Culture

Festivals de musique : le pari tentant et risqué de la différence

Maxime Vatteble, mis à jour le 06.12.2014 à 8 h 37

«Off», ligne exigeante, défense d'un style, promotion d'une région... À côté des mastodontes du secteur, des festivals «têtes chercheuses» se développent, et s'associent parfois aux plus gros. Voyage en trois étapes, au Québec, en Belgique et en Bretagne.

Au FME 2014. Photo: Christian Leduc.

Au FME 2014. Photo: Christian Leduc.

Le Glastonbury Festival, le Sziget Festival, le Coachella ou encore le Rock Werchter: ces événements de renommée mondiale attirent chaque été plusieurs dizaines de milliers de festivaliers grâce à leur programmation riche en têtes d’affiche. Boxant dans une toute autre catégorie, d'autres festivals axés sur la découverte et les musiques émergentes, que l’on peut qualifier de «têtes chercheuses», se développent. Certains d’entre eux travaillent même en collaboration avec les plus grosses structures.

L’économie des festivals se caractérise par son hétérogénéité. En Europe, un festival musical a en moyenne 21,5 ans d’existence, une fréquentation de 28.455 personnes et un budget de 860.000 euros, selon l’étude Festudy menée par différents chercheurs européens et publiée fin 2013. Cette moyenne reflète peu la disparité des situations: en termes de budget, 10% des festivals européens disposent de moins de 45.000 euros alors que 10% ont un budget supérieur à 2,1 millions d’euros.

Poids lourds et poids léger ne visent pas le même public, et les rapports entre festivals ne sont pas uniquement concurrentiels. Des relations de coopérations existent. «A l’heure où leur avenir est incertain, les festivals privilégient le travail en collaboration, l’échange et le partage d’informations», note le Centre National de la chanson de la Variété et du jazz (CNV) dans un rapport publié en 2014.

La fédération De Concert! coprésidée par Jean-Paul Roland et Paul-Henri Wauters, respectivement directeur des Eurockéennes de Belfort et des Nuits Botaniques de Bruxelles, regroupe ainsi une trentaine de festivals français, belges, marocains, suisses, hongrois, allemands, danois, canadien, islandais. Les Vieilles Charrues (Finistère), le Montreux Jazz Festival (Suisse),  le Jardin du Michel de Bulligny (Meurthe-et-Moselle) et le Sakifo Musik Festival (Saint Pierre, la Réunion) sont par exemple réunis autour une d’une même table où voisinent mastodontes et festivals plus petits.

Affaire de passionnés, les festivals «têtes chercheuses» ont pour point commun de favoriser l’accessibilité: la capacité d’accueil est généralement réduite et les tarifs pratiqués se veulent raisonnables. Ils reposent ainsi sur une économie fragile. Peu parmi les organisateurs en vivent directement et de nombreux bénévoles leur permettent d’assurer leur viabilité. Recherche de partenaires privés et publics, de subventions et pérennisation du financement: le choix de l’émergence est un pari risqué, reconduit d’année en année.

Souvent impulsée par une bande de musiciens ou de mélomanes désireux de revendiquer une ligne exigeante ou bien de défendre un style, une scène locale, ce type de structure doit apporter des réponses à des enjeux politiques, culturels et territoriaux au sein de systèmes aussi divers que contraignants. Illustration avec trois exemples.

1.Le Festival de musique émergente en Abitibi-TémiscamingueLe rayonnement d’une région

Le FMEAT est un festival fondé en 2003 mettant en avant la scène émergente canadienne et québécoise. Il se déroule à la fin du mois d’août dans la ville de Rouyn-Noranda, comptant 40.000 habitants environ, soit la population d’Angoulême.

Ville principale de l’Abitibi-Témiscamingue, la région administrative située le plus à l’ouest du Québec, elle devient alors un lieu culturel au milieu des lacs et des forêts: pendant quatre jours, plus de 70 concerts répartis dans une dizaine de lieux sont proposés. Nombreux sont les Montréalais à parcourir chaque année les quelque 630 km qui les séparent du site. Cet été, 24.000 entrées ont été enregistrées.

Une réussite pour un festival lancé ex nihilo dans le but créer une offre musicale propre dans la région. «En tant qu’Abitibien, j’allais souvent à Montréal le week-end, assister à des concerts avec des amis. Nous faisions l’aller retour à chaque fois. Avec deux amis, nous avons eu envie d’avoir notre événement à nous, sans penser à la portée de notre projet», explique Sandy Boutin, fondateur du festival.

La petite équipe n’était pas préparée à fonder une telle structure. «Nous avons dû construire nos arguments lorsque nous nous sommes mis à la recherche de sponsors et de subventions.» En plus de la mise en avant de l’émergence, le FME doit remplir trois objectifs qui en font sa particularité: il aspire à être «un outil de rétention pour les jeunes en région» pour contenir l’exode vers les grands pôles universitaires, un «moteur de développement économique» pour la ville et «un pôle d’attraction touristique» pour l’Abitibi-Témiscamingue, une région connue pour sa nature et ses réserves d’autochtones.

Lors de la première édition, le budget du festival atteignait 60.000 dollars canadiens (42.000 euros) pour faire jouer une vingtaine de groupes. Douze ans plus tard, ce budget a été multiplié par 20 et atteint 1,2 million de dollars canadiens (800.000 euros). Un tiers provient des sponsors, 40% des différentes subventions et un quart des recettes de la billetterie et du bar. Le FME compte aujourd’hui deux employés à temps plein et de trois à quatre emplois saisonniers de mai à septembre.

Si quelques artistes déjà reconnus se dégagent parfois de la programmation, comme Arthur H en 2014, l’émergence reste le cœur de cible du festival, et conditionne d’ailleurs une partie de son financement. A titre d’exemple, le FME reçoit une subvention au titre des artistes anglophones, en situation de minorité. «Je peux faire subventionner un groupe anglophone de Montréal, où la langue française est majoritaire, mais pas un groupe anglophone de Toronto», précise Sandy Boutin.

2.Le Micro Festival de LiègeVitrine du DIY

Tout jeune festival dont la cinquième édition s’est déroulée au début du mois d’août dernier, le Micro Festival s’est développé rapidement. Créé en 2000 par des musiciens liégeois, ce festival est issu du collectif Jaune Orange. Devenu label, puis tourneur et organisateur de concert en 2006, Jaune Orange l'a lancé à l’occasion de son dixième anniversaire.

Le Micro Festival est le résultat d’un travail en amont, la finalité d’une ligne éditoriale. «Des festivals comme le Haldern Pop Festival, en Allemagne, ont inspiré Jaune Orange pour créer son festival», raconte Maxime Lhussier, musicien et membre de Jaune Orange. D’abord bénévole, il travaille pour le collectif depuis trois ans. «Nous voulons faire jouer des groupes "live", nous voulons donner à voir des performances et nous recherchons des partenaires partageant notre état d’esprit», ajoute Thomas Médard, lui aussi musicien et membre du collectif.

Cet état d’esprit, c’est le do-it-yourself. Ici, pas de naming: l’unique scène ne porte pas le nom d’une marque. La décoration est confiée à des collectifs d’artistes locaux, du mobilier recyclé est également utilisé. L’essentiel du financement provient des «bières et des billets».

Doté cette année d’un budget de 100.000 euros, dont 10% correspondent à l’apport des sponsors, le Micro Festival compte sur le bouche à oreille et la curiosité pour assurer son bon fonctionnement. La formule a trouvé son public: d’une capacité de moins de 2.000 personnes, le festival, qui propose un tarif accessible –un festivalier devait se délester de 12 euros pour obtenir un pass 2 jours en prévente, ou de 18 sur place– est rapidement sold out.

«Le Micro Festival a été lancé dans le cadre d’une initiative Liège Métropole Culture: la région wallonne avait décidé d’octroyer un budget de 1 million d’euros pour organiser des manifestations culturelles dans la ville. Nous avions obtenu 7.500 euros pour la première édition. Nous aurions pu demander plus mais nous essayons de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier», souligne Jean-François Jaspers, cofondateur du festival et seul salarié de la structure depuis le mois de mars.

Le collectif Jaune Orange travaille lui aussi en coopération. Certains de ses artistes jouent au festival Les Ardentes (Liège) ou bien au Dour Festival, deux poids lourds belges.

Les organisateurs tiennent à poursuivre leur défrichage de nouveaux talents. «Il faut admettre quand un groupe devient trop important: nous aimerions revoir Ty Segall, que l’on avait fait jouer en salle, mais maintenant, c’est à nous de trouver le nouveau Ty Segall», résume Jean-François Jaspers. Le festival se verrait bien, tout comme le FME, proposer dans un futur proche une édition hiver.

3.Les Bars en Trans à RennesUn festival complémentaire

Les Bars en Trans sont bien connus des festivaliers des Rencontres Transmusicales de Rennes, qui se déroulent au même moment, au début du mois de décembre. Ils complètent «Les Trans», elles-mêmes considérées comme l’un des plus grands festivals défricheurs de talents internationaux.

C’est le «off des Trans», comme le décrit Philippe Le Breton, programmateur avec Bruno Vanthournout des Bars en Trans, où la scène française émergente est mise en avant. Plus de 90 groupes y jouent, répartis dans quinze lieux rennais. 70% de ces lieux sont payants: les concerts y sont proposés pour un prix allant de 5 à 10 euros.

Depuis 1996, c’est l’association 3 P’tit Tour qui organise le festival. Elle ne compte aucun salarié, tous ses membres étant bénévoles ou prestataires extérieurs:

«Les Bars En Trans, d’abord financés par les marques d’alcool et de tabac, a dû repenser son modèle à la suite de la loi Evin. 70% de ces opérations finançaient le festival. Il a donc fallu trouver d’autres financements pour payer les artistes, les techniciens, la nourriture, l’hébergement, la communication.»

Si en France, les cigarettiers n’ont plus voix à ce chapitre, les marques d’alcool sont loin d’avoir disparu de l’économie des festivals: naturellement présentes dans les bars, elles sont partenaires, via des marques alibi, de nombreux événements et pratiquent pour certaines le brand content et le naming.

La répartition du budget des Bars En Trans est équilibrée: un tiers provient des partenariats, un autre des subventions et le dernier des recettes. «Notre budget varie entre 170.000 et 200.000 euros. 50% sont consacrés à la programmation. En moyenne, nous payons un groupe 500 euros et nous prenons parfois en charge une partie du transport», détaille Philippe Le Breton.

Associé au rendez-vous incontournable que sont devenues les Transmusicales, l’avenir des Bars en Trans reste cependant lié à une économie instable. Tout jeune membre de De Concert! depuis le mois d’août, les Bars En Trans avaient déjà lié des partenariats avec d’autres festivals pour échanger leurs artistes. En décembre prochain, de jeunes groupes de la scène belge viendront nourrir une partie de la programmation.

En France, la mise en avant de l’émergence et des nouveaux talents au sein des festivals reste profondément liée à la solidité financière, comme le suggère CNV dans son rapport:

«Leurs difficultés accrues à boucler leur financement peuvent les inciter à réduire leur risque en présentant des programmations d’une moins grande diversité pour (tenter de) séduire un plus large public ou certains de leurs partenaires.»

Maxime Vatteble
Maxime Vatteble (1 article)
Journaliste indépendant, spécialisé en culture et politique
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