Science & santé

On ne peut pas vraiment dire que Paris est «aussi polluée qu’un studio occupé par huit fumeurs»

Jean-Yves Nau, mis à jour le 27.11.2014 à 14 h 50

Paris, le 13 mars 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Paris, le 13 mars 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

La mise en scène était presque parfaite. Et le résultat a dépassé les espérances des producteurs. «Diesel et pollution de l’air, l’étude scientifique qui alarme» – Le Monde. «A Paris, respirer nuit gravement à la santé» – Le Parisien. De cette médiatisation intense, on retiendra qu’une publication scientifique aurait pour la première fois démontré que respirer dans les rues de Paris équivaut, lors de certains épisodes de pollution, à respirer dans une pièce de 20 mètres carrés dans laquelle se trouveraient huit consommateurs de cigarettes. La vérité? Elle est un peu plus compliquée.

Ces informations alarmistes ont précédé et suivi une conférence de presse organisée dans la matinée du 24 novembre, conférence de presse intitulée «Ballon Generali», du nom de la puissante compagnie d’assurance italienne. Il s’agissait alors de donner les premiers résultats de l’opération «Laboratoire volant». Soit une initiative réunissant la société Aérophile en partenariat avec la ville de Paris, l’assureur Generali, Airparif et le laboratoire LPC2E (Laboratoire de physique et chimie de l’environnement et de l’espace) du CNRS.

En pratique,  il s’agissait d’équiper le ballon situé Parc André-Citroën d’un appareil de recherche, le LOAC (Light Optical Aerosol Counter). Ce dernier avait pour objet de mesurer les particules atmosphériques et de calculer, toutes les heures, un indice de pollution de l’air à partir des stations parisiennes d’Airparif –indice qui pourrait être retransmis par un système lumineux éclairant son enveloppe. C’est ainsi, dans le cadre d’un  projet de recherche, que le laboratoire LPC2E du CNRS a été amené à mesurer les particules très fines (inférieures à 1 micron) depuis le sol jusqu’à 300 mètres de hauteur au-dessus du parc.

Ces données «sur la hauteur» ne sont pas uniques ni, en elles-mêmes, nouvelles: elles viennent compléter les mesures de particules de type PM10 et PM 2,5 mesurées en Ile-de-France sur les réseaux d’Airparif. Des mesures dont les résultats sont à la fois régulièrement publiés et pris en compte pour leurs effets sur la santé humaine.

De ce point de vue, la conférence de presse du 24 avril n’a pas fourni de révélations fracassantes; elle a consisté à présenter de manière rétrospective et sous un nouvel angle des données connues sur deux récents pics de pollution, en décembre 2013 et en mars 2014.

La nouveauté concernait le fait de s’intéresser à un nouvel éventail de particules très fines: celles comprises entre 0,2 et 1 µm (micromètre) et non plus seulement celles les particules supérieures à 2,5 micromètres (PM 2,5) ou à 10 micromètres (PM10). Seules les particules les plus grosses font l’objet de réglementations et de recommandations.

Contrairement à ce qui a été publié, ces informations ne résultent pas, stricto sensu, de la publication d’une «étude scientifique» dans une revue spécialisée –publication après relecture par les pairs et acceptation par les responsables de la revue. Jean-Baptiste Renard (CNRS), responsable du travail réalisé ici, en convient volontiers. Il évoque un engagement de longue date pris auprès de ses partenaires et distingue bien entre la présentation power point qu’il a faite le 24 novembre et la somme des données qu’il a récoltées et analysées via son LOAC.

Il nous explique:

«Ces résultats ont été soumis pour publication à la revue Atmospheric measurement techniques et ils devraient être prochainement connus de la communauté scientifique.»

L’autre point de discussion concerne l’analogie faite entre la concentration en particules de l’atmosphère parisienne lors des pics de pollution et celle des atmosphères enfumées que l’on peut retrouver dans des espaces confinés. Soit, en l’espèce, une pièce de 20 mètres carrés où se trouveraient huit personnes consommant des cigarettes de tabac. C’est là une image qui a marqué les médias.

«Ce n’est pas une extrapolation», assure Jean-Baptiste Renard qui concède une analogie «un peu à la hache». «Mais j’ai bien réalisé l’expérience avec l’aide de collègues, dans une pièce de 20 mètres carrés et soixante-cinq mètres cubes», précise le chercheur. On peut établir cette comparaison sur la base des particules de particules fines de diamètre compris entre 0,2 µm et 1 µm.

«Il y a 200 fois plus de particules comprises entre 0,2 et 1 µm qu’entre 1 et 10 µm, ajoute Jean-Baptiste Renard. Et il ne s’agit là que de la partie immergée de l’iceberg, car les particules en dessous de 0,2 µm sont encore plus nombreuses.»

L’analogie pollution parisienne-tabagisme passif se fonde ici sur le nombre de particules décomptées. Nullement sur leur nocivité démontrée: les particules issues des moteurs diesel ne sont pas celles générées par de la combustion des cigarettes de tabac.

«Certes, reconnaît le chercheur, mais elles sont toutes issues de la combustion de carbone, d’où leur caractère pathogène.» D’où l’assimilation, quelque peu forcée, entre le tabagisme passif au sein d’un studio enfumé et les rues de la capitale lors d’un pic de pollution. «Ces particules vont passer dans le sang, qu'elles soient issues du tabac, de la pollution ou d'un steak trop cuit», explique-t-il à France TV info. Avant de modérer son propos:

«Il ne faut pas aller trop loin dans la généralisation avec le tabac, mais nous ne sommes pas sur des effets très éloignés. Fumer, c’est quand même autre chose, vous avalez des quantités monstrueuses de particules.»

Les véritables comparaisons restent à faire.

Les partenaires du CNRS ne sont pas entrés dans ces détails scientifiques et sanitaires. Ainsi la municipalité parisienne, co-organisatrice de la conférence de presse, explique qu’elle va devoir tirer les leçons de ces résultats.

«Les données recueillies par le ballon de Paris viennent confirmer la gravité de la situation. Elles constituent un élément supplémentaire qui rend légitime une action forte», a déclaré  Christophe Najdovski, l’adjoint (EELV) du maire de Paris en charge des transports cité par Le Monde. Christophe Najdovski  présentera, début 2015, un plan antipollution d’ores et déjà annoncé comme «ambitieux». Ce plan visera une «sortie du diesel» d’ici à 2020, avec notamment la mise en place de «zones à faibles émissions», bannissant les véhicules les plus polluants.

La mairie de Paris n’annonce pas, pour l’heure, de mesures précises quant aux restrictions à la consommation de tabac durant les périodes de forte pollution.

 

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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