Après l'apartheid, la pression internationale peut-elle déverrouiller le conflit israélo-palestinien?

Nelson Mandela et Yasser Arafat à l'aéroport de Lusaka, le 27 février 1990. REUTERS/Howard Burditt.

Nelson Mandela et Yasser Arafat à l'aéroport de Lusaka, le 27 février 1990. REUTERS/Howard Burditt.

Il y a vingt ans, des ultimatums et des boycotts avaient contribué à la paix en Afrique du Sud. Des initiatives comme celle que s'apprête à prendre le Parlement français peuvent-elles, à terme, avoir le même effet?

Un jour de la fin février 1990, la longue silhouette de Nelson Mandela apparaît à la porte d’un avion. Libéré quelques jours auparavant, l'ex-plus célèbre prisonnier politique du monde vient consulter les dirigeants du Congrès national africain (ANC) en exil à Lusaka (Zambie). Au bas de la passerelle, il est accueilli par le Président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) Yasser Arafat, l’un des principaux soutiens et pourvoyeurs de fonds de l’ANC.

Main dans la main et poing levé, les deux hommes[1] traversent le tarmac de l’aérodrome. Symboles de deux grandes causes révolutionnaires du XXe siècle, Mandela et Arafat ont alors plus de points communs qu’on ne le pense: tous deux ont très tôt prôné la lutte armée et incarné une ligne à contre-courant de leur époque. Pour Arafat, le nationalisme palestinien contre les marxistes et les pan-arabistes. Pour Mandela, l’idée d’une Afrique du Sud réconciliée contre les pan-africanistes et les partisans de la révolution socialiste.

Mais leurs objectifs sont diamétralement opposés: en Afrique du Sud, Mandela veut que les bantoustans (enclaves ethniques et territoriales, déclarées indépendantes unilatéralement par le régime d’apartheid) soient démantelés pour réunifier Noirs et Blancs et leur donner les mêmes droits démocratiques au sein d’une «Nation arc-en-ciel». En Israël et Palestine, Arafat, qui avait longtemps rêvé d’un Etat (arabe) sur toute la Palestine, s’est résigné à obtenir le partage de la terre de Palestine entre l’Etat d’Israël et un Etat palestinien, à séparer les deux peuples pour qu’ils puissent vivre côté à côte.  

Aucun de nous, journalistes présents[2] ce jour-là dans la capitale zambienne, ne se doute qu'il a devant les yeux deux futurs prix Nobel de la Paix. A peine deux ans et demi plus tard, Yasser Arafat signera les accords d’Oslo avec le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, quelques mois avant que Nelson Mandela ne soit élu, lui, président de la République d’Afrique du Sud.

L’un a réussi, l’autre pas

Voilà aujourd’hui plus de deux décennies que le processus de paix a été déclenché en Afrique du Sud, conduisant au démantèlement de l’apartheid et aux premières élections démocratiques. La guerre civile a été jugulée. Le pari de la paix gagné.

Les accords d’Oslo, signés en septembre 1993, n’ont en revanche pas permis l’émergence d’une Palestine autonome puis indépendante: à la place, on a assisté à l’engrenage répression-attentats, à l’influence grandissante des «extrêmes». La perspective d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 paraît de plus en plus utopique.

Lorsqu’on se remémore la scène du tarmac de Lusaka, et quoique la comparaison ait ses limites, on peut s’interroger: pourquoi cela a-t-il «marché» pour les Sud-Africains, et pas pour les Israéliens et les Palestiniens?

Bien des explications ont été avancées: la personnalité et l’influence des acteurs politiques, le sentiment de culpabilité des blancs d’Afrique du Sud, l’impréparation des Israéliens aux concessions nécessaires et leur sentiment de vulnérabilité; la poursuite de la colonisation israélienne, la construction du mur et l’encerclement des villes d’une part, la poursuite des attaques et du terrorisme d’autre part, sur fond de refus des Palestiniens à reconnaître la légitimité d’un foyer national juif en terre de Palestine; le facteur religieux –juifs contre musulmans–, alors que l’Afrique du Sud est un pays homogène, majoritairement chrétien.

Le rôle décisif des Etats-Unis

Toutes ces raisons –et bien d’autres– sont pertinentes. Mais la force d’impulsion (ou de blocage) se trouve sans doute à des milliers de kilomètres d’Afrique du Sud et d’Israël. La communauté occidentale, les Etats-Unis en premier lieu, a joué un rôle décisif dans le succès ou l’échec de ces processus.

Ainsi, en Afrique du Sud, par exemple, sans l’intervention directe de George H. W. Bush, qui l’a littéralement forcé mi-1991 à démanteler la totalité de l’arsenal juridique de l’apartheid, le gouvernement nationaliste blanc se serait arrêté en chemin. La chute du mur de Berlin avait libéré l’Ouest de la hantise de la menace communiste, et les lobbies ont alors joué à plein: le mouvement anti-apartheid des Noirs américains a poussé alors Washington et certains gouvernements européens à dénoncer et rompre avec la politique d’apartheid. En solidarité avec les Noirs d’Afrique du Sud, ce lobby encourage et mène le boycott culturel d’une part, les sanctions économiques et financières de l’autre.

Résultat: les milieux d’affaires sud-africains blancs, inquiets de voir l’économie sud-africaine fragilisée par ces mesures, vont prendre langue en grand secret avec les «terroristes» de l’ANC en exil. Le mouvement est lancé, qui sera poursuivi ensuite par le gouvernement afrikaner.

Rien de tel en revanche envers Israël: après sa responsabilité dans l’extermination de 6 millions de Juifs sur son territoire, l’Europe se sent le devoir de protéger l’existence du nouvel Etat, et l’alliance stratégique des Etats-Unis avec Israël au Proche-Orient est capitale. Les lobbys, très influents, jouent dans ce sens. A l’inverse de l’affaire sud-africaine, ils ne poussent pas à la négociation pour un Etat palestinien.

Conséquence: au-delà de simples exhortations verbales, pas de véritables pressions pour une solution négociée. Et à la différence de ce qui s’est passé pour l’Afrique du Sud, les pays occidentaux n’ont jamais voté de sanctions à l’encontre d’Israël. Certaines organisations –et certains Israéliens, ultra minoritaires– prônent pourtant le boycott des produits issus des colonies, voire même d’Israël. Or, en France, cela peut valoir à ces organisations d’être poursuivies pour provocation à la discrimination: la circulaire Alliot-Marie de 2010 le rappelle encore aux procureurs généraux.

De même, aux Etats-Unis, en 1990 puis en 1994, les présidents George H. W. Bush et Bill Clinton ont signé successivement deux textes de loi interdisant le financement par les Etats-Unis de toute agence des Nations unies qui reconnaîtrait l’Etat palestinien. Voilà pourquoi l’Unesco ne reçoit plus de subsides américains depuis 2011.

Et lorsque cette année-là, Mahmoud Abbas tente d’obtenir l’adhésion pleine et entière d’un Etat palestinien à l’ONU (il faut neuf voix sur quinze au Conseil de sécurité), Washington ne cache pas son intention de mettre son veto. Le président du territoire palestinien obtient à la place, en 2012, un «statut d’Etat observateur» aux Nations unies, identique à celui du Vatican.

Plus qu’un geste symbolique?

C’est dans ce contexte que l’on peut replacer le mouvement, encore timide en Europe, qui se dessine: après le Parlement britannique, le Parlement français s’apprête à voter une résolution demandant la reconnaissance de l’Etat palestinien. A défaut d’autres mesures contraignantes (dans le domaine du commerce, de la coopération, de l'aide financière, de l'appui militaire), peut-on voir dans la menace de la reconnaissance de l’Etat palestinien –qui n’est tout de même qu’un expédient– un moyen de pression sur Israël?

Cette initiative du Parlement français est dénoncée par le gouvernement israélien. Selon le Premier ministre Benyamin Netanyahou, elle va encourager l’intransigeance palestinienne. La reconnaissance, dit-il, ne peut avoir lieu avant le terme des négociations.

Si cette reconnaissance devait être entérinée par le gouvernement français et par le gouvernement britannique, comme elle l’a déjà été en Suède, alors le rapport de forces au Conseil de sécurité serait modifié. Seule une reconnaissance par les gouvernements peut constituer une pression notable sur Tel-Aviv et Washington. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que l’établissement de l’Etat palestinien serait assuré. Mais la pression qui en découlerait pourrait être comparée aux pressions qui avaient été exercées par l’Occident sur l’Afrique du Sud.

Le paradoxe, cependant, c’est qu’il est possible que cette «reconnaissance» n’ait désormais d’autre valeur qu’incantatoire, car elle survient à un moment où l’existence d'un Etat palestinien paraît de moins en moins possible et réalisable. S’il ne devait jamais voir le jour, et si la présence palestinienne devait se réduire à quelques mini-enclaves semi-autonomes, sans lien territorial entre elles, et totalement dépendantes économiquement et militairement d’Israël, alors là, oui, la comparaison avec ce qu’était l’apartheid et ses bantoustans aurait un sens.

1 — Au pied de la passerelle, pour traverser le tarmac aux côtés de Mandela et d’Arafat, il y avait aussi Mouammar Kadhafi Retourner à l'article

2 — Ariane Bonzon a été correspondante à Johannesbourg de 1988 à 1992, puis à Jérusalem de 1992 à 1996 Retourner à l'article

Partager cet article