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La stratégie de Merkel face à Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 03.12.2014 à 14 h 34

L’objectif de la diplomatie allemande est de convaincre le président russe qu’il n’a rien à gagner à une confrontation avec les Occidentaux.

Vladimir Poutine et Angela Merkel en juin 2014. REUTERS/Kevin Lamarque

Vladimir Poutine et Angela Merkel en juin 2014. REUTERS/Kevin Lamarque

Dans ses entretiens avec Angela Merkel, Vladimir Poutine ne s’embarrasse pas de circonlocutions: «Vous Européens, vous êtes décadents, divisés et inconséquents.» La chancelière a compris le message. Et elle a une stratégie pour contrer le président russe sur ces trois points.

A la décadence, elle oppose les valeurs du droit international et du respect des droits de l’homme. A la division, le front uni des Occidentaux, au premier chef des Européens. A l’inconséquence, une politique fondée sur la poursuite du dialogue et la fermeté sur les principes.

Merkel ne se fait pas d'illusions

Angela Merkel n’en attend pas des résultats immédiats. Devant le Bundestag, elle a répété, le mercredi 26 novembre, que les relations avec la Russie sont une affaire de longue haleine qui réclame de l’endurance. Elle sait très bien que la crise qui a éclaté, il y a un an, à propos de l’Ukraine, ne concerne pas seulement ce pays. C’est une crise de l’ordre européen issu de l’après-guerre froide, voilà un quart de siècle, que Moscou remet en cause, en entretenant et en multipliant les foyers de tension voire de guerre.

Angela Merkel ne se fait aucune illusion depuis longtemps, mais jamais elle ne l’avait dit aussi ouvertement qu’à Brisbane, au lendemain du G20 dont Vladimir Poutine a claqué la porte. Répondant à des questions devant un parterre d’étudiants, la chancelière allemande a accusé la Russie de «mettre le feu à la prairie», de la Géorgie à la Transnistrie, du Haut-Karabakh à l’Ukraine. Elle s’est inquiétée des manœuvres russes en Serbie et en Bosnie pour entraver l’action de l’UE. Moins d’une semaine après, le Kremlin augmentait son emprise économique et militaire sur l’Abkhazie, cette petite région que l’armée russe a soustraite à la Géorgie au cours de la guerre de 2008.

Par l’annexion de la Crimée et en soutenant les séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine, Vladimir Poutine riposte à la volonté de Kiev de se rapprocher de l’Union européenne aux dépens de l’Union eurasienne qu’il essaie de construire sur les ruines de l’ancienne URSS. Or sans l’Ukraine, la reconstitution d’un espace postsoviétique perd une grande partie de sa valeur.

L’objectif de la diplomatie allemande est de convaincre le président russe qu’il n’a rien à gagner à une confrontation avec les Occidentaux.

Comme y parvenir? Par deux moyens qui rappellent la «double décision» mise en œuvre par l’Otan au début des années 1980 face au déploiement par les Soviétiques de missiles à moyenne portée en Europe: le réarmement pour la fermeté et l’offre de renoncement aux nouvelles armes pour le dialogue. Cette «double décision» avait été prise sous l’impulsion du chancelier de l’époque, Helmut Schmidt, qui critique aujourd’hui les sanctions européennes contre la Russie. Or pour Angela Merkel, les sanctions économiques et la poursuite du dialogue sont les deux faces de la même médaille.

Angela Merkel se rappelle de l'histoire: la «double décision» de l'Otan dans les années 1980, mais aussi la crise des Sudètes 

 

Pour l’Allemagne, cette ligne de fermeté vis-à-vis de la Russie n’allait pas de soi. D’ailleurs elle continue à donner lieu à des controverses qui traversent la grande coalition au pouvoir entre les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates. Toutefois, sur l’analyse de la situation et sur la politique à mener, les deux principaux responsables de la politique étrangère allemande, à savoir la chancelière et le chef de la diplomatie, sont fondamentalement d’accord.

Ceux qui «comprennent Poutine»

Cela n’a pas été facile pour le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, imprégné de la tradition social-démocrate de l’Ostpolitik (la politique à l’est). Mais Vladimir Poutine y a mis du sien pour rapprocher les dirigeants allemands. Angela Merkel et Frank-Walter Steinmeier ont eu des dizaines et des dizaines d’entretiens avec Vladimir Poutine ou avec Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, à propos de l’Ukraine. A chaque fois, ils en sont ressortis avec la désagréable impression qu’on avait cherché à les mener en bateau. Près de trois mois après l’accord de Minsk sur un cessez-le-feu dans l’est de l’Ukraine et alors qu’un millier de personnes sont mortes dans les combats depuis cette date, Frank-Walter Steinmeier est rentré d’une visite à Moscou en avouant:

«Je prends la Russie au mot quand elle dit qu’elle ne veut pas mettre en cause l’unité de l’Ukraine. Mais la réalité parle encore un autre langage.»

Parmi ceux qu’en Allemagne on appelle les «Putin-Versteher» (ceux qui comprennent Poutine), on retrouve des sociaux-démocrates, les dirigeants du nouveau parti populiste de droite anti-euro, Alternative pour l’Allemagne, et les milieux d’affaires. Les premiers se réfèrent à l’Ostpolitik de Willy Brandt qui n’a pas hésité à négocier avec les dirigeants communistes de l’époque pour défendre les intérêts allemands. Après la chute de l’URSS, ils comptaient sur «le changement par le commerce», sorte de réplique du slogan de l’Ostpolitik, «le changement par le rapprochement». Un ancien président du SPD, Matthias Platzeck (par ailleurs président du Forum de Saint-Pétersbourg, une rencontre entre les sociétés civiles russe et allemande créée par Vladimir Poutine et l’ancien chancelier Gerhard Schröder), a suggéré de trouver une formule pour reconnaître l’annexion de la Crimée par la Russie. Il a immédiatement été désavoué par Angela Merkel.

Comme l’extrême droite française, le parti Alternative pour l’Allemagne, qui a fait une percée aux élections européennes et régionales, trouve des vertus à la politique autoritaire de Poutine, à la défense des intérêts nationaux face au mondialisme anglo-saxon, à la supposée sauvegarde des valeurs traditionnelles. Surtout, les sanctions sont, selon lui, contraires aux intérêts économiques allemands.

La stratégie ou le commerce international?

Les milieux d’affaires partagent cette dernière crainte. Qui n’est pas vaine. Les exportations allemandes vers la Russie ont baissé de plus de 20% depuis le début de l’année. La chute du rouble entraîne un affaissement des revenus en devises des entreprises allemandes installées en Russie. Mais, surtout, les industriels ont peur que, par mesure de représailles, les autorités russes ne décident la confiscation de leurs avoirs dans le pays. Ils continuent de faire des affaires. Le gouvernement ne les en empêche pas. Il n’en a d’ailleurs pas les moyens. Angela Merkel s’est contentée d’appeler les patrons allemands à «faire preuve du sens des responsabilités».

Dans les milieux officiels, on fait remarquer que les entreprises allemandes ont engrangé de confortables bénéfices au cours des dernières années dans leurs relations avec la Russie et que la baisse des revenus cette année est davantage due à la chute du rouble et aux difficultés de l’économie russe en général qu’aux sanctions elles-mêmes.

Dans un premier temps, les milieux d’affaires ont critiqué la politique du gouvernement jugée trop dure. Leurs représentants officiels ont depuis mis une sourdine à leurs déclarations, notamment après que l’avion de la Malaysian Airlines a été descendu au-dessus de l’est de l’Ukraine. Cependant, «ils n’en pensent pas moins», confie un connaisseur.

La propagande russe ne manque d’exploiter cette réserve des milieux économiques. Elle ne s’adresse pas qu’aux grands patrons, elle se tourne aussi vers les PME ou les agriculteurs qui voient se fermer le marché russe.

Plus généralement, Vladimir Poutine essaie de jouer sur la corde sensible des bonnes relations traditionnelles entre l’Allemagne et la Russie, après les millions de morts que la première a infligés à la seconde pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous, Russes et Allemands, il ne serait pas difficile de nous entendre s’il n’y avait pas les autres, répète le chef du Kremlin dès qu’un micro allemand se tend vers lui. Les autres, ce sont tour à tour les Européens ou les Américains.

Au contraire, Angela Merkel est convaincue que seule l’unité occidentale peut le faire fléchir. L’intérêt stratégique de l’Allemagne doit prévaloir sur ses intérêts économiques à court terme. En même temps, tout le monde sait bien que les sanctions ne sont pas une fin en soi et qu’elles ne peuvent suffire en elles-mêmes à infléchir l’attitude de Vladimir Poutine. Il n’y a pas d’alternative aux sanctions économiques, dit-on à Berlin. Tout en s’interrogeant sur leur objectif: si elles affaiblissent la Russie, a-t-on intérêt à une Russie faible? Auront-elles pour conséquence une plus grande disposition au compromis ou augmenteront-elles l’agressivité de Poutine?

Rien n'est joué

C’est pourquoi elles doivent s’accompagner de cette recherche quasi-obsessionnelle du dialogue. Aussi pour éviter que la situation n’échappe à l’un ou l’autre des protagonistes. Plus que par le précédent de 1938 (l’annexion des Sudètes par Hitler), Frank-Walter Steinmeier ne cesse de penser au précédent de 1914: comme des «somnambules» (le titre du livre Christopher Clark qui a été un best-seller en Allemagne), les dirigeants d’alors se sont laissé happer par la guerre.

Contrôler plutôt qu’apaiser: si Vladimir Poutine cherche à imposer un nouveau type de relations entre la Russie et l’Europe, ce ne peut être que sur la base des traités et des accords passés depuis le début des années 1990: respect de la souveraineté des Etats, inviolabilité des frontières, libre-choix des alliances. S’il cherche à se prémunir contre les manifestations populaires –Maidan, Moscou, les révolutions de couleur, les printemps arabes– qu’il pense avoir été manigancées par l’Occident, il sera difficile de s’entendre avec lui, «parce qu’il veut quelque chose qu’on ne peut pas lui donner», dit-on à Berlin.

Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas continuer le dialogue, y compris avec l’Union eurasienne réduite à sa plus simple expression après la défection de l’Ukraine. Car dans cette Union aussi, des pays-membres veulent affirmer leur indépendance contre les velléités expansionnistes de Moscou. Le Kazakhstan par exemple, où vivent 25% de Russes, n’a pas tellement apprécié que Vladimir Poutine ait mis en doute sa légitimité en tant qu’Etat. C’est aussi un signe de faiblesse parmi d’autres, qui laisse à penser que l’issue du face-à-face avec Moscou n’est pas jouée.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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