France

François de Rugy: «Prévoir l'après-politique, je m'y refuse. Cela voudrait dire que j'abandonne»

Jérémy Collado, mis à jour le 07.12.2014 à 15 h 01

Suite de notre série sur le bonheur en politique, avec François de Rugy, coprésident du groupe EELV de l'Assemblée nationale. Le député de Loire-Atlantique aime la politique et ne s'en cache pas.

François de Rugy, le 28 novembre 2014 à l'Assemblée nationale. REUTERS/Charles Platiau

François de Rugy, le 28 novembre 2014 à l'Assemblée nationale. REUTERS/Charles Platiau

Dans la série Scandal, le bras droit du président Grand, Cyrus Been, désigne d'une formule acerbe le petit confort privé dont rêve, dans un épisode, l'homme le plus puissant du monde:

«Il y a ceux qui sont faits pour le bonheur et ceux qui sont faits pour le pouvoir.»

Le bonheur, étranger aux hommes qui naviguent dans les arcanes de l'appareil d'Etat –ce Léviathan qui broie les âmes et les dernières illusions du quotidien des mortels–, est sacrifié sur l'autel de la violence. «Les électeurs sont parfois pervers, reconnaît le député EELV de Loire-Atlantique François de Rugy, derrière son vaste bureau de coprésident du groupe écologiste à l'Assemblée nationale. Ils voudraient que les politiques soient totalement dédiés à leur tâche, sans jamais être malades ou défaillants. Mais nous ne sommes ni des machines, ni des surhommes.»

Oui, les hommes politiques aspirent aussi au bonheur. Surtout, pense-t-il, la violence est proportionnelle à l'enjeu:

«Parfois on voudrait évacuer la vie de la politique, comme la concurrence par exemple, qui est consubstantielle à la démocratie!»

Reste à déterminer les limites, parfois floues dans ce cénacles de «puissants», entre débats d'idées et mauvais coups. Quand Dominique Voynet a jeté l'éponge à Montreuil avant les dernière élections municipales, François de Rugy a dénoncé cette «dérive» du combat politique, lorsqu'il «bascule dans l'insulte».

Comme beaucoup de politiques, il reconnaît tout de même que cette violence est «surestimée», largement «surjouée»: «Il y a une bonne dose de spectacle...», fait-il du coin de la bouche. Ce qui n'enlève rien aux douleurs et aux plaies laissées par les coups de poignards.

François de Rugy porte beau. Il a les allures, trompeuses, de son patronyme. Et s'en défend:

«Je suis fils de fonctionnaires et je n'ai pas d'héritage. Mon patrimoine, c'est moi qui l'a forgé grâce à mes salaires!»

Depuis son élection en 2007 à l'Assemblée, et surtout, sa réélection en 2012 qui le fait passer de l'ombre de l'opposition aux lumières d'une majorité éclatée, le tout juste quarantenaire court les plateaux télé, asaissonne ses interventions de formules qui font mouche.

On est élu parce qu'on l'a voulu

 

Récemment, il a torpillé le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, secoué par l'affaire Rémi Fraisse, du nom de ce jeune homme mort au barrage de Sivens à cause d'une grenade explosive lancée par la police. «Péremptoire», «arrogant», «pas un bon ministre», «homme raide» qui «salit l'honneur de la gendarmerie», François de Rugy n'avait pas de mots trop durs pour celui qui avait tardé à annoncer la mort du jeune militant écologiste. C'en était trop pour Cazeneuve, qui a répliqué:

«Monsieur de Rugy, est-ce que vous pourriez une minute, dès lors que ça me concerne, enlever la haine que vous avez à la commissure des lèvres? Vraiment je vous le demande.»

Théâtre des vanités, sur fond de violence, réelle, celle-ci...

En animal politique, les évènements semblent lui glisser sur la peau comme l'eau sur les plumes d'un canard. Mais il ne faut pas croire.

«L'ingratitude du suffrage universel existe. Certains amis me disent déjà de prévoir l'après-politique, mais je m'y refuse. Cela voudrait dire que j'abandonne. Aujourd'hui, j'ai ce bonheur de faire la loi et, oui, c'est mon ambition aussi, de faire le bonheur des gens.»

Mais à quel prix? Car la politique, il faut un brin de masochisme pour l'aimer à ce point, quand on pourrait plutôt profiter du confort douillet d'une existence protégée des médias ou de l'opinion publique. «On est élu parce qu'on l'a voulu», tance-t-il, rappelant à ceux qui disent être «élus par hasard» qu'ils «peuvent démissionner demain». La politique, tu l'aimes ou tu la quittes, donc.

Surexposition médiatique, vie privée souvent instable, absences, week-ends qui sautent, insultes, rumeurs... La politique se fait à coups de sacrifices.

«Ma famille se plaint parfois. On a une vie imprévisible. Mais si j'étais chauffeur routier, je serais aussi absent toute la semaine!»

Fin août, il s'octroie par exemple une semaine de vélo, entre amis. Seuls au monde, rien qu'à pédaler. C'est le moment que choisit Arnaud Montebourg pour organiser une mise en scène de son pouvoir. Un défilé de provocations gaillardes qui provoqueront sa disgrâce et la chute du gouvernement, quelques heures plus tard. François de Rugy est informé des derniers évènements, mais continue d'enfourcher son vélo... avant de revenir à Paris, en ayant grapillé une journée supplémentaire de repos. Mais attention: c'était pour la bonne cause. Il est de notorité publique que François de Rugy est, à l'instar de son camarade du Sénat Jean-Vincent Placé, candidat à un poste ministériel. Candidat malheureux jusqu'ici:

«Je ne suis pas complexé par le pouvoir. Si on fait cela, c'est pour l'exercer, sinon à quoi bon?»

De Gaulle, Mitterrand... Il n'y aura plus de personnage historique tant qu'il n'y aura plus de tragique.

 

Sur les murs derrière son fauteuil, des dessins colorés de ses enfants et une œuvre artistique déposée par la fille de Cécile Duflot. C'est à peu près la seule irruption de sa vie privée dans cet espace de travail où il reçoit, fréquemment, journalistes et inconnus. «J'essaie de ne pas trop mélanger la vie privée avec ma vie d'élu. Mais ce week-end, mon fils était sur une photo dans Ouest-France...», fait-il, sans que cela ne soit vraiment grave, en cherchant l'article sur son iPad. En revanche, quand le nom du père biologique de Marion Maréchal-Le Pen fut «outé» dans un livre sans l'accord de la principale intéressée, il s'est insurgé:

«Je combats le FN, les idées de Marion Maréchal-Le Pen, mais je n'accepte pas non plus qu'on porte atteinte à sa vie privée.»

Du bonheur, on parle finalement peu. De sa propre carrière, de ses convictions et de sa vision de l'histoire, on s'immisce jusque dans les détails.

«J'ai envie d'arrêter la politique de mon propre chef, pas d'y être obligé. On n'est pas élu pour être des prélats. Moi, j'ai arrêté d'être élu un an, mais j'ai aussi d'autres choses qui me procurent des satisfactions dans la vie.»

Le bateau et la mer, dont il a un tableau dans son bureau, déposé contre un mur, car le cadre est cassé. Les voyages, mais il en fait «trop peu», regrette-t-il. C'est pourtant ce qui pourrait permettre aux politiques de changer d'air, quitter le milieu parisien des ministères pour goûter à la «vraie vie», dont parle par exemple Michèle Delaunay. Le problème des politiques est peut-être là: en étant représentants du peuple, ils s'en coupent. S'extraient de la vie quotidienne, des réalités matérielles.

«Le vrai changement, c'est qu'aujourd'hui nous n'avons plus des hommes politiques traversés par le tragique de l'histoire», juge François de Rugy, étrangement en accord avec... Henri Guaino.

«De Gaulle a forgé des mythes fondateurs, Mitterrand avait participé à la Seconde Guerre mondiale... C'étaient des personnages historiques car ils avaient connu ce tragique de Vichy, de la Résistance. Il n'y aura plus de personnage historique tant qu'il n'y aura plus de tragique.»

La petite politique, celle qui compte, analyse au lieu d'agir et tente de faire le bonheur au lieu d'écrire l'histoire, a remplacé la grande politique. «François Mitterrand a un bilan à l'échelle de l'histoire, pas Nicolas Sarkozy», balance François de Rugy. Changement d'époque.

«Faire le bonheur a toujours été l'ambition des politiques, si l'on considère que cela veut dire améliorer les conditions de vie des gens, ce qu'on appelle la qualité de vie. Mais c'est plus fort à gauche qu'à droite, rappelle François de Rugy, qui vante les mérites de l'écologie. A droite, on a tendance à croire que la pauvreté est une fatalité. Et il y a une forme de conservatisme à se contenter de ce qu'on a. A gauche, il y a un idéal, celui de la social-démocratie: s'occuper du berceau jusqu'à la tombe.»

Problème, cet idéal s'est fracassé sur les réalités du capitalisme. La social-démocratie proposait de redistribuer les fruits de la croissance? La croissance n'existe plus. Le bonheur serait peut-être à trouver du côté de la sobriété heureuse...

«Il faut surtout rester humble: on ne fait pas le bonheur des autres, chacun trouve sa voie personnelle. Mais je ne pense pas que le bonheur soit sur une île déserte. Il se construit au sein d'un bonheur collectif.»

Mais alors comment être heureux aujourd'hui, entouré d'un océan de malheurs?

 

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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