pensais que ça allait être plus facile.

 

Elle prétend même que «la France est mutlticulturelle mais pas multiculturaliste». C'est beaucoup dans une France qui déverse son succès à des auteurs comme Eric Zemmour. Cela lui vaut en tout cas d'être attaquée violemment par «une minorité d'excités qui sont punis ensuite», dit-elle, mais qui se lâchent sur les réseaux sociaux, où elle est régulièrement la cible de l'extrême droite. Loi sur les gens du voyage, la PMA, la légalisation du cannabis, la lutte contre la prostitution, le mariage pour tous...

Elle a tout déposé avant tout le monde, quitte à crisper. «La France est incroyablement conservatrice et ici, c'est le miroir de ce conservatisme français», explique-t-elle, désignant du doigt les ors de la République qui nous entourent.

«Je sers d'aiguillon, ça me va. En arrivant ici, la première année, j'étais dupe. Je pensais que ça allait être plus facile. Puis je me suis forcée à ne plus voir les coups bas, les magouilles, les jeux politiciens.»

Elle a encaissé.

«Mais je ne suis pas en bois!, prévient-elle. J'envoie aussi balader des gens. Je me suis fait bouffer un an. Maintenant, j'écris plus, je suis plus loin de ce théâtre politique où vous pouvez vite devenir fou, prendre le melon et devenir égoïste.»

Esther Benbassa n'hésite pas à dire qu'elle se bat pour le «bonheur» de ses concitoyens, comme les couples homosexuels par exemple.

«Avec certaines propositions de loi oui, j'ai eu le sentiment de faire le bonheur des gens. Quand j'ai vu certains visages dans la rue, des gens qui m'embrassaient. J'ai reçu des mots de gens heureux.»

Un jour, des prostituées lui ont rendu visite au Sénat. L'image était décalée. «Ici, c'est une bonne maison. La violence est courtoise, on se fait poignarder avec le sourire», plaisante-t-elle.

Les motifs de satisfaction paraissent peu nombreux. Outre l'absence de reconnaissance de la part des citoyens (les politiques sont parmi les plus détestés, avec les journalistes et les huissiers), il faut travailler tous les jours, samedi et dimanche compris, mettre sa vie entre parenthèses. «Il y a quand même de l'absentéisme ici», souffle Benbassa.

«Et puis la violence des citoyens, elle est parfois exagérée. On est détesté parce qu'on est assimilé à une minorité qui ne travaille pas parce qu'elle cumule.»

Je suis pour le mystère car la vie est complexe. Il faut laisser ce privilège aux politiques

 

Maires, présidents de conseils généraux ou d'établissements publics, les sénateurs sont des gens très occupés, souvent en circonscription. Une situation difficilement acceptable pour des électeurs abreuvés de «transparence», qui exigent désormais que les élus leur rendent des comptes: «Sur l'argent et les fausses déclarations, les politiques n'ont pas été à la hauteur. Le compte en Suisse de Cahuzac, c'est catastrophique. Du coup qu'est-ce qu'on entend? Tous voleurs, vendus, menteurs... Les gens pensent qu'on leur vole leur fric. Tous ces politiques qui s'étalent et changent d'avis avec une légèreté que le peuple n'a plus», se lamente Benbassa, en bonne historienne du XIXe, qui observe dans ces faits une sorte de répétition.

«Je suis pour qu'on soit réglo sur l'argent en politique.»

Problème, ces convictions vertueuses en matière de transparence peuvent mener à une sorte de diktat. La frontière est mince entre dévoilement du patrimoine et celui de la vie privée. «Aujourd'hui, c'est impossible de cacher sa vie privée comme l'a fait Mitterrand», croit savoir Benbassa, qui continue: «Tu sors au café et on te prend en photo, c'est impossible de se cacher.»

24 décembre 1974

Mais n'est-ce pas là le signe d'un retour de bâton? Après tout, Valéry Giscard d'Estaing ne faisait pas autre chose que de la politique-spectacle lorsqu'il recevait les éboueurs à l'Élysée, Ségolène Royal lorsqu'elle attirait les photographes après son accouchement ou François Hollande lorsqu'il pédalait aux côtés de Valérie Trierweiller à la Rochelle...

«Je suis pour le mystère car la vie est complexe. Il faut laisser ce privilège aux politiques», suggère Esther Benbassa. «Pour Trierweiller, Hollande l'a répudiée. Il a payé le prix de l'avoir viré comme une boniche. Si seulement il avait été plus digne...»

Esther Benbassa n'est plus déprimée lorsqu'elle revient chez elle, comme parfois au début de son mandat. Celui-ci va se terminer en 2017. Peut être sera-t-elle réélue.

«J'ai d'autres choses», fait-elle, puis, elle lance:

«Je me vis comme une intellectuelle juive du XIXe siècle, une citoyenne du monde qui œuvre pour changer le monde. Peut être suis-je idéaliste.»

Cette citation attribuée à un théologien juif lui sied donc à merveille:

«Le bonheur d’un peuple dépend du bonheur des peuples voisins.»

 

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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