Tech & internet

«Office Fetish» ou le food-porn de la nouvelle culture d'entreprise

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 01.12.2014 à 11 h 28

Lancé en octobre, le site «Office Fetish» publie des photos de bureaux de start-ups du secteur numérique. Ce qu'il révèle est moins le design qu'un nouveau rapport au travail, quelque part entre le paternalisme relooké et la quête de productivité maximale

Les bureaux de Clever, à San Francisco, sur le site Office Fetish.

Les bureaux de Clever, à San Francisco, sur le site Office Fetish.

Des iBook et des MacBook posés sur de longues tables en bois. Des fresques pop et des graffitis sur les murs, des cuisines de designer, des jeunes installés dans des canapés, leur laptop posé sur les genoux, des tables de ping pong, des intérieurs en béton et de légères touches ironiques de mobilier vintage. Et encore plus d’iBook et de MacBook.

L’environnement de travail des start-ups consacrées au numérique est marqué par une culture visuelle de bureau immédiatement identifiable. Et c’est à cette tendance qu’est consacré un jeune site très justement nommé Office Fetish, ou fétichisme de bureau.

Pour prolonger l’analogie avec la sexualité, on pourrait rapprocher cette mise en scène des espaces de travail d’une forme de «foodporn», cette représentation glamour et spectaculaire de plats très prisée sur les réseaux de partage d'images (Instagram, Tumblr, etc.), mais de bureau.

Intrigué par cette curieuse perversion assumée, nous avons demandé quelques précisions à son fondateur, Chris Steggles:

Chris Steggles, designer et fondateur du site

«J’ai créé OfficeFetish pour faire grandir ma propre fascination pour la culture start-up, avoue-t-il volontiers. J’aime voir les coulisses des différentes start-ups, car chacune d’entre elles est unique.» Avec Office Fetish, lancé en octobre 2014 et dont les propres bureaux sont installés à Chester, au sud de Liverpool, il veut montrer le backoffice de ces entreprises. «Nous avions l’impression que les gens aimaient secrètement découvrir les coulisses de leurs starts-ups préférées».

Sur Office Fetish, les entreprises mises en avant sont surtout actives dans le design ou les interfaces pour applis mobile et les services de mise en relation en ligne sur le modèle de l’économie collaborative... En résumé: elles connectent des gens entre eux.

Travailler ensemble est important

Les photos de ces lieux idéaux trahissent l’extrême attention apportée au détail visuel des espaces de travail et l'accent mis sur le bien-être des salariés. Les start-ups représentées sur le site accompagnent leurs photos de petites légendes, écrites comme de petits slogans de marques-employeurs:

«Travailler ensemble est important, et nous nous sommes assurés que tous les espaces de travaillent le permettaient»

 

«Nous aimons notre open space, en particulier le travail de la brique qui donne un côté rustique au bureau»

 

«L’espace de co-working propose de nombreux snacks comme des chips, des bretzels, des bonbons aux fruits et des fruits frais»

 

«Comme vous l’aurez noté, nous sommes fans d’Apple».

Funsize, Austin, Texas. Via OfficeFetish

A la question de savoir si Office Fetish a vocation à être un site rentable, le fondateur fait une réponse très start-up: 

«Je suis sur quelques autres projets, il n’y a pas de business model pour le site pour le moment. Le but est d’accroître l’audience et le nombre de bureaux sur Office Fetish.»

Il a cependant deux pistes à l’étude pour générer du revenu l’année prochaine. La plus porteuse est d’ouvrir un espace de recherche d’emploi sur le site; les candidats postuleraient sur la base des photos de bureaux des start-ups présentées. Poster des portfolio avantageux des bureaux deviendrait donc une manière d'attirer les candidats. Le secteur des technologies de communication en ligne obéit désormais aux mêmes mécanismes des cycles de mode que la musique, le prêt à porter ou la gastronomie. On parle d'ailleurs souvent de «start-up scene», ce qui témoigne de l'importance qu'accorde le secteur à la représentation. 

L’autre idée consiste à vendre du matériel de bureau, là encore en s’inspirant des pièces photographiées sur le site.

Un nouveau fétichisme de l'entreprise?

Le fait que les start-ups soient devenues si nombreuses, et médiatisées au point qu’on consacre un site à leurs intérieurs, est l’indice de leur aura dans une période de crise et de transition économique. L’attrait pour la création de start-up repose en partie sur l’absence de débouchés pour les jeunes diplômés, et l’impression de facilité qui se dégage du modèle relayé par les success story du secteur.

«Ouvrir une structure “offline”, comme un café par exemple, demande un investissement financier important, ce qui rend souvent cette démarche plus difficile. A l'inverse d'une start-up, puisque la plupart d'entre elles se montent sans capital extérieur.» 

Lovely, San Francisco, Californie. Via OfficeFetish

La politique de ressources humaines de ces jeunes structures est souvent jugée exemplaire. Elles «offrent des repas gratuits, des snacks, des vacances flexibles et même des parts dans l’entreprise», explique Chris. Ce qui a pour conséquence de décupler l’investissement des salariés dans leur travail. Pour ces entreprises, offrir aux salariés, considérés comme de hauts potentiels sur le marché du travail, de telles conditions, permet de les retenir dans l’organisation et bien sûr d’augmenter la productivité, qui dans l’économie immatérielle passe par une séduction des salariés et leur épanouissement au travail plutôt que par la contrainte, le respect d'horaires immuables et le contrôle des tâches.

S’ajoute à cela une dimension plus «fétichiste» au sens économique, dans laquelle l’espace du bureau lui-même et ses attributs véhiculent des représentations liées au travail, à l’argent et à la création de richesse. «Il y a tellement d’engouement en ce moment pour la culture start-up, que je pense que notre site va contribuer à la faire grandir encore», s’enthousiasme le fondateur. Office Fetish valorise une nouvelle culture de l’entreprenariat, cette «idéologie californienne» faite d'un mélange de dévouement au travail, de quête de richesse et de valorisation des modes de vie bohèmes et anticonformistes, ce qui explique la séduction sans équivalent du modèle.

Plus besoin de ces banques d’image payantes et stéréotypées pour illustrer le bien-être au travail, l’émulation créative des équipes ou les présentations client réussies dans des open space qui sentent les années 80: aujourd’hui, les entreprises ont à coeur d’être elles-mêmes des représentations idéalisées de cette nouvelle culture du travail. 

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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