France

Le PS à la recherche de son identité perdue

Eric Dupin, mis à jour le 01.12.2014 à 7 h 35

La charte qui sera soumise au vote des militants début décembre trahit cruellement la nudité idéologique du parti en ce début de troisième millénaire, en le réduisant à un socialisme de bons sentiments

Jean-Christophe Cambadélis à l'université d'été du PS à La Rochelle, le 29 août 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Jean-Christophe Cambadélis à l'université d'été du PS à La Rochelle, le 29 août 2014. REUTERS/Stephane Mahe

Qui suis-je? Dans quel état j’ère? La question identitaire a de quoi torturer le militant du PS, soutien d’un gouvernement qui, pour le moins, s’octroie quelque liberté à l’égard de la doctrine socialiste. Jean-Christophe Cambadélis en est parfaitement conscient.

Aussi le premier secrétaire du parti gouvernemental a-t-il cherché à sortir par le haut de la contradiction entre l’idéal de l’égalité et le réel de la compétitivité en proposant à ses camarades de redéfinir la «carte d’identité du Parti socialiste». Cet effort d’introspection idéologique avait le mérite d’esquiver une critique frontale des dérives droitières de l’exécutif tout en rassurant les militants sur le maintien d’un label socialiste ouvertement contesté par Manuel Valls.

Mais cette habileté a son revers. L’exercice a débouché sur un texte qui trahit cruellement la nudité idéologique du PS en ce début de troisième millénaire. La «Charte des socialistes pour le progrès humain» est un texte d’une vingtaine de pages au statut bâtard. Ce n’est ni une véritable «déclaration de principes», résumant l’identité du parti, ni un vrai document d’orientation de congrès, définissant une ligne politique.

Le socialisme des bons sentiments

Rédigée dans un style acceptable pour ce genre de littérature, cette «charte» est finalement surtout révélatrice des apories de la pensée socialiste d’aujourd’hui. Le parti de Jean Jaurès, Léon Blum ou François Mitterrand se raccroche d’autant plus désespérément à l’étiquette socialiste, brandie 35 fois au fil du document, qu’il peine désormais à lui donner un contenu précis.

A le lire, le socialisme n’est plus un système de pensée articulé autour d’une vision claire du monde, avec des adversaires et des acteurs identifiés, se proposant de construire une société meilleure grâce à une panoplie d’outils. Il est devenu un mot-valise charriant derrière lui toute une cohorte de bonnes intentions. C’est le socialisme des bons mots, promettant à larges brassées «l’émancipation», «la démocratie», «l’égalité réelle», le «progrès», «la justice sociale», etc.

Dès que le texte devient un tout petit peu concret, le malaise envahit le lecteur. La demande d’une «réforme exigeante du système financier» contraste fâcheusement avec la pusillanimité du gouvernement actuel, encore moins en pointe sur ce sujet que son homologue allemand. Le souhait que «les droits de salariés soient renforcés dans l’entreprise» nous remémore tristement les tentatives récentes de remettre en cause les seuils de représentativité.

«Certains vont constater la distorsion terrible entre ce que nous écrivons dans le texte et ce que nous faisons», s’est à bon droit inquiété Emmanuel Maurel, leader de l’aile gauche du PS, qui s’est abstenue sur cette charte. Il n’est pas sûr qu’il soit pleinement rassuré par cette merveilleuse phrase dudit texte: «En toute occasion et partout où ils se trouvent, les socialistes doivent dire ce qu’ils font et faire ce qu’ils disent.»

Ni acteurs ni adversaires

Apparemment peu affectés par la cruauté du monde, nos socialistes contemporains évoluent dans un univers de «valeurs» progressistes qu’ils s’emploient vaillamment à faire triompher sans avoir pour autant besoin de terrasser un adversaire ou de galvaniser des partisans.

Définir l’ennemi a assurément mauvaise réputation depuis que le juriste allemand Carl Schmitt a adhéré au parti nazi. Savoir quel est l’adversaire reste pourtant une condition de base de l’action politique. Le moins qu’on puisse dire est que le PS ne l’énonce pas clairement.

«Le capitalisme est devenu mondial et financier», observe-t-il benoîtement. Que voulez-vous, ma bonne dame, «tout circule, les idées, l’argent, les marchandises, les individus». Au passage, relève le texte, «le rapport de force entre capital et travail s’est détérioré» et «la social-démocratie appuyée sur l’Etat-providence se trouve affaiblie».

En tire-t-il la conclusion qu’il convient de cibler ce capitalisme mondialisé et financiarisé qui, de son propre aveu, «met en péril la planète»? Point donc. Il suffirait, entre hommes de bonne volonté, de «réguler le capitalisme pour le maîtriser». A un autre moment, les socialistes se proposent de «rendre l’économie fonctionnelle»...

Le PS n’est pas plus net quant à l’identité de ceux qu’il entend défendre. «Nous renvoyons dos à dos les tentations oligarchiques et populistes», lit-on avec un certain étonnement. Comme si l’on pouvait placer sur un même plan les véritables maîtres du monde actuel et l’agitation désordonnée de ceux qui tentent d’exploiter ces injustices.

La charte suggère simplement une «alliance des producteurs» mêlant «ouvriers, employés de la fonction publique et du secteur privé, ingénieurs, entrepreneurs, paysans, artisans, créateurs». Ce flou n’est guère surprenant dès lors que nos socialistes modernes répugnent désormais à toute analyse politico-sociologique, comme en témoigne cette délicate euphémisation: «Des classes sociales diffuses n’empêchent pas que les rapports de classe perdurent.»

Reculs et avancées

A bien des égards, cette nouvelle carte d’identité idéologique du PS représente une régression par rapport à sa dernière «déclaration de principes» datant de 2008. Le parti se proposait encore de «changer la société» et de porter «un projet de transformation sociale radicale». On devra désormais se contenter d’une «transformation sociale» tout court, qui «vise toujours le progrès humain».

Il y a six ans, le PS osait toujours se qualifier de «parti populaire ancré dans le monde du travail». De même avait-il le culot de s’en prendre au système économique actuel:

«Les socialistes portent une critique historique du capitalisme créateur d’inégalités, facteur de crises et de dégradation des équilibres écologiques, qui demeure d’actualité à l’âge d’une mondialisation dominée par le capitalisme financier.»

A l’heure où Emmanuel Macron est ministre de l’Economie, on se contente d’apprendre que «le socialisme est porteur d’une critique également culturelle du capitalisme». On comprend un peu mieux pourquoi Cambadélis s’est dernièrement laissé à gazouiller: «Le 6 décembre dans les Etats généraux, nous ferons notre Bad Godesberg idéologique C’est dans cette ville allemande que le parti social-démocrate allemand abandonna la référence marxiste en... 1959.

On reconnaîtra néanmoins que le nouveau texte de référence socialiste comporte quelques avancées sous l’étendard de «l’inventivité». Une timide critique du productivisme pointe parfois le bout de son nez sous les vocables d'«agro-écologie», de «finance solidaire», «réformisme écologique» ou même «éco-socialisme». Mais ces velléités de rupture avec ce que le progressisme économique peut avoir de plus archaïque se heurtent vite au conformisme, qui conduit la charte à saluer rituellement la «nouvelle croissance».

La patte de Martine Aubry se lit enfin dans l’heureuse référence à une «société du bien vivre», «bienveillante, où réussir sa vie ne consiste pas à avoir tout, mais à être soi». Face à «l’hyper-consommation», ici se niche la critique «culturelle» du capitalisme. Jusqu’au moment où un pouvoir rose se propose d’élargir le travail du dimanche...

L’étoile clignotante de la société du «buen vivir» ne saurait, au demeurant, dispenser de se frotter aux douloureuses questions de l’époque. L’immigration, pourtant devenue hélas l’un de nos principaux marqueurs politiques, est évacuée de la charte avec une invraisemblable légèreté. «Nous faisons le pari de l’humanité pour organiser les migrations à l’heure où elles concernent toutes les régions du monde», assène-t-elle. Les socialistes sont de sacrés parieurs.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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