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Le cri solitaire d'un écrivain japonais, Akira Mizubayashi

Giulia Manasse et Nonfiction, mis à jour le 26.11.2014 à 17 h 45

Un éloge poétique de la liberté de pensée et de conscience.

Errance / Pierre via FlickrCC

Errance / Pierre via FlickrCC

Petit éloge de l'errance
Akira Mizubayashi

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« Faire acte d’intellectuel, c’est toujours rompre avec l’adhérence à son milieu. ‟Les sots ont ceci en commun avec les éponges, qu’ils adhèrentˮ, disait Valéry, et spongieuses sont les communautés natives » (Régis Debray).

Première scène. À la rentrée de l’école primaire il y a une nouveauté : le cours de « travaux domestiques ». Un jeune écolier japonais (l’auteur de notre livre) se présente en classe avec une boîte à couture différente de ses camarades. C’est en vérité une boîte à biscuits que sa mère a réaménagée, ne pouvant pas acheter celle conseillée par l’enseignant. Le petit éprouve de la honte. Sous-titre : la difficulté d’être différent.

Scène seconde. Le jeune écolier est devenu un aspirant professeur de français. Il écrit un résumé de sa thèse de doctorat sur Rousseau destiné à une revue, afin de se faire connaître dans le monde académique. Un grand professeur faisant partie du comité de rédaction remplit ses épreuves de corrections cruelles, et surtout non requises. Le jeune chercheur décide d’ignorer les suggestions et de faire publier l’article tel qu’il l’avait conçu. Sous-titre : la révolte contre le « pouvoir castrateur » exercé par un supérieur sur un inférieur.

Le petit livre d’Akira Mizubayashi, Petit Éloge de l’errance, s’ouvre sur une (apparente) juxtaposition de tableaux mettant en scène des expériences vécues par l’écrivain dans son enfance et dans sa jeunesse, ayant en commun une caractéristique : avoir été pour lui particulièrement gênantes ou même blessantes.

Le dessein général visé par le livre n’est pas évident au premier abord. Toutefois, en parcourant du regard la table des matières, on s’aperçoit que l’écrivain a bâti une architecture très précise et ordonnée. Mizubayashi a voulu écrire son histoire du concept d’errance, dans laquelle s’entrecroisent à la fois souvenirs personnels, événements historiques et réflexions sur l’actualité.

Mais qu’est-ce que l’errance ? Si, pour certains, elle est en même temps un mouvement de l’esprit aussi bien que physique (il suffit de penser au déjà nommé Jean-Jacques, promeneur solitaire), pour l’auteur, qui se définit comme un sédentaire, l’errance est uniquement de nature spirituelle. Au fil de chapitres, le concept s’éclaircit, mais ses frontières restent floues. Son parcours est celui d’une difficile affirmation, un peu comme pour l’Esprit chez Hegel.

Loin d’être un traité de philosophie, ce Petit Éloge de l’errance renvoie toujours à la dimension individuelle et humaine de l’auteur. L’exigence, le désir d’errance ont alors leurs racines dans les blessures de l’enfance et de la jeunesse, dont on a donné quelques exemples et qui donnent le titre au premier chapitre : occasions où un mouvement de désaccord profond, voire de révolte, a commencé à surgir dans l’esprit de l’écrivain. Révolte contre l’usage injuste du pouvoir conféré par la supériorité hiérarchique ou contre la force homologante du groupe et de la société. Figure emblématique de l’insurrection est le rônin, samouraï sans maître au Moyen Âge (le terme même signifie littéralement « homme-errant » ou « homme-vague »), qui fait son apparition au tout début du livre dans l’évocation précise de la scène d’ouverture de Yojimbo, film du réalisateur japonais Akira Kurosawa. Sur les traces de ce guerrier de la tradition japonaise, le père de l’auteur, soldat dans l’armée de l’Empire du Grand Japon pendant la période de la « guerre de Quinze Ans » (1931-1945), spectateur et victime de la violence militariste, avait refusé de la perpétuer de manière gratuite se retranchant derrière la seule voix de sa raison. Mizubayashi s’identifie plus ou moins consciemment avec ces deux figures, ayant lui-même « opté pour l’isolement, la solitude, le renoncement, l’errance » (p.44).

Quelle est la raison de ce choix ? Dans le chapitre intitulé « Communautés. Ou l’errance impossible » est analysée la raison de cette impossibilité, que l’auteur, en tant qu’homme de lettres et individu pensant, cherche à combattre dans son quotidien à travers la posture d’isolement qu’on vient d’évoquer. L’impossibilité d’un espace d’errance est, à son avis, liée étroitement à la situation politique et sociale du Japon contemporain, qui découle à son tour d’une manière de penser et d’une Histoire spécifiques. L’écrivain s’efforce de nous faire comprendre cette spécificité japonaise, grâce à sa position privilégiée d’intermédiaire entre les deux mondes dont il fait partie : sa nation (identité de sang) et l’Europe (notamment la France), qui l’a d’une certaine manière adopté (identité d’esprit). L’opération est réussie, car il possède les outils intellectuels pour rendre efficace la comparaison.

Mizubayashi est très dur avec son pays. Trait par trait, il dessine et dénonce un ensemble culturel cohérent, qui se différencie de manière essentielle en ce qui concerne la manière de penser la communauté. Si en Europe la société est pensée comme le résultat d’une décision commune, libre et volontaire, d’un pacte qui vise à conserver les droits naturels et imprescriptibles des hommes (c’est la vision contractuelle du politique telle qu’elle a été pensée par Hobbes, Locke et Rousseau, parmi d’autres), au Japon, la nation est une entité naturelle, qui repose sur une identité de sang. D’essence ethnique, elle précède les individus et s’impose comme autorité non seulement politique, mais aussi morale et éthique (alors que dans le monde occidental, l’état se limite à une tâche extérieure : le maintien de l’ordre public).

De cette manière de concevoir l’être ensemble découlent deux aspects fondamentaux de la culture japonaise : le présentisme et le conformisme (Mizubayashi les évoque en citant l’intellectuel japonais Suichi Kato et ses deux livres majeurs, Histoire de la littérature japonaise et Le Temps et l’Espace dans la culture japonaise). Le présentisme est l’attitude qui privilégie l’instant présent au lieu de la durée, l’émotion prouvée ici et maintenant. Il repose sur une conception cyclique du temps, comme succession d’instants présents, très stable depuis l’Antiquité. Cette attitude trouve des échos partout – dans la langue japonaise, dans la littérature (il suffit de penser à la forme poétique de l’haïku) et dans la musique. Sur le plan des rapports humains, le présentisme aboutit au conformisme, c’est-à-dire cette « soumission spontanée à la majorité présente qui exclut un dialogue authentique » (p.67). Objet de critique en Europe, il est au Japon la voix, voire la voie, de la sagesse, selon le proverbe qui suggère : « Laisse-toi enrouler par ce qui est long. »

La somme de tous ces traits donne comme résultat une société figée, où la figure de l’Empereur est absolutisée, tout comme l’État-Léviathan, que l’auteur appelle « corps étatico-moral ». Par conséquent, les individus, écrasés par la logique du groupe (conformisme), sont complètement soumis et leur appartenance n’est jamais mise en doute : au contraire elle est absolue et définitive. De la même manière, leur responsabilité vis-à-vis de l’Empereur et du corps étatico-moral est infinie. Cela est vrai tout autant que son contraire : personne n’est véritablement responsable si tous, dans la communauté, sont responsables. C’est à cause de ce « système d’irresponsabilité généralisée » (p.79) que les hommes politiques et les militaires convoqués au Tribunal militaire pour l’Extrême-Orient en 1946 ne se sont pas retenus responsables des crimes commis, et que personne n’assume sa responsabilité, ni se sent personnellement concerné par le drame de la centrale nucléaire de Fukushima (2011).

Ce ne sont que deux exemples de l’immobilisme total de la société japonaise face à deux événements de l’histoire récente, mais cette attitude a ses racines dans une pensée et une pratique sociopolitique séculaires. Selon notre auteur, cet état d’aveuglement généralisé a peu de chances de changer. Contre cette perspective pessimiste, Mizubayashi propose donc de défaire ou, mieux, de se défaire de cette pensée de la communauté indestructible et de construire, de l’autre, une autre communauté. Nous voilà arrivé au cœur de son petit livre : la communauté dont il parle est celle de ceux qui n’ont pas de communauté (Mizubayashi cite Georges Bataille), c’est-à-dire des errants, des êtres singuliers, conscients de leur autonomie et de leur responsabilité sociale et morale.

Comment faire pour bâtir une pareille communauté, entendue comme vrai corps politique en opposition au tyrannique corps étatico-moral ? Dans ce qui est son plus beau chapitre, l’écrivain revient sur les figures de ses errants préférés – Rousseau, Mozart et les deux réalisateurs japonais, Kobayashi et Kurosawa –, chacun poursuivant dans son art une errance solitaire ayant en même temps comme but final une vision unitaire, le projet d’une communauté où des voix multiples coexistent en harmonie (à chaque lecteur de découvrir comment…). De sa part, il ne donne toutefois pas une recette pour la réalisation de cette façon d’être-seul-en-commun. Chacun doit persévérer dans son errance, sachant qu’elle consiste en général en un « effort d’absence volontaire, de déracinement voulu, de distanciation active par rapport à son milieu qui paraît toujours naturel, […] [une] manière de s’éloigner de soi-même – ne serait-ce que momentanément et provisoirement –, de se séparer du natal, du national et de ce qui, plus généralement, le fixe dans une étroitesse identitaire ». Personne ne choisit où naître, ni sa langue maternelle, ni l’époque, les parents, l’ethnie. Cependant, on peut, par un acte de liberté, se détacher de toutes ces données hors de notre contrôle, en rompant le lien d’appartenance à notre communauté native. C’est seulement en refusant toute adhérence spongieuse (cf. la citation en exergue) à son milieu et en affinant sa capacité critique qu’on peut se dire de ses individus libres et intellectuellement errants.

Mizubayashi a choisi, de son côté, de se réfugier dans l’espace commun et public d’une langue étrangère, le français, langue paternelle et d’adoption. Professeur de français à Tokyo, sédentaire, mais à l’esprit errant, il accomplit cet acte de mourir à soi (acte très philosophique, socratique même) en habitant l’espace autre et libre de l’expression en langue française. Ce petit livre écrit directement en français et publié exclusivement chez Gallimard est justement son cri d’être singulier lancé du Japon vers tous les errants du monde global qui auront les oreilles pour l’entendre.

Giulia Manasse
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