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Présidence de l'UMP: l'impossible Monsieur Le Maire

Bruno Le Maire pendant un meeting à Nice, le 24 novembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Bruno Le Maire pendant un meeting à Nice, le 24 novembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Cultivé, consistant et constant, le seul candidat à la présidence de l'UMP ayant répété qu'il ne reviendrait pas sur le mariage pour tous prépare son arrivée sur le devant de la scène depuis deux ans. Mais il n'a pas réussi à incarner la droite, en excluant le centre, face à Nicolas Sarkozy.

Mais comment vous voulez qu’on fasse notre travail de journaliste avec un politique de ce genre? Il change peu d’avis, il est cohérent, il connaît ses dossiers, il n’a pas de casserole, il ne verse pas dans les excès rhétoriques, il ne fait pas tellement de gaffes, il écrit lui-même ses livres. Bruno Le Maire a-t-il décidé de saboter notre travail?

Ses goûts

Il est cultivé, ça, on l'aura compris, c’est l’élément récurrent dans les portraits qui lui sont consacrés. En gros, le type est spécialiste de tout. Il est «lecteur du Cardinal de Retz, de Saint-Simon et de Proust», fan de Formule 1 –«Ma grand-mère maternelle était une des premières pilotes d’avion de sa génération. Passionnée de mécanique, elle m’a transmis ce virus en m’apprenant très jeune à conduire». «Il est féru de gastronomie française – qu’il a fait inscrire au patrimoine de l’Unesco – mais aussi italienne ou asiatique». Il aime Louise Bourgeois et les peintres contemporains allemands, il fait du tennis et du footing –il était en couv de Running Attitude en octobre 2013:

«Il admire les pianistes Glenn Gould et Sviatoslav Richter, le chef d’orchestre Carlos Kleiber et relit Kafka ou Thomas Bernhard». Il est «fan de Thomas d'Aquin et de corrida». Et pour ajouter un peu d’exotisme à tout ça, quand il était étudiant, il a écrit deux romans pour la collection Harlequin, sous un pseudo anglais. Merci. N’en jetez plus.

Il a fait quoi?

Si on se penche sur son passé et bien, disons que, niveau scolaire, il ne s’en est pas trop mal sorti. Enfin... Il paraît qu’en hypokhâgne, il était très mauvais en version latine. On peut résumer son parcours avec cette phrase de Jean-Pierre Raffarin: «Le Maire a réussi dans tous les postes où on pensait qu'il échouerait». Il écrivait les discours de Dominique de Villepin, période faste, c’est-à-dire harangues à l’ONU contre l’intervention en Irak. Anthonin Baudry, son ami et le co-auteur de la BD Quai d’Orsay, dit «Ce n'est un mystère pour personne: au Quai, Bruno Le Maire n'était pas la plume, il était la superplume, celui qui supervisait le processus chaotique conduisant à l'élaboration des discours. (…) Dans cette bande dessinée, Bruno n'est pas incarné par un personnage, mais sa présence irradie tout l'album.»

Ensuite, Sarkozy le nomme ministre de l’Agriculture avec cette remarque «Au Quai d'Orsay, tu es ton sur ton, c'est sans surprise. A l'Agriculture, tu vas te révéler» (in Jours de Pouvoir). Et effectivement, il réussit plutôt bien dans un ministère où, franchement, c’était pas gagné. Au point qu’on le compare à Chirac. Rappelez-vous que, pendant longtemps, Jacques Chirac était vu comme technocrate au sang froid. C’est d’ailleurs, pour modifier cette image qu’il avait abandonné les lunettes. Et, tiens donc... Bruno Le Maire a aussi laissé tomber les montures.

De manière générale, depuis son passage au ministère de l’Agriculture, il tente de cultiver une ressemblance avec l’ancien Président qui avait si bien su faire oublier sa rigidité d’énarque, la même qui embarrasse un peu Bruno Le Maire. Ses proches sont chargés de le répéter aux médias. Thierry Solère: 

«Bruno c’est un Chirac jeune, peut-être en moins excité, mais il finira président de la République». 

 «Il a beaucoup observé la façon de faire de Jacques Chirac, confie l'un de ses fidèles. Cette façon de prendre le temps avec les gars, de boire une petite bière à l’issue des réunions...»

Il y a peut-être vaguement un petit quelque chose. via Wikimedia Commons

La cassolette

Il a une image de monsieur propre de la politique –même s’il a répondu sur TF1 qu’il n’était pas du tout assez musclé pour se présenter comme tel (il s’essaie à l’humour mais ce n’est pas encore sa qualité première). S’il ne traine pas de casserole, il a malgré tout une petite cassolette, révélée par Mediapart: sa femme Pauline était son assistante parlementaire à temps complet de 2007 à 2013 (avec une longue interruption pour congé maternité). Or son travail exact est flou. Elle se serait d’abord occupée du blog de son mari. J’ai fait des recherches, et en moyenne j’ai compté entre trois et quatre posts de blog par mois. On va dire que c’était une sacrée bonne planque, ce boulot. 

En 2009, Bruno Le Maire laisse son siège à son suppléant, Guy Lefrand qui explique qu’elle préparait les interviews. Problème, quand Bruno Le Maire décrit l’emploi du temps de son épouse en décembre 2012, il ne mentionne nulle part son boulot parlementaire. Simple oubli? En tout cas, ni Mediapart, ni les sarkozystes n’ont rien trouvé de plus concret. Interrogé par le site, Le Maire s'est contenté d'un «J'assume totalement».

Ses idées

Il a marqué la campagne de l’UMP en affirmant qu’il ne reviendrait pas sur le mariage pour tous. La déclaration était courageuse et avait l’avantage politique de lui donner une certaine consistance. De manière plus générale, entre ce qu’il prône dans son livre Jours de pouvoir, publié en 2012, et ses discours actuels, pas de différence notable. Il est de droite, mais pas libéral (il prône un Etat fort). Il est pour les réformes de la droite classique: alignement des cotisations retraite du public et du privé et suppression de tous les régimes spéciaux, pour une Europe des Nations et non pas une Europe fédérale, contre l’intervention de l’Etat dans la vie privée, pour une réforme de tous les impôts y compris l’ISF.

Titiou Lecoq

Pendant un meeting dans le 7ème arrondissement à Paris, je le surprends tout de même en flagrant délit de démagogie.

Attaquant la loi Taubira sur les peines alternatives: «Un délinquant doit être arrêté, jugé et faire l’intégralité de sa peine sous les barreaux». Bien sûr, il le pense sincèrement, mais la déclaration est un peu facile quand on connaît les problèmes de surpopulation carcérale. Plus gênants, ces propos tenus dans Paris Match en février 2011«On a laissé filer les choses. Il n’est pas normal qu’une partie de l’espace public soit pris par des ­religieux. Il est anormal que des femmes voilées travaillent dans les collèges, les ­cantines ou les hôpitaux. Il est inacceptable que dans certains collèges on impose des ­menus halal.»

C’est décevant de le voir tomber dans cette démagogie dont le seul but est d’effrayer pour ensuite se poser en rempart. Rappelons qu’il n’y a aucun collège dans lequel on impose du halal. Dans les écoles de Strasbourg, on en propose pour un prix plus élevé que le repas de base.

Il répondrait sans doute «qui pourrait nous reprocher de parler de thèmes qui inquiètent notre électorat? Pourquoi refuser une politique migratoire plus stricte? Pourquoi ne pas dénoncer les injustices liées à des prestations sociales qui découragent le retour à l’emploi? Non, ce sont nos expressions qui blessent inutilement, la rhétorique du clivage et de la dénonciation qui affaiblissent notre camp» (Jours de Pouvoir, p506). Comme quoi avoir conscience des risques de certains propos n’empêche pas de se vautrer parfois dedans. Mais portons à son crédit qu’on ne trouve pas d’autres expressions de ce genre dans ses interventions.

La réalité

Le plus intéressant chez lui, ce sont ses doutes, notamment sur le rapport au réel, un terme qui revient de façon lancinante dans son livre Jours de Pouvoir, dès l’avant-propos: 

«Tout est faux et de plus en plus faux dans ce que nous regardons de la politique. Les histoires fabriquées de toutes pièces ont remplacé les faits. (…) Si bien que la réalité ne compte plus, mais la représentation de la réalité. Images, réseaux, rumeurs, courriers électroniques, nouvelles en continu, tout se conjugue pour que le factice tienne lieu de vécu.» 

Plus loin: 

«En politique, comme en littérature, on ne construit rien sur la réalité, mais sur des représentations de la réalité. (…) Il faut entrer dans les représentations de chacun, qui sont la seule réalité tangible, tout le reste, chiffres, statistiques, ne donne que la mesure de la réalité, pas son expérience.» (p158) 

«Déjà usée comme un vieux tapis, la réalité ne satisfait plus personne» (p287) «la réalité semble filer entre les doigts comme du sable» (p427) 

«Si la réalité était la première absente de ces convocations politiques à grand spectacle et si le public le savait?» (p436) 

Faire de la politique, c’est fondamentalement se confronter à ce problème. Les élections se gagnent sur la capacité à proposer une représentation qui trouve un écho avec celle que chaque électeur porte en lui. L’exercice du pouvoir revient à se mouvoir entre cette représentation irréelle et une réalité mouvante, trop complexe pour être parfaitement appréhendée.

Malheureusement, dommage collatéral de l’ambition du pouvoir, la nouvelle posture de Bruno Le Maire lui interdit désormais de partager ces doutes. Entre l’écrivain et le politique, c’est ce dernier qui l’a emporté.

En fait, il ne ressemble pas à un politique?

Mais si. Rassurez-vous. La preuve, il expose femme et enfant dans les magazines:

Et son succès actuel n’est pas dû au hasard. Ça fait deux ans qu’il prépare son arrivée sur le devant de la scène. Depuis le 11 juin dernier, date à laquelle il annonce sa candidature, il annonce plus de 90 déplacements fièrement recensés dans une Google map sur son site (contre 20 pour Nicolas Sarkozy selon nos calculs), il a ratissé chaque circonscription, il est allé serrer toutes les mains qu’il pouvait, expliquer son cap. Alors que l’UMP reste la machine de l’ancien Président, Bruno Le Maire a créé un groupement politique à la marge, discrètement, qui lui a permis d’organiser sa campagne. 

Titiou Lecoq

C’était une vraie gageure, d’autant qu’en septembre 2012, quand il annonce déjà vouloir se présenter à la tête de l’UMP il n’obtient même pas les parrainages nécessaires. Mais d’abord, il va se servir des réseaux qu’il s’est constitué en suivant Villepin à Matignon, ensuite il va être servi par la crise interne du parti qui lui laisse de la place pour exister. Il mobilise notamment les jeunes militants qui aspirent à un renouveau du parti.

C’est donc bien un politique, avec ce que cela signifie de stratégie en tout genre.

A-t-il déjà gagné?

Evidemment. Il s’est fait connaître, il a réussi à s’imposer comme un candidat crédible. Preuve de cette victoire: d’après le Canard Enchaîné, Nicolas Sarkozy l’a traité de «connard» (dans cette très belle périphrase: «Ce connard que j’ai fait ministre.») Maintenant, il a besoin de faire plus de 20% à l’élection interne pour devenir incontournable. C'est d'autant plus nécessaire qu’il a pris un risque certain en se confrontant à son ancien patron.  

Il a cependant échoué dans un de ses buts: incarner la droite, en excluant le centre. Bien qu’il ait inlassablement répété, à chaque meeting et interview, qu’il représentait la droite face à un Nicolas Sarkozy qui considère le clivage droite/gauche dépassé et veut rassembler tous les Français, Bruno Le Maire s’est heurté à un problème d’image. Aux yeux de tous, Nicolas Sarkozy est l’incarnation de la droite, alors que lui-même, par son absence d’excès, d’outrance (ou de folie) et peut-être même son allure, paraît plus centriste.

On peut ne pas partager ses idées, mais Bruno Le Maire a des qualités indéniables. La question est de savoir si elles résisteront aux compromis que nécessite toujours l’accession au pouvoir. Dans Des Hommes d’Etat, il écrivait au sujet de Nicolas Sarkozy (p111): 

«Il a sacrifié (...) ce que je ne saurais pas définir, qui n’a pas de nom sans doute, la part de soi-même qu’on abandonne sur le chemin du pouvoir»

Qu’est-il lui-même prêt à abandonner sur ce chemin?

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