«Exhibit B»: Oui, un spectacle qui se veut antiraciste peut être raciste

Brett Bailey ©Sofie Knijff, via le 104.

Brett Bailey ©Sofie Knijff, via le 104.

Et c'est le problème avec la performance montée par le metteur en scène sud-africain blanc Brett Bailey, qui reproduit un zoo humain du début du XXè siècle. Tribune d'Amandine Gay, militante anti-raciste, opposée à cette performance, et qui a participé aux manifestations.

Ce jeudi 27 novembre à 18h s'est tenu un rassemblement devant le Théâtre Gérard Philippe (TGP) de Saint-Denis (93), à l'appel du collectif Contre Exhibit B. Un lieu hautement symbolique aux vues de la composition de la population de Saint-Denis, où les immigrés d’Afrique subsaharienne représentent 28% de la population immigrée.

 

Réalisation Amandine Gay, Images Enrico Bartolucci. A l'arrière plan, Amandine Gay est présente sur les images.

Car Exhibit B est un spectacle déambulatoire qui propose au spectateur de s'arrêter devant 12 tableaux «vivants», où des Noir-e-s sont mis en scène dans des décors similaires à ceux des zoos humains du début du XXe siècle. L’idée de l’artiste blanc Brett Bailey étant d'établir un parallèle avec la situation actuelle des migrants d'Afrique subsaharienne qui constituent l'autre partie des tableaux «vivants».

Le monopole de la parole blanche sur les questions coloniales et raciales représente une violence symbolique d'autant plus prégnante qu'elle s'exerce dans un territoire avec une forte population noire, comme celui de Saint-Denis. En effet, Exhibit B génère une violence intracommunautaire, entre les défenseurs du projet et ses opposants, mais aussi dans le cas du rassemblement, entre  les vigiles noirs et les manifestants, majoritairement Noir-e-s également.

 

Une histoire de la réification pas si lointaine

Rappelons ici que la pièce de Brett Bailey s'inscrit dans une histoire récente de la réification des minorités et de la négation de la dimension traumatique de leur histoire. En 1994, la biscuiterie Saint-Michel, lançait un gâteau nommé Bamboula et «s’associait au Safari Parc animalier de Port-Saint-Père, près de Nantes, pour créer un "village ivoirien" qui provoqua un scandale et changea de nom après son ouverture. Reprenant le patronyme que portaient à l’époque les biscuits chocolatés de Saint-Michel, ce parc s’appelait au départ le "village Bamboula".»

En 2011, et cette fois-ci dans un cadre institutionnel, la construction de carbets amérindiens au Jardin d'Acclimatation déclenchait l'ire des Kali'na de Guyane. Dans une lettre au ministère de la Culture, Jean-Paul Fereira, le maire de la commune d’Awala-Yalimapo, en Guyane, les Kali’na expliquait:

«Comme vous le savez, l’année 2011 "Année des Outre-mer" verra de nombreuses manifestations sur l’ensemble du territoire national. Il y est prévu notamment la construction de carbets amérindiens au Jardin d’acclimatation. Ce "fameux" jardin d’acclimatation, appelé également jardin colonial, a été un des sites d’accueil des expositions coloniales des 19ème et 20ème siècles […]. La France exposait lors de ces manifestations "ses" populations indigènes de ses nombreuses colonies. […] Des kali’na du bas Maroni furent exposés entre 1882 et 1892 (à trois reprises) dans ce jardin d’acclimatation, beaucoup d’entre eux ne revirent jamais leur terre natale, décimés par le froid et la maladie, certains disséqués au nom de la science et de la connaissance.»

Le spectateur aussi peut reproduire la domination coloniale

L'artiste a insisté sur la dimension performative de la présence des spectateurs dans plusieurs interviews qu'il a données, comme ici pour Altermondes:

«Le public complète l’installation. En la parcourant, il devient partie intégrante de chaque tableau. Les comédiens établissent un contact visuel avec les spectateurs et ces derniers sont littéralement contraints, eux, de choisir: regarder ou ne pas regarder.»

Cette dimension du spectateur comme partie prenante de l'exposition a souvent été présentée par l'artiste et certains des défenseurs de son œuvre comme garantie de la non-reproduction de la domination coloniale. Or, le principe même d’un zoo et, dans le cas qui nous occupe, un zoo humain, c'est la mise en scène de la nature ou de la culture, pour le plaisir des spectateurs.

Dans les expositions coloniales aussi, les Blanc-he-s. étaient «vus», la question de la domination ne réside pas dans le regard, mais dans la localisation de celui-ci: les Noir-e-s derrière les grilles du zoo ou derrière la glace du musée données à voir aux Blanc-he-s.

La déshumanisation ne concerne pas les deux parties de la même manière

La démarche de Brett Bailey ne subvertit pas le continuum colonial, au contraire, sa position d'homme blanc, qu'il refuse de considérer comme signifiante est à l'origine de la controverse. Quand il dit, dans le même article:

«On m’a demandé pourquoi moi, un blanc, je racontais des histoires de personnes noires. Mais Exhibit B est une pièce sur l’espèce humaine. La déshumanisation concerne les deux parties. Je suis simplement un homme blanc qui parle (...).»

Il fait l'aveu malgré lui de sa position en refusant de s'interroger sur sa qualité de dominant, car en tant qu'homme blanc ayant «grandi dans la banlieue verdoyante du Cap», au temps de l'Apartheid, la déconstruction de son rapport à la question raciale est un prérequis inévitable à tout travail de création autour de la question coloniale. En conséquence, ce metteur en scène choisit de dénoncer l'épisode peu glorieux de l'histoire européenne que constitue la mode des «zoos humains» en proposant de mettre en scène des Noir-e-s dans un musée, dans le même type de scénographie qu'à l'époque des dits zoos humains.

Confiscation de la parole

La dimension problématique de cette œuvre réside donc dans le fait que l'homme blanc continue à parler et montrer des Noir-e-s dans des situations d'oppression et de servitude... mutique! En effet, les personnes qui composent les tableaux «vivants» sont immobiles et ne parlent pas. C'est justement cette place des comédien-ne-s noir-e-s, en tant qu'objets d'étude ou d'émotion par le Blanc, pour le Blanc qui est au cœur de l'indignation d'une partie de la communauté noire de France.

La confiscation de la parole et la réappropriation de l'histoire traumatique des Noir-e-s par des Blanc-he-s héritiers, voire parties prenantes, de la domination raciale qui s'exerce sur les Noir-e-s depuis des millénaires est déplacée.

Les expériences de vie et le rapport à la question raciale, dans une société majoritairement blanche sont extrêmement différents que l'on soit Noir-e ou Blanc-he.

Questionner le privilège blanc sans recourir aux corps noirs

Les enjeux de la lutte face au privilège blanc, qui inclut le monopole de la parole sur l'histoire et la représentation des Noir-e-s, aussi. Et ce, même lorsque les dominants sont bien intentionnés. On retrouve cette analyse sur le blog de Po/Equimauves:

«Si vous ne pouvez pas réfléchir au racisme sans reproduire les plus violentes représentations racistes, qu’y a-t-il à espérer? Nous restons des cobayes. Doit-on mettre en scène les pires scènes racistes pour les dénoncer? (...) Qui servez-vous par ce processus? Qui est lésé·e? En quoi est-ce émancipateur pour les noir·e·s? Votre culture, votre éducation, votre envie de sensation, les voilà servis. Lutter contre le racisme en utilisant des mécanismes racistes? Non, nous n’y croyons pas. Et nous utiliserons nos moyens d’expressions pour dénoncer l’oppression qui se déguise en liberté. Navrées que Bailey en soit surpris et se sente censuré, oui nous avons des choses à dire sur nos représentations, aussi étonnant cela puisse paraître.»

Le propos défendu par les personnes qui s'opposent au spectacle est le suivant: les Blanc-he-s doivent apprendre à questionner leur/notre histoire et leurs privilèges sans avoir recours aux corps noirs. Par exemple, François Bourcier a intitulé son spectacle: Race(s), mais c'est le sous-titre qui lui donne toute sa puissance subversive: Pourquoi l'homme blanc se prend-il toujours pour le maître du monde? Dans des sociétés marquées par les inégalités liées à la race, on peut saluer l'initiative de ce metteur en scène, qui au lieu d'instrumentaliser les minorités, travaille à questionner la blancheur et le privilège blanc à partir de sa propre identité.

Certains défenseurs du spectacle affirment qu’il faut nécessairement avoir vu Exhibit B pour légitimer son avis sur la question. Mais le pouvoir et la parole étant blancs, un Blanc qui utilise des Noir-e-s pour illustrer l'Histoire raciste de l'Occident ne subvertit pas le pouvoir, il l'incarne et perpétue le même racisme qu'il entend dénoncer. Les personnes qui ne veulent pas voir Exhibit B se battent pour la reconnaissance de la dignité des Noir-e-s, le respect de leurs souffrances, de leur Histoire. Refuser que l'argent public vienne soutenir un projet qui perpétue cette image dégradante et cette instrumentalisation pour s'ériger en antiracistes est une position idéologique, qui ne requiert pas de dépenser le prix du billet.

D'ailleurs, vers 19h30 devant le Théâtre Gérard Philippe, les manifestants durcissent le ton, renversent les barrières installées pour leur empêcher l’accès à l’esplanade du théâtre, et investissent le parvis du TGP, bloquant ainsi l'entrée aux spectateurs et entraînant l'annulation de la représentation.

 

Ce n'est pas une critique des comédiens

Quand on parle d'instrumentalisation des corps noirs, le réflexe est d'associer cette critique à une critique des comédien-ne-s noir-e-s qui prennent part à ce projet. Or, il n'en est rien. Il est indéniable que les personnes qui participent à Exhibit B le font de manière consciente et adulte. La critique du projet ne se situe pas à un niveau interpersonnel mais bien dans un cadre politique plus large où les Noir-e-s se voient régulièrement confisquer la parole. La question que pose cette œuvre, c'est justement la place de l'acteur noir, en tant que sujet agissant, dans le monde théâtral français. Comme l'explique très bien un abonné du Théâtre Gérard Philippe:

«Mais quand le spectacle commence, c'est comme si on n'était plus à St-Denis. La scène est blanche. Dans les 9 derniers spectacles que j'y ai vu, je ne me souviens d'aucun acteur noir ou arabe (bien sûr, ça ne se voit pas toujours...). C'est le cas dans la plupart des théâtres en France, mais cela m'a frappé immédiatement quand j'ai commencé à fréquenter avec bonheur ce théâtre car cette monocolore n'est pas la situation vécue au quotidien dans la ville voisine où j'habite (L'Ile-Saint-Denis) ni à St Denis: la rue est très mélangée, tirant vers le noir.»

Il n'est donc pas question de stigmatiser les personnes noires qui participent à Exhibit B mais bien de remettre en question le pouvoir blanc et le racisme systémique qui font que les comédien-ne-s noires sont quasi invisibles à la scène. Dans ce contexte, Exhibit B offre certes du travail aux comédien-ne-s noires, mais moins en tant que comédien-ne-s qu'en tant que Noir-e-s. C'est cette essentialisation propre à un système raciste qui est dénoncée. C'est pourquoi il est nécessaire d'expliquer que cette performance s'inscrit dans le continuum colonial.

 

Les individus noirs sont aussi libres de participer au projet de Brett Bailey que le sont les opposants à cette œuvre de la dénoncer comme intrinsèquement raciste.

La question de la parole est donc centrale dans l'affaire Exhibit B. Reconnaissons néanmoins une dimension positive, et ce malgré lui, dans la démarche de Brett Bailey. Dans toute la France, de la Guadeloupe à Saint-Denis, des Noir-e-s se seront insurgés, soit à travers la publication de tribunes, soit en signant la pétition demandant la déprogrammation d’Exhibit B (on remarquera au passage que 20000 signatures sur cette pétition ont moins d’effets qu’un courrier envoyé par sept personnes), soit en manifestant ces deux derniers jours devant le TGP.

En représentant des Noir-e-s mutiques et objets d'une narration blanche, Brett Bailey aura fait réagir la communauté noire de France. Ces Afro-descendants sont sortis de leur silence et entendent désormais être acteurs de leur émancipation en participant activement à la narration de l'histoire coloniale française.

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