EconomieFrance

Pour une politique sociale efficace, faut-il vraiment des statistiques ethniques?

Gérard Horny, mis à jour le 03.12.2014 à 12 h 57

Plusieurs questions se posent: si elles sont utiles, quel usage en fait-on? Et, en fait, sont-elles utiles?

Alors que certains partis politiques présentent l’immigration comme la première cause de toutes nos difficultés et que la politique d’intégration est loin de donner tous les résultats espérés, faut-il aborder le problème de façon plus directe, parler franchement de noirs, de Maghrébins et d’Asiatiques? Autrement dit, les statistiques ethniques pourraient-elles aider les pouvoirs publics à y voir plus clair et à élaborer des actions plus efficaces?

Aux Etats-Unis, les choses sont  claires. Dès que l’on consulte les statistiques du chômage, par exemple, on sait tout de suite où on en est. Au mois d’octobre 2014, le taux de chômage est revenu globalement à 5,8%. Pour les blancs, il est de seulement 4,8%, pour les Asiatiques, il est à peine plus élevé (5%), mais il monte à 6,8% pour les Hispaniques et à 10,9% pour les noirs. Si des actions doivent être menées pour aider certains groupes sociaux, on voit instantanément où il faut faire porter l’effort.

En France, comme dans beaucoup de pays, rien de tout cela n’apparaît dans les statistiques. Et on comprend bien pourquoi: il ne peut être question de reconstituer quelque chose qui rappellerait le tristement célèbre «fichier juif». Depuis qu’une circulaire de décembre 1946 a ordonné la destruction de «toutes les pièces fondées sur une discrimination raciale», il n’est plus possible d’aborder le sujet sans se voir accuser des arrière-pensées les plus sombres.

Le retour de la race?

Quelques chercheurs s’y sont risqués pourtant et ont à chaque fois déclenché des réactions violemment hostiles, alors même que leurs intentions étaient parfaitement limpides. Un des exemples les plus récents est celui de Michèle Tribalat, directrice de recherche à l’Ined (Institut national d’études  démographiques, spécialiste de l’immigration et co-auteure en 1998 d’un ouvrage intitulé Face au Front national: éléments pour une contre-offensive, qui aurait dû, en théorie, l’exonérer de tout soupçon de racisme. Pourtant son collègue de l’Ined, Hervé le Bras, autre spécialiste de l’immigration, a dénoncé avec virulence les risques de dérives de tels travaux; avec d’autres auteurs, dont Elisabeth Badinter, il a publié en 2010 un ouvrage au titre éloquent: Le retour de la race – Contre les statistiques ethniques.

De façon très claire, la législation française interdit tout ce qui pourrait permettre la constitution de fichiers sur des critères ethniques. 

A  la base, on trouve l’article 1 de la Constitution de 1958: la France «assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion». Ces distinctions ne devant pas exister, des statistiques ethniques n’ont aucune raison d’être. Elles seraient d’ailleurs contraires à la loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, qui précise dans son article 8:

«Il est interdit de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses ou l’appartenance syndicale des personnes, ou qui sont relatives à la santé ou à la vie sexuelle de celles-ci.»

Ce même article prévoit tout de même des exceptions, dont une concerne l’Insee, sous réserve de l’autorisation de la Cnil (Commission nationale de l’Informatique et des libertés).

Trajectoires et origines

De fait, l’Insee a banni de ses questionnaires toute référence à la couleur de la peau, mais il a pu mener avec l’Ined, en 2008, une enquête intitulée «Trajectoires et origines» destinée à retracer les conditions de vie et les parcours des immigrés en France et de leurs descendants en tenant compte de leur origine géographique. 

Sur la base de cette enquête, on peut trouver ainsi dans la dernière livraison de «France, portrait social», un dossier consacré à la mobilité vers l’activité des descendantes d’immigrés dans lequel l’auteur distingue entre celles qui ont une mère française de naissance, une mère originaire d’Espagne, d’Italie ou du Portugal, une mère originaire du Maghreb ou une mère immigrée d’une autre origine.

Pour une meilleure connaissance de la population

Faut-il aller plus loin dans l’analyse et présenter de véritables statistiques ethniques? Le débat est d’abord d’ordre éthique, comme nous l’avons vu. Sur ce point, la position de Michèle Tribalat est très tranchée, ainsi qu’elle ressort d’un entretien accordé à Marianne:

«La statistique est nécessaire à la connaissance. Il faut faire des statistiques pour cela, et surtout pas pour un résultat attendu. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui refusent les statistiques ethniques sur la population carcérale sous prétexte que la réalité qu’elles donneront à voir –à savoir qu’une grande partie des prisonniers sont d’origine étrangère– ne plaît pas. Tout d’abord parce qu’on n’a pas attendu la statistique pour l’écrire ici et là, avec des estimations à la louche totalement hasardeuses. Au moins, une vraie étude permet de réduire la marge du fantasme

Ce point de vue est parfaitement défendable: une connaissance précise d’un phénomène, fondée sur des méthodes scientifiques rigoureuses, est a priori préférable à une connaissance imparfaite reposant sur des rumeurs, des fantasmes ou des estimations fantaisistes.

Mais la réponse de Michèle Tribalat sur les conséquences possibles de la publication de telles statistiques crée un certain malaise:

«Je ne veux pas me préoccuper de l’utilisation que l’on peut faire des statistiques, ce n’est pas mon affaire. L’objet de la statistique, c’est connaître. Elle doit être au-dessus de la mêlée.»

Un problème: l’utilisation des statistiques

Car si les statistiques ethniques posent un problème, c’est bien celui de l’utilisation qui pourrait en être faite. Et les chercheurs ne peuvent s’en désintéresser.

La déclaration d’éthique professionnelle adoptée par le Conseil international de statistique en 2010 est très claire sur ce point. Une des valeurs que doivent partager les statisticiens est le respect, avec tout ce qu’il implique:

«Nous respectons les groupes auprès desquels nous collectons des données et prenons garde aux torts qui pourraient leur être faits par un usage inadéquat ou impropre des résultats.»

Autrement dit, le statisticien ne peut se contenter de recueillir des données et de faire ses classements, il doit se préoccuper aussi de ce qui peut advenir après la publication de ses travaux.

Les statistiques ethniques posent un autre problème: celui de leur caractère scientifique. Même si l’on écarte définitivement les études fondées sur des critères raciaux, car le caractère scientifique de telles études est plus que douteux, le recours à des critères ethniques se révèle tout aussi discutable. De toute façon, on constate que les questions posées dans les recensements aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni font référence à la fois à des notions de race (noir ou blanc) et à des notions d’origine géographique (asiatique, hispanique, etc.) ou à un mélange des deux (au Royaume-Uni est-on noir d’Afrique ou noir des Caraïbes?). De surcroît, la notion d’ethnie n’est pas une notion simple, elle fait référence à un ensemble de critères (territoire, langue, culture, sentiment d’appartenance) dont il est compliqué de savoir si un individu les remplit tous et s’il considère lui-même qu’il les remplit.

Un caractère scientifique douteux

Dans la mesure où, lors d’un recensement effectué sur des bases ethniques, on demande à chacun de cocher la case qui lui semble correspondre le mieux à sa situation, la réponse est subjective. 

Un enfant d’immigrés ayant toujours vécu en France aurait-il envie de se déclarer maghrébin? Et la multiplication des mariages mixtes complique encore le problème. Est-il bien raisonnable d’enfermer les individus dans telle ou telle catégorie dans laquelle ils ne se reconnaissent pas ou dont ils voudraient sortir? On ne compte pas la liste des obstacles de cette nature pouvant remettre en cause le caractère scientifique de tels recensements.

De surcroît, on peut s'interroger: de telles statistiques sont-elles vraiment utiles? A voir la multiplication des incidents raciaux qui se produisent encore aujourd’hui aux Etats-Unis, on peut se demander si le classement des citoyens américains en catégories selon leurs origines aide vraiment à conduire des politiques publiques permettant de réduire les clivages entre les divers groupes.

En fin de compte, ce que font actuellement l’Insee et l’Ined semble suffisamment éclairant. Le débat sur les statistiques ethniques a de fortes chances de durer sans grands résultats et il n’y a probablement pas lieu de le regretter. 

Aller plus avant sur cette voie risquerait de déclencher des polémiques inutiles et d’exacerber les tensions sans véritablement contribuer à améliorer le sort des minorités. Que ce soit en matière de logement ou d’éducation, les problèmes d’exclusion sont tellement criants que de nouvelles statistiques ne paraissent pas franchement indispensables.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte