Culture

Cecilia Bartoli, la barock-star

Jean-Marc Proust, mis à jour le 09.12.2014 à 16 h 12

A chaque récital, Cecilia Bartoli électrise son public. Certes, les chanteurs figés appartiennent le plus souvent au passé et les récitals empesés se font rares. Mais la mezzo italienne a ce quelque chose en plus qui en fait une diva ou plutôt une rock star avec un répertoire du XVIIIe siècle.

Cecilia Bartoli avec sa statue du musée Grévin, en 2011. REUTERS/Jacky Naegelen

Cecilia Bartoli avec sa statue du musée Grévin, en 2011. REUTERS/Jacky Naegelen

7 novembre 2014 au Théâtre des Champs-Elysées: devant l’entrée, quelques spectateurs cherchent –en vain– une place. La salle est comble pour entendre Cecilia Bartoli, une des stars du monde lyrique, 48 ans. Quelques people ont fait le détour, dont un Premier ministre n’ayant pas renoncé à la vie lyrique.

Sous la direction de Diego Fasolis, l’ensemble I Barocchisti entame une vigoureuse marche d’ouverture. Un apéritif pour le public qui applaudit bientôt l’apparition de la chanteuse, sourire radieux, robe blanche dénudant généreusement ses épaules, longue traîne tout aussi immaculée. Quelques paillettes renvoient des éclats de lumière.

Photo : Edouard Brane (Universal)

Elle chante et le silence se fait

L’orchestre attaque le premier air et la voici qui se métamorphose. Le visage se contracte, grimace, le corps se tend quelque peu, les joues s’empourprent sous l’effort. La star cède la place à l’artiste, immense.

Certes, elle joue avec son public, à qui elle offre une statuaire marmoréenne pour marquer la tragédie, un sourire espiègle pour les airs plus légers, mais sans excès de théâtralité, sans cabotinage. La voix dit tout, le corps ne force en rien l’expression: à peine si sa main gauche se tend et se replie vers le cœur pour marquer une émotion, tandis que l’autre triture nerveusement un pan de la robe.

Fait notable, alors que les salles de concert sont en général des sanatoriums où chacun expectore fièrement ses glaires de la semaine, ici, le public est étonnamment concentré et discret. Un public qui a payé sa place, parfois fort cher, et vient pour écouter. Vraiment.

Au deuxième air, un «Brava!» tonitruant tombe du premier balcon. Dès lors, l’enthousiasme ira croissant. Mais avec respect: à plusieurs reprises, une fois la dernière note tue, le silence perdure quelques secondes, avant que se déchaînent les applaudissements. Là encore une exception.

Après l’entracte, la voici qui revient dans une robe identique, mais bleu clair (d’un mauvais goût très sûr). 

Photo : Edouard Brane (Universal)

D’un sourire elle désarme, d’une (rare) minauderie), elle fait rire, d’un aigu piano ou de vocalises vertigineuses, elle fait chavirer. La trompette lui joue un air virtuose de Steffani: elle fait mine de ne pouvoir le reproduire, de manquer de souffle puis s’acquitte de la mission avec une facilité déconcertante, devant une salle partagée entre le rire et l’admiration. En extase.

Elle n’oublie pas les musiciens qui l’accompagnent. Au moment des applaudissements, c’est eux qu’elle félicite, admirative.

Un répertoire largement inédit

Il y a un cas Bartoli. Certes, d’autres stars du classique (Roberto Alagna, Angela Gheorghiu, Rolando Villazón...) font des tournées mondiales, donnant des récitals devant des salles chauffées à blanc, mécanique bien rodée pour accompagner la sortie d’un disque.

Mais, et c’est là sa première différence, Cecilia Bartoli chante des morceaux quasi-inconnus, qu’elle est allée dénicher on ne sait où. Ou presque, comme elle l’explique à Libération:

«Lorsqu’ils quittaient la Russie, [ces compositeurs] devaient laisser leur musique à la cour. Ce qui explique que leur musique ait été oubliée et que l’on ignore aujourd’hui encore qu’il y a eu du baroque russe. J’ai donc dû demander à Valeri Guerguiev l’autorisation de consulter les manuscrits qui sont conservés dans la bibliothèque du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg.»

Qui, franchement, connaît Hasse, Porpora, Raupach, Steffani? Là où ses collègues alignent les airs les plus célèbres de Bizet, Mozart, Puccini ou Verdi, Cecilia ouvre son dernier disque par un extrait de La forza dell’amore e dell’odio, premier opéra italien, représenté en Russie, en 1734, dû à Francesco Domenico Araia (1709-1770). Un compositeur oublié qui ne dispose même pas d’une fiche Wikipédia en français (mais en italien, anglais et en allemand oui).

Comme tous les défricheurs du baroque, Cecilia Bartoli hante donc les bibliothèques à la recherche d’œuvres disparues. Puis redonne vie à ces musiques oubliées, les accompagnant d’un solide travail musicologique: ses CD sont des livres-disques, le dernier comprend 120 pages d’explications et illustrations. S’y ajoute un habillage historique astucieux: évoquant les figures d’Anna Ivanovna, nièce de Pierre le Grand, Elisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand, et Catherine II, Cecilia pose en tsarine. Un nouvel avatar pour celle qui aime tant se déguiser.

Et qui n’hésite pas à briser les codes du classique en faisant, par exemple, la promo de son disque en maillot de bain.

 

Trois heures de dédicaces

Pour cela, elle n’a guère à forcer sa nature. «Généreuse», voilà comment chacun peut la définir pour l’avoir vue en public. Ce soir-là, elle a donné cinq bis dont le dernier, spectaculaire, avec toque, gantelet et long manteau de fourrure (un faux, assure le programme, sans doute par crainte des défenseurs des petites bêtes), laisse à penser que tout était programmé. Peu importe: l’enthousiasme est à son comble.

Le public la salue d’une standing ovation. Suit une longue séance de dédicaces. Les fans, ils sont une bonne centaine, se pressent. Il est 23 heures et l’équipe d’Universal me prévient:

«Il y en a pour trois heures.»

Photo : Edouard Brane (Universal)

C’est que Cecilia ne se contente pas de signer à la va-vite ses albums. Elle discute, sourit, éclate de rire, embrasse, se laisse photographier et signe tout ce qu’on lui présente: un CD, un programme du concert, un billet d’entrée et des photos… Photos de spectacles, portraits avec des fans et jusqu’à cette photo en maillot de bains dans une mer bleu turquoise, extraite du film promotionnel. Elle éclate de rire et signe:

«Vacanze! Evivva! Cecilia»

Radieux, le fan, un quinquagénaire grisonnant, nous explique:

«Elle a signé des photos que j’avais prises avec elle, en avril, ici au Théâtre des Champs-Elysées, après Otello. Et celle en maillot, elle l’a postée sur son Facebook

Il la suit depuis une vingtaine d’années, et ses «premiers rôles à Paris, quand elle n’était qu’un Chérubin...».


Chaque dédicace l’occupe au bas mot cinq minutes. Fatiguée? Sans doute, mais elle n’en laisse rien paraître, débordante d’un enthousiasme qui force l’admiration.

«C’est sublime!»

«Merci pour ce bonheur...»

«Vous êtes exceptionnelle...»

«Quand revenez-vous à Paris?»

«Quel bonheur!»

«Venez en Israël!»

«Magnifique...»

«J’ai chanté aussi mezzo-soprano à l’école russe...»

Les spectateurs se suivent, racontent un brin d’histoire ou disent leur admiration. Elle en reconnaît certains qu’elle salue chaleureusement:

«Comment ça va? Ça fait longtemps!»

Dans l’équipe d’Universal, on note les adresses mail de ceux qui n’ont pas de quoi se prendre eux-mêmes en photo. «A quelle date l’anniversaire?», s’enquiert la chanteuse, au moment de dédicacer un disque.

Professionnalisme? Sans doute, mais aussi une incroyable spontanéité. Une humanité qui se vérifie lorsqu’il s’agit de récompenser des fans lors d’un concours.

 

 

Le miracle Bartoli

Le disque St Petersburg se vend parfaitement bien. Résultat d’une campagne promotionnelle savamment conduite? Un « char d’assaut médiatique» aussi discret « que les tanks soviétiques entrant dans Prague en 1968», persifle le site ForumOpera. Vidéos teasing, soirée au Château de Versailles, récitals, photos kitsch. Elle a «adopté les méthodes de la pop, avec enregistrement, concert de lancement, promo puis tournée mondiale», observe Yann Ollivier, directeur général d'Universal classics et jazz France. Enfin presque.

Détestant l’avion, elle préfère se limiter à l’Europe, même s’il lui faut parfois vaincre ses craintes. Elle dit être arrivée à Saint-Pétersbourg en brise-glace et est déjà allée aux Etats-Unis en... bateau (une star peut tout se permettre, même de prendre le temps).

 

Le miracle Bartoli, c’est de vendre des disques avec des airs et des compositeurs inconnus ou presque. Et ses enregistrements s’arrachent: 400.000 ventes pour Sacrificium et Opera Proibita, 500.000 pour Vivaldi. «Elle est la seule à pouvoir faire de telles ventes avec ce répertoire», estime Yann Ollivier. En moins de trois semaines, «St Petersburg était déjà presque disque d’or».

Il est un peu plus de minuit et quelques dizaines de fans patientent encore, munis d’un post-it où ils ont inscrit leur nom. Attendant ces quelques minutes où ils pourront lui toucher les cheveux, l’embrasser, repartir avec son sourire dans les yeux.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
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