Culture

George Harrison était au moins l’égal de John Lennon et Paul McCartney: la preuve par 12

Cédric Rouquette, mis à jour le 01.12.2014 à 9 h 58

Treize ans après sa mort, le «Beatles calme» vient de faire l'objet d'un coffret rétrospectif. L'occasion de réévaluer une nouvelle fois son héritage.

George Harrison lors d'une conférence de presse des Beatles à l'aéroport de Schiphol (Pays-Bas), le 5 juin 1964. Via Wikimedia Commons.

George Harrison lors d'une conférence de presse des Beatles à l'aéroport de Schiphol (Pays-Bas), le 5 juin 1964. Via Wikimedia Commons.

Un coffret cet automne, après un maxi-documentaire il y a trois ans. Treize ans presque jour pour jour après sa disparition, George Harrison rattrape le temps perdu grâce à l’ouvrage de ses survivants. Il était surnommé The Quiet One, «le Beatles calme». La traduction «Beatles en retrait» lui correspond davantage: il était le cadet des quatre, il tournait en orbite autour de l’écrasante paire Lennon-McCartney, il fut le premier à prendre ses distances avec la machine Beatles, à s’aérer l’esprit ailleurs et à aérer leur musique dans le même mouvement. Le recul du temps amenuise l’écart de perception entre la valeur d’Harrison et ses deux aînés: voici douze éléments biographiques prouvant qu’après tout, George Harrison était au moins l’égal de John Lennon et Paul McCartney.

1.Être un guitariste virtuose

Si vous n’avez pas passé votre tour sur cette première raison, c’est qu’il vous reste quelques grades à acquérir dans votre cursus Beatles. John Lennon et Paul McCartney étaient les stars, les cerveaux, les auteurs-compositeurs du groupe. Mais le grand musicien de la bande, c’était George Harrison.

La cadet des Beatles était, au début de l’aventure, le seul des trois capable de se saisir d’un solo de guitare et à réellement jouer d’un instrument. C’est en exécutant à la perfection Raunchy, un R&B d’un certain Bill Justis, que le tout jeune George, quinze ans, montra à John Lennon, en 1958, qu’il était digne d’intégrer les Quarrymen, noyau dur de ce que deviendraient les Beatles. Cette avance sur le plan instrumental, il la conserva jusqu’au bout de la carrière du groupe. Harrison était celui qui mettait du relief dans les morceaux des Beatles conçus pour être joués sur scène ou sans overdub. C’est ce qui obligea Paul McCartney à devenir bassiste.

Harrison occupe la onzième place du classement des plus grands guitaristes de tous les temps de Rolling Stone. Lennon est cinquante-cinquième.

 

2.Écrire la meilleure chanson signée Lennon-McCartney

En composant Something pour l’album Abbey Road en 1969, George Harrison a réalisé «la meilleure chanson signée Lennon-McCartney». La formule, signée Franck Sinatra, est jolie et recevable. Mais c’était une boulette: le roi des crooners avait reconnu dans ce morceau signé Harrison le prodigieux sens mélodique propre au duo Lennon-McCartney. Il ne s’est publiquement corrigé qu’en 1978. Le morceau tel qu’il a été enregistré demeure cependant très influencé par le jeu de basse de Paul McCartney. Heureusement qu’Harrison lui avait demandé de la sobriété: on entend qu’elle!

 

3.Donner aux Beatles le goût des arrangements

George Harrison est souvent qualifié d’inventeur de la world music ou d’importateur de la musique indienne en Europe. Cela n’est probablement pas totalement faux, mais écartons nous de ces chantiers déjà fort balisés.

Ce qui est très, très concret, c’est qu’Harrison a joué un rôle clef dans la couleur du disque qui a fait rentrer les Beatles dans l’âge adulte, Rubber Soul, sixième tentative studio, enregistrée en 1965. Un jour que Lennon testait sa dernière compo, Norwegian Wood, le groupe sentait qu’il lui manquait quelque chose pour décoller. «J'ai pris le sitar […], racontera Harrison. Je n'avais pas réfléchi à ce que j'allais faire avec. Ça a été très spontané.» Les Beatles n’en avaient pas encore conscience, mais ils venaient de mettre le doigt dans l’engrenage qui feraient d’eux des arrangeurs magistraux.

 

4.Enregistrer un disque expérimental avant tout le monde

Les Beatles. Leur pop sucrée. Leurs harmonies divines. Leur rythme irrésistible. Leur exigence sans précédent. Leurs montages sonores sans intérêt. Le Revolution #9 de l’Album Blanc correspond à cette description. Au-delà, les Beatles n’ont rien enregistré, sous leur nom, qui mérite d’être qualifié de musique expérimentale.

En solo, c’est autre chose. John Lennon et Yoko Ono laissèrent une trace de leur étrangeté phonique avec trois albums, Unfinished Music (deux volumes) et Wedding Album, «totalement inécoutables» pour reprendre les termes de feu Gilles Verlant, pourtant peu suspect de manque d’admiration pour ces gens-là.

Mais le premier Beatle à avoir publié sous son nom un disque au caractère fondamentalement expérimental est George Harrison. Il fit paraître le 1er novembre 1968[1] —c’est-à-dire avant The Beatles (vite surnommé l’Album Blanc) et avant Unfinished Music– Electronic Sounds, presque trois quarts d’heure de sons d’avant-garde improvisés sur le synthétiseur Moog à peine inventé.

C’est tout sauf anecdotique, d’être un Beatle et d’avoir fricoté avec l’avant-garde. Savoir lequel des quatre fut le plus avant-gardiste du lot est d'ailleurs un enjeu qui poussa Paul McCartney à noircir des pages sur le sujet dans son autobiographie, Many Years From Now, parue en 1998. Paul s’y décrit comme un défricheur qui, dès 1966, faisait joujou dans son labo pour étendre les limites de son art.

 

5.Savoir faire venir de bons musiciens pour détendre l’ambiance

Sur la fin, la vie sociale des Beatles était irrespirable. Les quatre anciens lads de Liverpool ne pouvaient plus s’encadrer. En tout cas, ils ne pouvaient plus supporter ce monstre nommé Beatles qu’ils avaient enfanté et qui les privait d’oxygène.

Marquée par des départs, des retours, des explications plus ou moins musclées, des bouderies (puis ensuite des procès), la période 1967-1969 le fut aussi par deux featuring entrés dans la légende, dus à George Harrison. En 1968, c’est lui qui imposa aux autres (et à l’intéressé) qu’Eric Clapton enregistre le solo de guitare de sa compo While My Guitar Gently Weeps.


Harrison récidiva en janvier 1969 lors de l’enregistrement de ce qui allait devenir l’album Let It Be, une agonie à ciel ouvert. Il fit cette fois venir le claviériste Billy Preston pour relever Get Back et autres nouvelles chansons avec des parties synthétiques groovy. Bonifiés par des amis intérieurs, les Beatles savaient à nouveau se tenir, se parler, s’écouter et se mettre au service de la musique. Voilà comment, lors de leur dernier concert en 1969, sur le toit de leur repaire de Saville Row, les Fab Four étaient cinq.

 

6.Être une star en solo après la séparation des Beatles

Si l’oeuvre solo de George Harrison n’est pas intégralement inoubliable, elle fut suffisante, à chaud, pour lui valoir une gloire personnelle dont on peine aujourd’hui à imaginer qu’elle le plaçait devant John Lennon et Paul McCartney en terme de notoriété. Entre 1971 et 1973, le succès public et critique (notamment du single My Sweet Lord) a fait de George Harrison la superstar du groupe défunt au tout début des années 70.

John Lennon était considéré comme un bizarre impudique sous influence notoire de son épouse. Il dut attendre longtemps avant la reconnaissance critique de Plastic Ono Band, et Imagine n’était pas encore le mythe identitaire d’une époque (pas plus que Power To The People, dépassé dans les charts par It Don’t Come Easy de Ringo Starr). Paul McCartney, dépressif, dut faire preuve de la meme patience pour Ram (1972) et Band on the Run (1973) avant de composer comme un métronome et de casser la banque avec les Wings.

Le concert monté, assumé et incarné par George Harrison pour venir en aide au Bangladesh sinistré fit beaucoup pour cette notoriété mondiale. Donné le 1er août 1971 au Madison Square Garden de New York, il est considéré comme le premier concert de charité de l’histoire du rock. «Ces concerts confirment le nouveau statut d’Harrison, hissé au rang d’aristocrate du rock, écrit Peter Doggett dans le livre Come Together, consacré aux Beatles après leur séparation. Bob Dylan véhiculait certainement davantage de mystère, les Rolling Stones davantage de charisme mais Harrison s’avérait être le Beatle le plus couronné de succès, peut-être même la personnalité musicale la plus influente de l’époque.»

 

7.Aimer le sport (auto)

Avec le recul du temps, le rapport des Beatles avec le sport –et notamment le football– reste une énigme. Comment des gens aussi profondément enracinés dans Liverpool ont-ils bien pu passer à côté? SoFoot mena bien une enquête, il y a quelques années pour savoir si les Beatles étaient pro-Liverpool ou pro-Everton. La seule conclusion fut que les Beatles ne supportaient personne car ils étaient eux-mêmes une équipe de football…

L’unique rapport affectif connu entre un Beatle et le sport, il faut le chercher chez George Harrison, grand fan de Formule 1 et ami du pilote Jackie Stewart. C’est l’un des multiples paradoxes de la personnalité et de l’itinéraire du spirituel George. Détaché des bonheurs matériels, il vouait une passion sincère à la fureur des Grands Prix et à la débauche d’énergie fossile, au point de beaucoup traîner dans les paddocks. L’une de ses dernières apparitions publiques eut d’ailleurs lieu en marge du Grand Prix de Montreal en 2000, comme le montre cette séquence brève et de piètre qualité, mais qui résume assez bien le personnage: le plus écarté possible du star system, puis d’une courtoisie extrême.

 

8.Justifier l’intérêt d'un grand cinéaste pour un documentaire

Deux DVD. Trois heures et vingt minutes de film. Des projections en festival. Martin Scorsese à la caméra. Quel homme sur Terre peut se prévaloir d’un tel investissement de la part d’un cinéaste majeur? Bon, Dylan, à la rigueur. Et c’est tout.

En 2011, Scorsese consacra plusieurs mois de sa carrière à percer la personnalité du Beatles le plus insaisissable, avec la complicité de tous les témoins légitimes pour le faire: Paul McCartney, Ringo Starr, son fils et sa femme, Phil Spector, Eric Clapton, le producteur Jeff Lynne et autres intimes moins connus.

McCartney et Starr n’ont pas fait l’objet d’un film de cinéma. John Lennon, de son côté, justifia une hagiographie officielle pilotée par Yoko Ono et réalisée par Andrew Solt en 1988, Imagine, et un biopic, Nowhere Boy, paru sous la signature de Sam Taylor-Wood en 2009. Les deux valent le coup d’oeil.

La production cinématographique fut l’un des grands investissements de la carrière de George Harrison au carrefour des années 70 et 80, au point d’apparaître comme l’un des sauveurs du cinéma britannique à l’époque. Tacitement, Scorsese a peut-être vu en Gorge un frère de sang.

 

9.Écrire ses mémoires le premier

I Me Mine est le titre d’une des dernières chansons de George Harrison écrites pour les Beatles. C’est aussi –avec une nuance typographique: I, Me, Mine– le titre d’un ouvrage autobiographique paru en 1980, à quelques semaines de l’assassinat de John Lennon, alors que George Harrison avait seulement 37 ans.

Ouvrage autobiographique ne veut pas dire biographie. Le livre, de plus de 300 pages, ne comporte pas plus de soixante pages de témoignages à la première personne, le reste du livre étant composé de textes de chansons, de poèmes et de dessins. Décousu, auto-centré sur l’expression d’une spiritualité pas toujours intelligible, le livre fit parler de lui en raison de la désolation qu’en conçut officiellement Lennon face à la faible influence qui lui est prêtée.

L’autre Beatles à avoir officiellement écrit ses mémoires est Paul McCartney. Many Years From Now a fait l’objet d’une traduction en français (Les Beatles, les sixties et moi, chez Flammarion). Pas I, Me, Mine.

10.Monter un supergroupe pour définitivement enterrer les Beatles

Même la mort de Lennon en 1980 n’a pas enterré le fantasme d’une reformation des Beatles. Le fils aîné du défunt, Julian, faisait l’affaire aux yeux des transis. Revenu au premier plan en 1987 après une bonne dizaine d’année de traversée du désert artistique, Harrison fut à l’origine, un an plus tard, d’un super-groupe au casting proprement ahurissant: lui-même, Bob Dylan, Roy Orbison, Jeff Lynne et Tom Petty. Bienvenue chez les Traveling Wilburys.

Le geste a traversé le temps. La musique du groupe, un peu moins. Mais l’activité des Wilburys servit surtout à Harrison pour discréditer l’idée d’écriture commune avec McCartney, suggérée par l’intéressé:

«Il se réveille un peu tard. C’est tout ce que je peux dire. Je suis engagé avec Dylan, Orbison et Lynne. Je ne vois pas l’intérêt de faire un retour en arrière.»

En 1994, il collaborera quand même avec les trois survivants pour arranger deux maquettes de Lennon, Real Love et Free As a Bird, pour la compilation Anthology.

 

11.Fréquenter des lieux décadents sans avoir le droit de le faire

George Harrison était le cadet des Beatles. Il avait seize mois de moins que Paul McCartney, le plus proche en âge du quatuor. Aussi, quand le groupe eut l’occasion d’aller jouer à Hambourg en 1960, personne n’imaginait que l’âge du plus jeune pût poser problème. Car personne ne savait vraiment dans quel endroit interlope il allait mettre les pieds.

Sur place, les gamins finirent par se rendre compte qu’on avait besoin d’eux dans le quartier chaud et décadent du port allemand, la Reeperbahn. Les seules personnes auxquelles ils avaient affaire étaient des marins bourrés ou des prostituées (puis bientôt une bande de jeunes artistes existentialistes qui allaient changer leur vie). Harrison n’avait pas légalement l’âge de se trouver là. Quand les autorités se rendirent compte qu’il avait dix-sept ans, quatre mois après leur arrivée, il fut renvoyé en Angleterre en août 1960, après avoir craint la prison. Quiet peut-être, mais rock n’roll.

12.Sortir un triple album

Un débat a longtemps enflammé la communauté des suiveurs des Beatles, celui consistant à savoir si le groupe n’aurait pas dû se contenter d’un album simple en 1968, plutôt que de réaliser le Double Blanc. Personne, en revanche, n’a jamais cherché à suggérer qu’Harrison avait abusé en faisant paraître un triple disque en novembre 1970. Ce premier album solo, All Things Must Pass («Tout a une fin»), reste à ce jour le phare qui éclaire le reste de la discographie du guitariste.

Il offre à entendre les orientations qu’aurait pu prendre l’oeuvre des Beatles à la fin des années 60 si Harrison avait souffert de moins de condescendance de la part de Lennon et McCartney quant au potentiel de ses chansons. Dans ce premier essai, Harrison donne corps aux meilleures des dizaines de chansons qu’il a sur les bras. Forcément lesté par quelques longueurs, cet acte de libération artistique comporte des chefs-d’oeuvres capables de rivaliser avec tous les pics de la carrière solo de ses deux amis et néanmoins rivaux: Beware Of Darkness, Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll), All Things Must Pass, Hear Me Lord, I'd Have You Anytime, My Sweet Lord, Run Of The Mill


All Things Must Pass fait partie du coffret de six disques et un DVD paru à la rentrée sur les années 1967-1975 de la carrière de George Harrison, The Apple Years.

 

 

1 — Les sources diffèrent sur la date de parution d’Electronic Sounds. Mais la réédition récente de l’oeuvre de Harrison chez Apple est alignée sur les lignes du livre Anthologie George Harrison de Jacques Volcouve. Retourner à l'article

Cédric Rouquette
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