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L'Europe selon François

Eric Le Boucher, mis à jour le 29.11.2014 à 14 h 33

Ce ne sont pas les 300 milliards d'euros du plan Juncker qui fourniront à l'Union européenne la vision qui lui fait défaut. A l'inverse, le discours du souverain pontife, le 25 novembre à Strasbourg, contenait plusieurs pistes d'espoir.

Le pape François, le 25 novembre 2014 à Strasbourg au Parlement européen. REUTERS/Christian Hartmann

Le pape François, le 25 novembre 2014 à Strasbourg au Parlement européen. REUTERS/Christian Hartmann

Le plan Juncker de 300 milliards d'euros et le pape devant le Parlement de Strasbourg, les deux événements sont venus se percuter cette semaine au chapitre européen. Le premier pour renforcer le pessimisme ambiant, le second à l'inverse, pour donner une voie, un devoir, un espoir. Tous ceux qui pensent encore que l'Europe est l'avenir de la France, chrétiens et surtout non chrétiens, devraient lire son discours en entier.

Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission européenne, sait qu'il arrive dans un moment décisif. La croissance du continent repique du nez, le chômage ne se résorbe pas, les dettes n'en finissent pas de gonfler, les citoyens se détachent de l'Europe par millions. Jean-Claude Juncker préside ce qu'il appelle «la commission de la dernière chance» –celle de sortir l'Union de sa torpeur avant que les eurosceptiques ne l'emportent.

L'Union est-elle condamnée à l'impuissance?

Jean-Claude Juncker est un vieux de la vieille, il connaît parfaitement les arcanes de la construction européenne, il est un ardent défenseur de l'axe franco-allemand, il a été élu dans des conditions politiques inédites (le vote politisé au Parlement entre lui, candidat de «la droite», et le socialiste Martin Schulz) qui, quoi qu'on en pense, lui donnent une légitimité bien supérieure à celle de Manuel Barroso. Bref, il a tous les atouts.

Et quelle est son arme magique? Un plan de relance de l'investissement de 300 milliards d'euros qui, en réalité, n'engage que de 8 milliards budgétaires (pris sur d'autres dépenses), plus 8 autres «à venir» et 5 milliards pompés à la Banque européenne d'investissement. Tout le reste est hypothétique, des «garanties», des fonds privés.

Ce plan n'est pas rien, il aboutira, s'il est bien géré, à un résultat positif. Mais sa décevante faiblesse montre combien l'Union est désormais ligotée dans son impuissance institutionnelle. Le groupe VW a annoncé aussi cette semaine qu'il investira à lui seul 85 milliards d'euros dans les cinq ans qui viennent, dont l'essentiel en Allemagne. La comparaison des chiffres, 21 milliards et 85 milliards, illustre dramatiquement combien la sphère politique n'a plus la main.

N'y a-t-il donc rien à faire qu'à subir cette impuissance? A laisser faire le cours de l'histoire qui s'est déplacé vers le Pacifique? L'économiste et ancien élu à Strasbourg Philippe Herzog donne la mesure du drame: l'Europe n'a pas un système financier capable de financer ses grands investissements. Les banques redeviennent nationales et le marché de capitaux, géré à Londres, a la tête dans le grand monde. Mais il manque une autre pierre qu'une bonne finance à l'investissement européen: il manque des projets. Il n'existe nulle part un lieu de réflexion stratégique «qui dise ces grands besoins du futur», poursuit Philippe Herzog. Les Etats-Unis se sont dotés d'une puissance financière (capital-risque, business angels, Nasdaq…) et de deux grands lieux stratégiques: le Pentagone et la Silicon Valley. L'Europe ne dispose ni de l'un ni de l'autre.

Une cruelle absence de projets

C'est là qu'il faut écouter le pape. L'Europe, rappelle-t-il, est l'aboutissement du long chemin vers le respect de la personne. L'Europe, c'est la dignité de l'homme. Pour l'avoir oublié, pour s'être perdue dans l'économie et la technique, elle s'est abandonnée elle-même et est devenue «une grand-mère» qui a cessé d'être «féconde et vivante». «Je vous exhorte à travailler pour que l'Europe redécouvre sa bonne âme», a dit François.

En quoi ce beau mais gentillet message peut-il être utile? Parce qu'il faut le relire deux fois.

Le défi de l'Europe: fonder sa croissance nouvelle sur une imaginative économie d'un vieillissement digne

 

De quoi souffre, au fond, l'Europe d'aujourd'hui? De cette absence de projets, justement. On ne sait plus ce qu'elle veut, ni où elle va, cette Europe repue. Sa démographie vieillissante est la cause du déclin, elle expliquerait la fatigue, le manque de goût du risque et le renoncement. Le projet qu'indique François est de replacer la dignité au centre de cette société vieillissante et individualisée.

On peut n'y voir que le message catholique classique, bien modernisé, auquel s'ajoute une critique contre l'économisme, contre un capitalisme déshumanisé. C'est vrai sans nul doute dans la tête du pape. Mais on peut aussi y voir, profondément, une leçon politique pour les responsables européens et, en surface, une géniale idée «marketing».

L'Europe est le premier continent à affronter le vieillissement du monde. La Chine y viendra vite, l'Amérique latine ensuite, puis l'Inde. Toute la Terre verra à la fin du siècle sa fécondité s'abaisser et sa population vieillir. L'Europe a la chance d'avoir de l'avance. C'est à elle qu'il revient d'inventer un modèle humaniste de société vieillie. De fonder sa croissance nouvelle sur une imaginative économie d'un vieillissement digne.

On peut en dire autant pour les jeunes: c'est à l'Europe de mettre en place des solutions concrètes contre le réchauffement climatique, pour éteindre la dette laissée aux enfants, pour rénover une éducation mise en péril par la massification, pour repousser les menaces du «big data» contre les libertés individuelles. Cette Europe qui reviendrait «à son identité» de défendre «la sacralité de la personne humaine», qui aurait renoué avec son histoire longue, cesserait de se focaliser sur les coûts de son modèle social et de penser qu'elle n'a d'avenir qu'à le rogner, le rapetisser, bref l'abandonner.

Tout au contraire, dit François. Il est une chance de le retrouver en grand et le rénover au XXIe siècle. Croyez-y! Il est source d'enrichissement spirituel... et économique. Et il sera admiré. L'Europe redeviendra un «précieux point de référence pour toute l'humanité».

Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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