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Angela Merkel, une chancelière de tout repos

Daniel Vernet, mis à jour le 07.12.2014 à 17 h 51

Son mot d'ordre: ne pas déranger. Elle réfléchit avant d’agir, elle ne brusque rien, elle prend garde à ne pas prendre d’initiatives qui pourraient irriter. Ajoutez à cela une aura internationale et une popularité à faire blêmir les autres dirigeants.

Angela Merkel au Bundestag le 25 novembre 2014. REUTERS/Hannibal Hanschke

Angela Merkel au Bundestag le 25 novembre 2014. REUTERS/Hannibal Hanschke

Nicolas Sarkozy ne rencontrera finalement pas Angela Merkel, le 9 décembre, au congrès de la CDU, comme il l'espérait pourtant. Rien d'étonnant à ce que l'ancien président français envie la chancelière allemande: elle a gagné trois élections consécutives et elle est bien partie pour l’emporter une nouvelle fois en 2017 si elle décide de se représenter, quelques mois après la possible candidature du nouveau président de l'UMP à la présidentielle.

S’inspirera-t-il pour autant de la méthode Merkel? Il faudrait qu’il ait vraiment changé. Car la manière de gouverner d’Angela Merkel est à l’opposé de la sienne.

Elle réfléchit avant d’agir –Nicolas Sarkozy le lui reprochait d’ailleurs quand il était président–, elle ne brusque rien, elle prend garde à ne pas prendre d’initiatives qui pourraient irriter. Sa popularité, qui ne se dément pas après neuf ans au pouvoir, est fondée sur sa capacité à rassurer ses concitoyens, satisfaits de l’état du pays mais inquiets de la déstabilisation alentour.

«La situation est difficile mais vous pouvez dormir tranquilles car "Mutti" ["maman", le surnom de Merkel] veille pour vous.»

Telle est sa recette. Ajoutez une aura internationale qui tient aussi bien à la puissance économique de l’Allemagne qu’à une façon à la fois réservée et ferme de s’engager dans les crises et vous avez les ingrédients du succès pour une femme qui garde un mode de vie modeste mais est considérée, à juste titre, comme une des plus puissantes du monde.

Eviter autant que possible les conflits

La préoccupation principale d’Angela Merkel en politique intérieure est d’éviter autant que faire se peut les conflits et les affrontements. Elle a sans doute quelques convictions fortes, plutôt conservatrices, qu’elle a tirées de son expérience de fille de pasteur grandie dans le système communiste d’Allemagne de l’Est. Toutefois, elle ne se laisse pas guider par elles si elles risquent de contrarier son pouvoir.

En 2011, elle a cédé à la pression populaire en faveur d’une sortie du nucléaire après avoir défendu les industriels du secteur. Pour gagner les sociaux-démocrates à une grande coalition en 2013, elle a accepté l’instauration d’un salaire minimum, le retour à la retraite à 63 ans (dans certaines conditions), une politique de quotas pour les femmes dans les directions des entreprises. A tel point que la droite de son parti lui reproche d’avoir trop cédé à ses partenaires. Elle n’en a cure, car cette petite teinte «de gauche» conforte la réputation de la démocratie-chrétienne comme parti s’adressant à toutes les couches sociales.

En politique étrangère, Angela Merkel est très active. Comme une sorte de commis voyageur de l’économie allemande quand elle voyage à l’étranger. Ou comme habile intermédiaire dans les crises européennes. Pas question pour autant de se mettre trop avant. Angela Merkel a pris grand soin de ne pas prendre part au débat lancé au début de cette année sur la nécessité pour Berlin d’assumer plus de responsabilités internationales. Le président de la République, la ministre de la Défense et celui des Affaires étrangères se sont prononcés en faveur d’un engagement de l’Allemagne, y compris éventuellement militaire. La chancelière s’est tue, sachant qu’un abandon de la réserve que s’est imposée l’Allemagne est très impopulaire.

Le taux de chômage

Toujours ce souci de ne pas déranger. La croissance économique ralentit, mais reste positive (1,2%), le taux de chômage est bas (6%), le budget fédéral est équilibré pour la première fois depuis 1969, les salaires recommencent à augmenter après des années de stagnation, les cotisations sociales vont baisser car les caisses sont pleines… Pourquoi changer?

Derrière cette façade apparemment lisse, le paysage politique allemand est en mutation. Pendant des décennies, au temps de la petite République de Bonn, trois partis siégeaient au Parlement: à droite la démocratie chrétienne (CDU) et sa sœur bavaroise, la CSU; à gauche le Parti social-démocrate (SPD) et au centre le petit Parti libéral (FDP) qui s’alliait alternativement avec l’une ou l’autre des grandes formations. Dans les années 1980 sont apparus les Verts qui se sont imposés comme une quatrième force et sont arrivés au pouvoir en 1998 avec le SPD. A la faveur de la réunification, la gauche radicale (Die Linke), conglomérat d’anciens communistes de l’Est et de syndicalistes en rupture avec le SPD, est entrée au Bundestag.

Croissance du PIB réel

Aux dernières élections générales, en 2013, le FDP n’a pas franchi la barre des 5% des voix et a disparu du Parlement fédéral. Depuis il a reculé à tous les scrutins régionaux et sa survie est menacée.

En revanche, une nouvelle formation est en train de s’imposer: l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). L’AfD s’est construite dans une hostilité à l’euro autour de professeurs d’économie, de représentants des professions libérales, d’anciens dirigeants des milieux patronaux. Elle a raté de peu son entrée au Bundestag mais elle a obtenu plus de 10% des suffrages aux élections européennes et des scores équivalents aux élections régionales. Elle a attiré des électeurs de tous les partis traditionnels, y compris des électeurs de Die Linke dans l’ancienne Allemagne de l’Est.

L’AfD n’est plus seulement un parti anti-euro. Elle se rapproche de plus en plus en des formations populistes de droite qui ont progressé un peu partout en Europe au cours des dernières années.

Hostile au système des vieux partis, elle est eurosceptique, promotrice des valeurs traditionnelles, admiratrice du «patriotisme» de Vladimir Poutine (au moins pour certains de ses dirigeants).

Son succès, s’il se confirme, représente une menace pour tous les partis établis, en particulier pour la démocratie chrétienne, même si une majorité des Allemands restent attachés à l’euro.

L’AfD a beaucoup de points communs avec le parti anti-européen UKIP en Grande-Bretagne. Mais contrairement à David Cameron qui multiplie les critiques contre l’Union européenne pour tenter de couper l’herbe sous les pieds d’Ukip, Angela Merkel a décidé de traiter l’AfD par le mépris. Les responsables chrétiens-démocrates refusent tout débat avec l’AfD, a fortiori ne se laissent-ils pas entraîner sur le terrain de l’euroscepticisme. Pourront-ils longtemps maintenir cette attitude si l’AfD devient incontournable pour la formation d’une coalition gouvernementale?

Si les rapports de force actuels ne connaissent pas de grand bouleversement, la CDU-CSU se trouve dans la situation enviable d’avoir plusieurs possibilités pour continuer de gouverner.

Quelle coalition?

En 2013, elle a frôlé la majorité absolue qui aurait pu lui permettre de former seul le gouvernement. Le cas ne s’est produit qu’une fois dans l’histoire allemande d’après-guerre. Adenauer a eu la majorité absolue aux élections de 1960, mais il a préféré former une coalition avec les libéraux. Même si elle exclut une alliance avec l’AfD et a fortiori avec la gauche radicale, la CDU-CSU a toujours deux options à sa disposition: continuer la grande coalition avec les sociaux-démocrates ou s’entendre avec les écologistes. Le principal obstacle à cette coalition dite «noire-verte» a été levé quand Angela Merkel a accepté la sortie du nucléaire. Pendant la campagne de 2013, Daniel Cohn-Bendit et le sociologue Claus Leggewie avaient plaidé pour une coalition «noire-verte», seule capable à leurs yeux de mener à bien les réformes dont l’Allemagne a besoin. Mais Angela Merkel a choisi la tranquillité de la grande coalition avec le SPD. «Pas d’expérimentation»: c’était déjà le mort d’ordre d’Adenauer.

La social-démocratie est dans une situation moins favorable que la démocratie-chrétienne. Ses choix sont plus limités. Depuis plusieurs élections générales, elle stagne autour de 25% des voix. Dans ces conditions, elle n’a guère d’autre possibilité que de retourner dans l’opposition ou d’être le junior partner de la CDU-CSU.

L’autre option serait une coalition à trois, avec les Verts et la gauche radicale. Dans le Bundestag actuel, une telle coalition aurait déjà une très courte majorité. Elle se heurte à la méfiance profonde régnant entre le SPD et les Verts, d’une part, Die Linke d’autre part. Les premiers reprochent à la seconde de n’avoir pas vraiment rompu avec le parti unique de la RDA communiste et de défendre une politique étrangère incompatible avec les choix européen et atlantique de l’Allemagne.

Cependant, le président du SPD et ministre de l’Economie, Sigmar Gabriel, cherche à élargir la marge de manœuvre de son parti. C’est pourquoi il a plaidé en faveur d'une coalition dite «rouge-rouge-verte» dans le Land de Thuringe à la suite des élections régionales de septembre dernier. Comme Die Linke est arrivée en tête, son candidat devrait être élu ministre-président. Bodo Ramelow est un syndicaliste, originaire de la Basse-Saxe dans l’ouest de l’Allemagne. Il n’en sera pas moins le premier chef d’un gouvernement régional appartenant de la gauche radicale.

Les dirigeants du SPD affirment qu’une telle coalition régionale –qui a déjà échoué il y a quelques années dans le Land de Hesse–, ne préfigure en rien un renversement d’alliance au niveau fédéral. Mais dans l’histoire de la République fédérale, les gouvernements régionaux ont souvent servi de banc d’essai au changement de coalition nationale.

Cet article a été actualisé le 7 décembre après l'annonce du fait que Nicolas Sarkozy ne rencontrerait finalement pas Angela Merkel au congrès de la CDU.

Daniel Vernet
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