France

Nicolas Sarkozy n'a pas vraiment changé (mais nous non plus)

Philippe Boggio, mis à jour le 29.11.2014 à 20 h 29

Revenu bagarreur et vindicatif et réveillant au passage l'antisarkozysme, le nouveau président de l'UMP a glissé un peu plus à droite, mais le pays qu'il tente de reconquérir aussi.

Nicolas Sarkozy en meeting à Boulogne-Billancourt, le 25 novembre 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

Nicolas Sarkozy en meeting à Boulogne-Billancourt, le 25 novembre 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

Il est des questions aussi entêtantes qu’absurdes, comme celle-ci: élu, ce samedi 29 novembre, président de l'UMP avec 64,5% des voix, Sarko avait-il changé? Pareille naïve interrogation devrait normalement rester du seul usage de l’ex-petite amie adolescente recroisant par hasard l’amant qu’elle a éconduit, mais pendant des mois, en gros du 7 mai 2012, lendemain de son échec à la présidentielle, au 21 septembre dernier, jour du retour télévisé de l’ancien chef de l’Etat au journal de 20 heures de France 2, au surlendemain de son annonce sur Facebook, elle n’a cessé d’obséder le landerneau, de dîners en ville en débats TV.

On ne change pas, évidemment. Personne. Encore moins les personnalités dominées par des traits de caractères abrupts, l’allant survitaminé du jeune Bonaparte au pont d’Arcole ou un culot monstre. Pourtant, dans une époque feuilletonnesque qui prise la rédemption et les liftings de l’âme, il fallait bien une raison plus impérieuse que la simple idée de revanche en politique pour justifier que Nicolas Sarkozy reprenne sa longue marche vers le pouvoir, et les coups qui l’accompagnent. Comment l’ancien président, qui avait chuté plus par antisarkozysme général que par engouement électoral pour François Hollande, pouvait-il prétendre remonter sur scène avec le poids des affaires judiciaires en cours sur son nom? Et ce, alors qu’on imputait à sa campagne de 2012 l’endettement de l’UMP, et qu’on supputait qu’il n’était pas tout à fait pour rien dans les empoignades de ses héritiers, au risque de provoquer l’éclatement de l’opposition?

Revenir serait folie sans une métamorphose radicale, assuraient les plus sceptiques. Sans psy, sans pèlerinage sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle ou ce qu’il faudrait d’effort au loup pour s’attirer la sympathie de l’agneau. Ce qu’on savait de sa retraite n’incitait pas à l’optimisme. Sport, conférences-jackpot, concerts de Carla Bruni et remâchage de son échec. Trop juste pour mériter le statut gaullien de «sauveur» de la République.

Plus notre erreur à tous que sa faute à lui

La question –a-t-il changé?– est plus notre erreur à tous que sa faute à lui. Car Nicolas Sarkozy a assez peu donné le change lui-même pendant ces deux années d’absence. Certes, il a laissé dire son entourage. Il y a bien eu aussi ce triomphal retour dans les locaux de l’UMP, le 8 juillet 2013, pour le bureau national extraordinaire du parti, convoqué après le rejet par le Conseil constitutionnel des comptes de la campagne présidentielle. Et cet extrait par tweet du discours prononcé à huis clos par l’ex-chef de l’Etat, pour expliquer qu’il ne reviendrait pas –ou pas tout de suite:

«Je continuerai mon chemin avec le souci du recul, de la réflexion, de l’écoute, de la paix dont j’ai besoin après tant d’années d’exposition.»

L’entourage encore, cette fois dans Paris-Match, quelques heures avant que ne débute la suite de Sarkozy 1 sur les plateaux de France 2. L’article passait en revue quelques supporters du premier cercle, soucieux d’accréditer l’idée d’une mutation existentielle chez celui qui était sur le point de se porter candidat à la présidence de l’UMP et, par delà, peut-être à nouveau du pays. Carla Bruni: «Sa défaite l’a obligé à réfléchir, lui, l’homme d’action». Laurent Wauquiez, rallié depuis peu: «Il a acquis la sérénité que donnent les épreuves.» Ou encore Camille Pascal, ex-conseiller de l’Elysée, selon qui Nicolas Sarkozy a poursuivi, deux ans durant, «une stratégie de présidentialisation, à travers le silence, l’intériorisation, la réflexion».

C’était évidemment trop beau pour être vrai, et cette floraison de qualités pour ermite en sa caverne, qui fait sourire à la relecture, deux mois plus tard, n’est jamais parvenue à décrire l’homme qui prenait le pays à témoin de son retour, le 21 septembre, en fin de journal télévisé. Sarko tel qu’en lui-même, flagorneur et volontaire, et c’est plutôt mieux comme ça. Sa gestuelle des bras; son cou descendant dans les épaules, comme chez un boxeur; ses tics de revers de veste, de manche, de cravate. Sa familiarité orale. Ses phrases qui démarrent bonhommes: «Vous savez…», «Comprenez-moi bien,…». Celle-ci, énigmatique: «Est-ce que vous me prêtez deux neurones dans ma tête?»

Nicolas Sarkozy au journal de France 2, le 21 septembre 2014.

Sur la fameuse question –a-t-il changé?–, il ne se donnait même pas la peine de reprendre les formules de ses proches, la veille. «L’âge apporte plus de sagesse, plus de recul», concédait-t-il, sans trop de conviction, un peu comme s’il demandait à ne pas être cru. Il avait «appris». Sous-entendu: à peine. Tout cela, cette remise à plat de confessionnal, n’avait pas l’air, pour lui, de rimer à grand chose. Il avait hâte, dans l’interview, de passer au présent et d’ouvrir l’avenir, de ferrailler sur l’état du pays, et celui de l’UMP, et perdait déjà un peu du calme qu’il s’imposait dès lors qu’on tentait de lui opposer le bilan de son quinquennat. Bygmalion? Il n’en avait entendu parler que «longtemps après la campagne présidentielle». A l’écouter, s’il avait commis «des erreurs», elles étaient surtout de forme. Bref, «Sarko» plus encore que Nicolas Sarkozy, sixième président de la Ve République, sa martyrologie sur les affaires, son sens de l’autojustification, ses esquives et ses critiques frontales, comme à peu près dans tous les entretiens télévisés auxquels il s’est prêté depuis quinze ans.

Jamais dans la peau d'un ancien président

Le plus frappant, en effet, dans cette émission de retrouvailles, et l’impression n’a cessé de se confirmer pendant son tour de France de campagne, est qu’à aucun moment, Nicolas Sarkozy n’est apparu dans la peau, dans le personnage de l’ancien président de la République qu’il est. Il paraît ne pas porter le poids de son quinquennat, ni l’onction dont le fait d’avoir exercé la charge suprême nimbait ses prédécesseurs quand ils se représentaient. Giscard, Mitterrand, Chirac auraient été conviés à intervenir au journal télévisé de 20 heures, après la fin d’un premier mandat, ils auraient, par les yeux ou la hauteur sur les choses, partagé une même aura. Le même orgueil, la même distance, hors humanité commune, propre seulement à ceux qui ont commandé au pays.

Rien de vraiment comparable chez celui qui, il est vrai, ne brigue pour l’instant que la présidence de l’UMP. Nicolas Sarkozy paraît se compter parmi le commun des mortels, plus au ras du sol, là où se joue un présent toujours recommencé. Un face à face Juppé-Sarkozy, ou un débat de primaire entre les deux hommes, aurait de ce point de vue quelque chose de déroutant. Ancien Premier ministre, le second a été le ministre des Affaires étrangères du premier, mais un étranger de passage, peu au fait de l’histoire politique récente, pourrait s’y méprendre. Le maire de Bordeaux, qui n’a pas été président, affiche une solennité que l’ex-chef de l’Etat néglige d’endosser pour lui-même.

Chef de clan plutôt que pater familias. «Rassembleur» de la droite, mais plutôt vindicatif, un jour sur deux, avec les siens.

C’est un homme sans passé présidentiel bien défini qui tente, depuis deux mois, de se garantir la foi que lui témoignaient les adhérents, même après son départ de mai 2012. Chef de clan plutôt que pater familias. «Rassembleur» de la droite, mais plutôt vindicatif, un jour sur deux, avec les siens. Au-delà des mots, vite belliqueux, bourrés d’énergie revancharde, se confirme la sensation qu’il travaille, en meeting, un côté «pauvre petit Nicolas», à égalité de départ apparente avec ses rivaux et adversaires d’aujourd’hui et du futur; presque leur challenger, pour mieux les battre. Juvénile Sarko. A 59 ans, malgré les rides et un visage plus creusé, il endosse avec fringale la défroque, en public, de l’éternel candidat bagarreur, celui de 2007, celui de 2012, qui se sait naturellement le mieux préparé pour ce genre de sport, et est peu pressé de revêtir l’habit plus amidonné de l’ancien président, et donc du perdant de 2012.

La tactique est visible, bien sûr. Il n’est pas de son intérêt de trop invoquer son quinquennat, au risque de s’attirer en retour le rappel de ses passifs et de ses promesses non tenues –et surtout de ces dernières, dont il a compris que cette époque-ci ne les supporte plus. Il sait aussi qu’il lui serait moins aisé, dans une posture plus présidentielle, de critiquer, comme il l’a fait, le 7 novembre à Paris, «l’immobilisme des élites» et «ces corps intermédiaires qui préfèrent la défense de leurs intérêts corporatistes». N’a-t-il pas été des leurs, et leur supérieur hiérarchique, même, souvent?

Les semaines passant, Nicolas Sarkozy flatte au plus près ses auditoires, propos de bon sens et populisme de connivence, dans les salles de son tour de France. A Troyes, à propos des «affaires»: «Ça commence à me chauffer dans le bas du dos!» Il prend à témoin: «Si on voulait que je reste tranquillement dans mon coin, il ne fallait pas agir de cette façon.» Ou interroge, après les factures de Bygmalion, pendant la campagne de 2012: «Est-ce que vous croyez vraiment que j’ai eu l’occasion d’aller regarder les contrats de toutes les sociétés qui travaillaient pour faire les meetings, pour faire le décor?» Pour finir par demander, sous les acclamations de la foule: «Qui me rendra mon honneur?»

Il y a du «Sarko bashing» dans l'air

Cette manière, copie assez conforme des derniers meetings de 2012, va plutôt s’accentuant, depuis que son retour officiel en politique s’avère, depuis novembre, moins aisé que prévu. Pas de danger pour la présidence de l’UMP, qui lui est promise sans peine. Toujours confortables, les sondages sont néanmoins à la baisse (plus de 60% des adhérents). Plus embarrassant, il a réveillé l’antisarkozysme, justement des «élites» et des «corps intermédiaires», des médias et d’une opinion publique toute parisienne, qui l’assimilent volontiers à Patrick Buisson, son ex-conseiller venu de l’extrême-droite.

Il feint de ne pas en avoir cure. Cette adversité, devenue familière pendant la seconde moitié de son quinquennat, a même le don de doper sa détermination. Mais il y a déjà du «Sarko bashing» dans l’air.

Nicolas Sarkozy retrouve les réflexes de sa campagne de 2012. Il joue le bas de la société contre le haut. La province contre la capitale.

 

A chacun de ses meetings, l’ancien président dénonce «la guerre des ego» qui s’est emparée de son camp, et qui, à l’entendre, justifie à elle seule qu’il ait quitté sa retraite. Il est un peu comme François Hollande, toute proportion  gardée: il ne reconnaît plus son monde. Ces quadras qui s’exonèrent des disciplines hiérarchiques. Ces tweets qui déballent le linge sale de la famille. Ces médias empressés à déconstruire dans l’instant toute entreprise politique, par souci d’audience. Ces détestations de courants, qu’on sait potentiellement mortels depuis le conflit entre Fillon et Copé pour la direction de l’UMP. Nicolas Sarkozy entendait ramener la paix, à droite –évidemment sous son commandement. Mais voilà que Juppé et Fillon, pour ne citer qu’eux, déclarent leurs candidatures, déjà pour l’empêcher, lui, une fois maître de l’UMP, d’arranger les primaires de 2016 à sa façon, ou plus simplement de décider de ne pas en organiser et de s’autoproclamer.

Deux mois après son retour, Nicolas Sarkozy est déjà obligé de parer un peu au plus pressé. Il n’avait pas vu les choses tout à fait ainsi. Alain Juppé séduit les modérés de l’opposition, et même certains «déçus» de la gauche. La bataille pour le gain des suffrages centristes sera donc plus rude que prévu. Ses amis ont déjà perdu le leadership de l’UMP au Sénat, conservé par des fillonnistes, et l’ancien président peine à convaincre les incertains. Mais plus encore, l’atmosphère ambiante, qui fait les dynamiques, paraît déjà s’être retournée en sa défaveur. 75% des Français estiment sa rentrée politique manquée.

L’histoire se répéterait-elle déjà? Les «élites» et les médias lui étant hostiles, comme hier, et lui le leur rendant bien, Nicolas Sarkozy retrouve les réflexes de sa campagne de 2012. Il file au «peuple» des adhérents, et joue désormais plus résolument le bas de la société contre le haut. La province contre la capitale. Et ce peuple est désormais à droite, résolument. A la droite de la droite, même, si l’on se fonde sur les succès vampiriques du Front national depuis deux ans.

Le tournant de Nice

Il était temps pour lui que la campagne pour l’UMP s’achève, car Nicolas Sarkozy risquait de plus en plus de se retrouver écartelé, en tout cas en forte contradiction, à chacune de ses interventions, entre la modération relative que commande son souci affiché de «rassemblement» et le jusqu’au-boutisme identitaire auquel il s’abandonne désormais.

Le discours de Nicolas Sarkozy à Nice, le 21 octobre.

Le basculement remonte au 21 octobre, à Nice, dans un contexte géographique influencé, c’est vrai, par le FN, et où le candidat Sarkozy avait réalisé son meilleur score à la dernière présidentielle. Ce jour-là, l’immigration est redevenue pour lui une sorte d’astre noir magnétique, un sujet de bravoure ambigu, et n’a plus cessé de l’être depuis. «Les Français veulent rester en France!», proclamait-t-il sous les applaudissements. «Nous voulons bien accueillir les autres mais nous ne voulons pas changer profondément notre façon de vivre.» Les immigrés en situation irrégulière «ont vocation à être expulsés». Et, entre autres, «les repas à la carte» dans les cantines, à être supprimés.

Un vent mauvais souffle depuis les confins droitiers de l’opinion: l’idée montante, encore, que les clandestins, les sans emploi, les pauvres, même, se complaisent dans «l’assistanat». Des «devoirs» devraient compenser l’acquis de «droits» sociaux, entend-on. Les allocations devraient comprendre des contreparties. Celles des chômeurs, en particulier, qui devraient être en plus être dégressives… A tous ces échos d’une plus forte intolérance sociale, Nicolas Sarkozy paraît aussi acquiescer.

Pendant cette campagne de 2014, aux mots près, parfois, reviennent les saillies radicalisées des derniers discours du printemps 2012. L’ombre portée, toujours, de Patrick Buisson. Entêtante. Mais désormais, l’élève, sans le maître, se montre plus conservateur encore, seul, que sous l’influence directe de son inspirateur d’alors.

Deux exemples seulement, mais significatifs, augurant d’un futur programme à haute puissance désherbante pour le pays. Il y a deux ans, Nicolas Sarkozy proposait de restreindre l’accès à l’AME (aide médicale d’Etat), «ce tourisme médical sous prétexte d’urgence». Il propose maintenant de la supprimer. Idem pour l’espace Schengen, à fermer plus hermétiquement qu’en 2012. Fondues dans l’atmosphère européenne, actuellement fort «clivante», pour reprendre un adjectif souvent assimilé à l’ancien chef de l’Etat, de telles promesses, reprises par les droites de plusieurs pays, sont devenues plus habituelles.

Mais elles portent aussi un message subliminal; elles sont, pour Nicolas Sarkozy, une manière indirecte, mordante, rancunière, de vouloir faire regretter aux Français de l’avoir congédié en 2012. Sans la parenthèse socialiste, ses interventions télévisuelles comme ses discours de meetings exhaleraient sûrement moins d’extrémisme. Il aurait su, lui, rester un point d’équilibre entre la France d’hier et celle d’aujourd’hui, entre celle, «laxiste», de la gauche et celle de Marine Le Pen. Il aurait trouvé le moyen, lui, de retarder, de contrôler ce glissement à droite national, d’abord perceptible dans son camp. Demain, la potion sera forcément plus amère. Et de cela, laisse-t-il entendre, tout le monde est responsable. Sauf lui. Puisqu’il n’était pas là.

Publié samedi 29 novembre au matin, cet article a été réactualisé dans la soirée avec les résultats du scrutin interne.

 

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
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