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Extrême droite: la fin du modèle social-démocrate suédois?

Fabien Escalona, mis à jour le 04.12.2014 à 14 h 23

Dans un paysage politique en pleine recomposition, l’extrême droite suédoise est en train de s’installer à des niveaux inédits. Elle vient même de faire tomber le nouveau gouvernement. Comment en est-on arrivé là?

Le drapeau suédois flotte au dessus d'une maison près de la ville de Sodertalje, au sud ouest de Stockholm. REUTERS/Cathal McNaughton

Le drapeau suédois flotte au dessus d'une maison près de la ville de Sodertalje, au sud ouest de Stockholm. REUTERS/Cathal McNaughton

Les médias francophones, pourtant friands de tous les événements témoignant peu ou prou d’une «montée des populismes», ont peu commenté celui qui s’est produit le 14 septembre dernier. Lors des élections législatives tenues en Suède, un parti de droite radicale aux origines néo-nazies, les Démocrates Suédois (SD), a réalisé un score à deux chiffres pour la première fois de l’histoire du pays, obtenant 49 sièges au Parlement. 

Grâce à son poids politique inédit, le parti SD vient de faire tomber le gouvernement de gauche nouvellement investi. Il a en effet soutenu mercredi 3 décembre au Parlement suédois le budget de l'opposition, en fustigeant la politique d'asile prévue par les sociaux-démocrates et les Verts. Des élections anticipées en mars ont été annoncées dans la foulée. La percée et l'influence inédites des Démocrates Suédois constituent une brèche de taille dans le mythe ressassé du «modèle suédois».

De fait, les Scandinaves en général et les Suédois en particulier apparaissent aux autres Européens un peu comme ces amis à la fois beaux, sportifs et intelligents: on les admire mais ils nous agacent un peu. Dans le cas de la comparaison entre nations, celles du Nord sont en effet connues pour avoir édifié des Etats sociaux très inclusifs et généreux, tout en maintenant la compétitivité de leurs économies à un haut niveau et en maîtrisant l’évolution de leurs dépenses publiques. Cette insolente quadrature du cercle, supposément réalisée dans un relatif «consensus» politique et social, se traduit en outre par des niveaux de confiance envers les institutions plus élevés qu’ailleurs.

Un «modèle» difficilement reproductible, avec des zones d’ombre importantes

En réalité, de très sérieuses nuances invitent à ne pas succomber au fantasme de converger vers un modèle difficilement reproductible et en voie de déconstruction. Certes, les équilibres sociopolitiques des pays scandinaves ont longtemps paru enviables pour les partisans de la social-démocratie, entendue à la fois en tant que force politique et en tant que modèle de protection sociale (fondé sur l’universalité des prestations et une fiscalité lourde mais acceptée).

Il faut cependant prendre conscience que ces équilibres se sont cristallisés à partir de trajectoires historiques «irrattrapables», au cours desquelles se sont sédimentées un certain nombre de particularités: le poids et l’organisation de la paysannerie, la matrice protestante de mouvements d’émancipation populaires, la fragmentation politique de la bourgeoisie, une transition sans révolution vers la démocratie, des organisations syndicales et patronales puissantes et centralisées, etc.  

De plus, les historiens ont justement montré que le caractère progressiste ou consensuel de la construction de l’Etat social a été rétrospectivement exagéré. Les systèmes de protection sociale ont longtemps été hybrides, laissant par exemple perdurer des aides locales fonctionnant sur le mode de la charité sévèrement accordée. Dans le dernier tiers du XXe siècle, un retour critique sur les dérives eugénistes pratiquées jusque dans les années 1970 a aussi marqué le débat public suédois. Par ailleurs, la conflictualité sociale fut intense pendant de longues périodes: atteignant des pics dans la Suède d’avant les années 1930, elle a ressuscité dès que le compromis noué durant cette décennie n’a plus trouvé les moyens de sa reproduction. Le zénith de la social-démocratie a ainsi moins reposé sur une culture qui aurait été propre au Nordiques, que sur la concordance provisoire des stratégies respectives des intérêts organisés.

Surtout, les Etats sociaux nordiques ont tous connu une forme de renversement «disciplinaire» depuis les années 1970, coïncidant avec la montée en puissance du néolibéralisme aux Etats-Unis et en Europe. Selon le chercheur Johannes Kananen, les élites politico-administratives des pays du Nord se sont toutes orientées vers la soumission au paradigme de «l’État dans la compétition internationale». Concrètement, cela s’est traduit par la définition de politiques sociales au niveau individuel et non plus collectif, l’abandon de politiques keynésiennes au profit de politiques pro-business, et surtout le passage des principes d’universalité, d’inclusion et de redistribution à ceux de sélectivité, de ciblage et d’incitation au travail.

Dans le cas de la Suède, de nombreuses réformes, mises en œuvre dans les années 1980 et 1990 sous l’impulsion ou avec l’accord des sociaux-démocrates, ont contribué à la transformation de l’économie politique du pays. La dérégulation des marchés de capitaux, l’abandon du plein emploi comme priorité de la politique économique, les restrictions dans les dépenses et l’emploi publics, la réduction de la progressivité de l’impôt, la réforme des retraites, l’ouverture au privé de la fourniture de biens sociaux, l’insécurité accrue sur le marché du travail… tout ceci a concouru à l’augmentation des inégalités de revenus, à la réduction de la part du travail dans la richesse nationale, à l’apparition du chômage de masse, au recul du secteur public et à la marchandisation de la protection sociale.

Ces processus se sont traduits spatialement, ce qui a été favorisé par le démantèlement de l’ambitieuse politique du logement autrefois impulsée par les sociaux-démocrates. Il en a résulté que la dynamique de métropolisation s’est accompagnée d’une véritable ségrégation sociale et ethnique, qui a fourni l’arrière-plan des émeutes urbaines ayant éclaté dans des quartiers populaires de Stockholm en 2013. Ces événements n’ont pas alimenté de poussée des attitudes xénophobes en général, mais ont pu conforter ceux qui les expriment dans leur choix de soutenir un parti comme les Démocrates Suédois, lesquels ont gagné plus de 400.000 électeurs depuis 2010, sur 6 millions de votants.

Un paysage politique en profonde mutation

De fait, lors des élections législatives du 14 septembre dernier, seuls les électeurs de SD plaçaient l’immigration comme leur préoccupation première. Pour le reste, c’est l’enjeu des performances sociales du pays qui a été au cœur des débats (la droite radicale n’a pas évité le sujet, mais a évidemment lié son soutien à l’Etat-providence à l’arrêt de l’accueil des migrants, dans un exercice de «chauvinisme social» désormais classique en Europe).

En plus de l’exaspération face à un chômage enkysté au niveau de 8% de la population active, les Suédois ont en effet été échaudés par plusieurs scandales impliquant des grands groupes prospérant dans le secteur de la santé et de l’éducation, tout en étant financés par les contribuables. Les deux années précédant l’élection, des rapports de l’OCDE ont d’ailleurs fait grand bruit dans le pays: l’un établissant que l’augmentation de la pauvreté monétaire y avait été la plus forte durant les vingt dernières années; l’autre enregistrant sa dégringolade dans le classement PISA des performances éducatives.

Les résultats des élections sont en tout cas très instructifs. Pour comprendre leur signification, il faut rappeler que la Suède fut, des années 1920 aux années 1970, le «prototype du système à cinq partis» propre à la Scandinavie. Il s’agissait d’un système partisan organisé autour d’un bloc de gauche composé d’une social-démocratie puissante et d’un parti communiste faible mais stable, et d’un bloc non-socialiste fragmenté entre conservateurs, libéraux et agrariens. Le SAP (sociaux-démocrates) a longtemps été un parti prédominant de ce système, oscillant entre 45% et 50% des suffrages et dirigeant le gouvernement sans discontinuer de 1932 à 1976.

Par la suite, de nouveaux partis sont apparus, sur la base de nouveaux enjeux complexifiant la compétition électorale (écologistes, féministes, fondamentalistes protestants, droite radicale). Leur essor, indéniable, s’est fait lentement et par à-coups. Ils représentent aujourd’hui un petit tiers de l’électorat.

Mais ce sont ces dernières années qui ont enregistré des évolutions majeures des rapports de force, consacrées par l’élection de 2014:

1.Les conservateurs, première force de la coalition de droite
 

En premier lieu, la prééminence des conservateurs dans la coalition de droite au pouvoir entre 2006 et 2014 a été confirmée. Reinfeldt a ainsi été le premier chef de gouvernement Modéré à se succéder à lui-même. Alors même que sa formation recule, sa part dans le total des suffrages recueillis par l’Alliance des partis de droite tourne désormais autour de 60%, un niveau inédit.

2.Le déclin de la social-démocratie

2. Les sociaux-démocrates ne sont que les vainqueurs par défaut du scrutin de 2014. Ils ne doivent qu’au recul de 10 points enregistré par l’Alliance d’avoir formé un gouvernement. Avec 31% des suffrages, le SAP reste quasiment stable par rapport au score traumatique de 2010, c’est-à-dire un étiage le ramenant à… 1914. Il peine à capter l’électorat le plus jeune, davantage attiré à gauche par les écologistes et les féministes, qui ont réalisé une petite percée le 14 septembre (3,1%). La réduction de la taille électorale de la social-démocratie, alors même qu’elle était dans l’opposition, est bien désormais une donnée structurelle du paysage politique suédois. Elle s’accompagne d’un déclin de sa part dans le total des voix recueillies par la gauche.

3.L'essor de l'extrême droite

Depuis 2002, la droite radicale a trouvé son agent électoral, le SD doublant son score à chaque scrutin législatif. La durabilité de ce succès reste à confirmer, mais apparaît déjà supérieure à celle d’un autre parti de droite «antisystème» entré au parlement en 1991, pour en ressortir définitivement trois ans plus tard (Nouvelle Démocratie). Le SD apparaît comme un cas d’école d’une mutation partisane, ayant permis à une formation de rencontrer un potentiel électoral latent dans la population, repéré par les politistes dès le début des années 2000.

Alors qu’à sa fondation en 1988, le SD se réduisait à un conglomérat répulsif de néo-nazis, négationnistes et suprémacistes blancs, il est en effet devenu peu à peu présentable. Il s’est débarrassé des éléments les plus radicaux et/ou délinquants ainsi que de son imagerie anxiogène, et a proclamé son rejet du racisme. Il s’est aussi emparé de métaphores rassurantes ayant autrefois été investies d’un contenu progressiste par la social-démocratie, comme celle du «foyer du peuple», que le SD prétend protéger de menaces extérieures telles que les vagues migratoires, le multiculturalisme et l’Union Européenne. S’il recueille quelques suffrages provenant des rangs sociaux-démocrates, son principal réservoir de voix vient cependant de la droite.

4.L'absence de cohésion à gauche

Au sein de la gauche, les sociaux-démocrates ont dédaigné le désir de la gauche radicale de participer à une coalition gouvernementale. Ecarter ce possible partenaire présentait le triple avantage de libérer des postes, d’éviter des négociations ardues (le Parti de gauche souhaitait en finir avec les bénéfices privés dans le secteur social), et de ne pas s’aliéner les partis de l’Alliance de droite. C'est pourquoi le gouvernement formé par le SAP et les Verts était minoritaire et ne reposait que sur l’abstention ou le support de plusieurs formations politiques, y compris de droite. La fragilité de cet attelage a été démontrée plus tôt que prévu, avec la décision de la droite radicale de soutenir le budget d'une opposition toujours soudée derrière les conservateurs.

En résumé, le scrutin de 2014 a confirmé le déclin collectif des partis de gouvernement les plus anciens du système; la banalisation de la social-démocratie; la division entre un centre-gauche social-démocrate/écologiste et la gauche radicale; l’émergence d’un parti de droite radicale aux origines sulfureuses mais prospérant sur un terreau semblable à ses homologues d’Europe de l’Ouest. Sur le plan politique comme sur le plan économique, ces évolutions vont bien dans le sens d’une convergence avec les autres démocraties européennes, écornant toujours plus l’image d’Epinal de l'«exceptionnalité suédoise».

Depuis mercredi 3 décembre, l'instabilité ministérielle doit être ajoutée à ce tableau politique en pleine recomposition.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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