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Ferguson: la mort de Michael Brown racontée par le policier qui l'a tué, Darren Wilson (en français)

Manifestation à Ferguson, le 16 août 2014. REUTERS/Lucas Jackson

Manifestation à Ferguson, le 16 août 2014. REUTERS/Lucas Jackson

Le grand jury chargé de l'affaire a décidé de ne pas renvoyer devant un tribunal le policier blanc qui a tué Michael Brown, un jeune noir de 18 ans, dans cette banlieue du Missouri cet été. Darren Wilson a raconté sa version des faits aux jurés. Nous en avons traduit la retranscription.

Ferguson attendait depuis trois mois que le grand jury se prononce sur la tenue ou non d'un procès, la décision est tombée le 24 novembre: Darren Wilson, le policier responsable de la mort de Michael Brown, le 9 août 2014, ne sera pas poursuivi. Pour se décider, les jurés ont assisté entre autres à la déposition de Darren Wilson -fait relativement rare à ce stade de la procédure judiciaire (pour voir toutes les pièces du dossier, c'est ici). 

Ce texte est disponible en anglais ici, nous avons traduit en français toute la partie du témoignage de Darren Wilson sur sa version du 9 août, avec les questions du ministère public.

Nous avons ajouté des notes pour éclairer certaines parties de son témoignage, notamment celles qui font polémique, et mis en exergue les citations les plus marquantes.

DARREN WILSON — Alors que je roulais vers l’ouest sur Canfield Drive, j’ai remarqué deux hommes au milieu de la rue. Ils marchaient l’un derrière l’autre, le long de la double ligne jaune.

QUESTION — D’accord. Et vous leur dites quelque chose. A moins que ce ne soient eux qui s’adressent à vous en premier?

DW —  Non. Vous voulez que je vous raconte comment tout s’est passé?

Q  — Bien sûr, allez-y, à partir de ce moment-là.

DW —  Je les vois marcher au milieu de la rue. C’est la première chose qui m’a frappé: ils marchaient au milieu de la rue. J’avais vu plusieurs voitures essayer de passer, mais elles ne pouvaient pas le faire normalement, parce qu’ils étaient en plein milieu. Il fallait qu’il y en ait un qui s’arrête pour laisser la voiture le contourner, puis une autre voiture arrivait.

La deuxième chose que j’ai remarquée, c’est la taille des individus, parce que soit le premier était vraiment petit, soit le deuxième était vraiment grand. Et donc, mais je ne le savais pas alors, le premier était Dorian Johnson et le deuxième Michael Brown. C’est le lendemain, je crois, que j’ai appris leurs noms. Je ne les avais jamais vus avant. Ce que j’ai remarqué ensuite, c’est que Brown avait des chaussettes jaune vif avec un imprimé vert représentant des feuilles de marijuana.

Dorian Johnson

Dorian Johnson est l’ami de Michael Brown qui est aussi le principal témoin de sa mort. Il a également témoigné devant le grand jury, et a donné une version bien différente: selon lui, le policier s’est énervé, a soudainement ouvert sa portière pour frapper Michael Brown puis l’a refermée et a attrapé Brown par le cou. Les deux se sont alors débattus. Il dit n’avoir pas vu Michael Brown tentant de prendre le pistolet de Wilson. 

C’était le type de grandes chaussettes qui remontent jusqu’au genou. Alors que je m’approchais d’eux, je me suis arrêté à environ un mètre en face de Johnson. Ils marchaient dans ma direction et j’allais dans la leur. J’ai laissé Johnson continuer à marcher jusqu’à moi. J’avais la vitre baissée. Alors que Johnson s’approchait de mon rétroviseur côté conducteur, j’ai dit «Hé, pourquoi vous ne marcheriez pas sur le trottoir?» Il a continué à marcher et sans s’arrêter il m’a dit: «On est presque arrivés à destination.»

Q —  Pensez-vous que ce sont les mots qu’il a utilisés? Destination. Nous sommes presque arrivés à destination?

DW — Oui, Madame. Il a dit: «Nous sommes presque arrivés à destination» et il m’a indiqué la direction, de l’autre côté de mon véhicule. Donc vers le nord-est. Et en faisant ça, il a continué à marcher et Brown commençait à s’approcher de mon rétroviseur et lorsqu’il est arrivé à ma hauteur, j’ai dit: «Et qu’est-ce qu’il a qui ne va pas, le trottoir?» Brown m’a alors répondu, euh… c’est vulgaire.

Q —  C’est bon, allez-y.

Les cigarillos

La colère à la suite de la mort de Michael Brown a enflé quand la police a annoncé qu’il était le suspect principal d’un vol commis le jour de sa mort. Sa famille avait notamment dénoncé une tentative de la police pour «tenir la victime responsable et détourner l’attention». La police avait reçu une alerte sur un vol de cigarillos au Ferguson Market au moment où Darren Wilson a vu les deux jeunes hommes marcher au milieu de la route.

DW — Brown m’a alors répondu: «Rien à foutre de ton avis». Et lorsqu’il a dit ça, mon attention s’est complètement portée sur lui. C’était une réponse très inhabituelle et très surprenante par rapport à la demande que j’avais formulée. Quand j’ai commencé à regarder Brown, la première chose que j’ai remarquée, c’est qu’il avait la main pleine de cigarillos. C’est là que ça a fait tilt pour moi, parce que j’ai vu les cigarillos et j’ai regardé dans mon rétroviseur pour bien vérifier que Johnson portait un t-shirt noir. C’étaient les deux du cambriolage. Et, comme j’ai dit, ils ont continué à marcher, ils ne se sont pas arrêtés une seule fois, ils ne sont pas montés sur le trottoir, ils sont restés au milieu de la route. J’ai donc allumé ma radio. Mon indicatif d’appel était Frank 21 ce jour-là. J’ai dit: «Franck 21, je suis sur Canfield. J’en ai deux, envoyez-moi une autre voiture.»

J’ai ensuite passé la marche arrière et j’ai reculé. Je les ai dépassés et j’ai placé mon véhicule en angle, l’arrière de mon véhicule, pour essayer de les arrêter, d’une certaine manière, pour leur bloquer le passage. Alors que j’allais ouvrir la porte, j’ai dit à Brown: «Hé, viens voir là une minute.» Quand j’ai commencé à ouvrir la porte, il s’est tourné pour me faire face, m’a regardé et m’a dit: «Et qu’est-ce que tu vas faire, bordel?» Et puis il a refermé ma porte, il l’a claquée. Je ne l’avais même pas encore assez ouverte pour passer la jambe. Elle n’était ouverte que de quelques centimètres. Je l’ai regardé et je lui ai dit de reculer. Lui me fixait, comme pour m’intimider ou me dominer. Il avait l’air très agressif, je ne m’attendais pas du tout à ça. J’ai ouvert ma portière à nouveau et je m’en suis servi pour le repousser. En faisant ça, je lui ai dit «Recule, putain!» et je l’ai poussé avec ma portière.

Q —  Vous lui avez dit «Recule, putain!»?

DW —  Oui.

Q — D’accord.

Mains en l'air

La question des «mains en l’air» est un des aspects sur lesquels les parties s’opposent: selon Dorian Johnson et d’autres témoins, Michael Brown avait les mains en l’air pour signifier qu’il n’était pas armé, qu’il se rendait. «Hands up, don’t shoot» (les mains en l’air, ne tirez pas) est devenu le slogan des manifestants de Ferguson après sa mort. Dans sa déposition, Darren Wilson présente le jeune homme comme levant les mains sur lui, suggérant que c’était une posture agressive.

DW —  Il a alors à nouveau attrapé ma portière et l’a refermée. C’est à ce moment que je l’ai vu entrer dans mon véhicule. Il était plus grand que ma voiture, alors je l’ai vu se pencher. Et pendant qu’il se penchait, il levait les mains en s'insérant dans mon véhicule. Je m’étais protégé un peu de cette manière et, d’une certaine façon, je regardais ailleurs, donc je ne me souviens pas l’avoir vu se jeter sur moi, mais j’ai été frappé juste là, sur le côté du visage, par un poing. Je pense que le coup a été retenu, enfin, je ne pense pas que le coup a été retenu, mais je ne l’ai pas reçu complètement. Je pense que mon bras l’a en partie dévié, mais mon visage en a quand même reçu une bonne partie.

Q — Avec quelle main vous frappait-il?

DW — D’après la manière dont nous étions situés, je pense que c’était avec sa main droite.

Q —  Bien.

DW —  Mais, comme je l’ai dit, je m’étais en partie tourné, mes yeux… je me protégeais.

Q —  Où avez-vous vu les cigarillos?

DW —  Ils étaient dans sa main droite.

Q —  D’accord. Y a-t-il eu des bouts de cigarillos cassés ou quelque chose du genre, plus tard, dans votre voiture?

DW —  Non, je ne me souviens pas avoir vu quelque chose de ce genre par terre.

Q —  D’accord.

DW — Après m’avoir frappé, il s’est arrêté une seconde. Il a… Je me souviens m’être fait frapper, puis il m’a attrapé et tiré, d’une certaine façon, et puis ça s’est arrêté. Quand j’ai redressé la tête… Disons que, ça, c’est ma portière… J’étais assis comme ça et lui était là. Il s’est tourné comme ça et, à ce moment-là, j’ai vu les cigarillos dans sa main gauche. Et puis il fait ça et il dit: «Eh, mec, tiens-moi ça.»

Q — Au début, les cigarillos étaient dans sa main droite?

DW — C’est ça.

Q — Et à ce moment-là ils étaient dans sa main gauche?

DW — C’est ça.

Q — Il n’avait pas une boîte de cigarillos dans chaque main?

DW — Non, je n’en ai vu que dans une seule main.

Quand je l’ai agrippé, je me suis senti comme un gamin de 5 ans s’accrochant à Hulk Hogan

 

Q — Vous ne n’en avez vu que dans une seule main. D’accord, poursuivez.

DW — Et il s’est retourné et il a dit «Eh mec, prends ça», à Johnson, je suppose, mais je ne pouvais pas voir Johnson de ma position.

Q — Mais vous pouvez dire qu’il donnait les cigarillos à Johnson?

DW — Oui, je l’ai vu les tendre de sa main.

Q — D’accord.

DW — Et il a dit «Eh mec, prends ça». A ce moment-là, je tentais de tenir son bras droit parce qu’il était comme ça contre ma voiture. Là c’est la fenêtre de ma voiture. J’ai essayé de tenir son bras droit et d’utiliser mon bras gauche pour sortir afin de reprendre le contrôle de ma situation et de ne plus être bloqué dans ma voiture. Et tout ce que je peux dire, c’est que quand je l’ai agrippé, je me suis senti comme un gamin de 5 ans s’accrochant à Hulk Hogan.

Q — S’accrochant à quoi?

Taille et poids

Darren Wilson fait 1,93m pour environ 95 kgs selon son témoignage.

Michael Brown faisait 1,95m pour environ 130 kgs selon son autopsie.

DW — A Hulk Hogan. Il était imposant à un tel point que je me sentais aussi petit que ça juste en lui attrapant le bras. Et pendant que j’essayais d’ouvrir la portière, et je n’y arrive pas vraiment parce qu’il est tout près de la porte, mais quand j’essayais de tirer sur la portière, je vois sa main revenir comme ça et il m’a frappé avec cette partie de sa main droite ici, un gros coup qui m’a atteint ici (il indique l’endroit en question). Après qu’il a fait ça, la chose dont je me souviens est de m’être demandé comment j’arriverais à éloigner ce type de moi. Comment ne pas être tabassé à l’intérieur de ma voiture. Je me rappelle avoir les mains levées et être en train de penser «qu’est-ce que je fais?». 

J’ai pensé utiliser mon gaz lacrymogène, mais je ne voulais pas sacrifier ma main gauche, qui protégeait mon visage, pour l’attraper. Je ne pouvais pas l’attraper par la droite et si je l’avais sorti, il y avait peu voire pas de chances qu’il soit efficace. Ses mains étaient devant son visage, ça aurait empêché le gaz de l’atteindre au visage et si du gaz se retrouvait sur moi, je sais l’effet que ça me fait, ça aurait été fin de partie pour moi. Je porte des lentilles, si ça touche une partie de mes yeux, je ne peux rien voir du tout. 

Comme je l’ai déjà dit, je ne porte pas de taser. J’ai songé à prendre ma matraque, mais pour m’en emparer, vu que j’étais quasiment assis dessus, j’ai généralement besoin de me pencher en avant, vers le volant, pour la sortir. Là encore, je ne voulais pas me priver de la seule protection que j’avais contre le fait d’être frappé. Tout ce temps-là, je ne peux pas vous dire s’il se penchait sur moi, m’agrippait ou me poussait, mais il se passait des choses et je regardais vers le bas pour réfléchir à quoi faire. Et puis, je savais que même si j’arrivais à sortir ma matraque, en l'attrapant, je n’allais pas pouvoir la déployer dans la voiture ou l’utiliser de manière efficace. 

Recule ou je vais te tirer dessus

Ensuite, j’ai songé à ma lampe de poche, que je range du côté passager de la voiture. Là encore, je n’allais pas me pencher de cette façon pour l’attraper, et même si cela avait été le cas, aurait-ce été efficace? Nous sommes si proches et confinés. 

Donc la seule autre option à laquelle j’ai songé, c'est mon arme. Je prends mon arme, je me tourne. C’est difficile à décrire, je me tourne de cette façon. Il est là, debout. Je dis «Recule ou je vais te tirer dessus». Il agrippe immédiatement mon arme et dit «Tu es trop peureux pour me tirer dessus». La façon dont il a pris mon pistolet, vous avez une photo pour la montrer?

Q — J’ai des photos de votre arme. Enfin, vous pouvez nous confirmer que c’est la vôtre, je crois que c’est le cas.

DW — En gros, mon arme était pointée dans cette direction. Je suis dans ma voiture, il est là, elle est pointée dans cette direction, mais il l’attrape de sa main droite, pas de sa gauche, de sa droite, et il la retourne et il l’appuie contre ma hanche (Darren Wilson fait des gestes pour montrer ce qu’il vient de dire).

[Le Grand Jury montre des photos de l’arme en question]

Q — Donc durant tout ce temps, vous dites que Michael Brown vous frappe au visage à travers la portière de la voiture?

DW — C’est cela.

Q — Et vous pensiez que vous aviez besoin de sortir votre arme parce que… Pourquoi ressentiez-vous cela? Je ne veux pas parler pour vous.

DW — Je pensais qu’un autre de ses coups de poing au visage pourrait m’assommer, voire pire. Je veux dire, il était d’évidence plus costaud et plus fort que moi, j’avais déjà reçu deux coups de poing au visage et je ne pensais pas pouvoir en encaisser davantage, le troisième aurait été fatal s’il avait réussi à me toucher d’une certaine façon.

Q — Vous pensiez qu’il pourrait vous infliger une blessure mortelle?

Photo de Darren Wilson prise juste après la mort de Michael Brown. REUTERS. Les photos montrées au grand jury ont également été publiées. Darren Wilson semble avoir seulement quelques bleus, ce qui contraste fortement avec son témoignage. Cette différence a été notée par de nombreux internautes et donné lieu à son propre hashtag: #moreinjuredthanDarrenWilson (davantage blessé que Darren Wilson)

DW — Ou au moins me laisser inconscient, et qui sait ce qui aurait pu m’arriver après cela.

Q — Vous n’aviez jamais rencontré Michael Brown ou Dorian Johnson avant ce jour-là?

DW — Non Madame.

Q — Vous ne les aviez jamais croisés?

DW — Non Madame.

[Une photo de l’arme de Darren Wilson est montrée. Il mime devant le jury comment Michael Brown a agrippé son arme et l’a penchée jusqu’à qu’elle touche sa hanche]

Q — OK. Puisqu’on a le projecteur, regardons des photographies, parce que vous êtes allé chez le docteur ou à l’hôpital, n’est-ce pas?

DW — Oui madame.

Q — Et vous avez mentionné avoir été frappé au visage avant d’avoir sorti votre arme?

DW — Oui madame.

Q — Donc, regardons juste ces photos avant d’avancer. C’est bien vous?

DW — Oui madame.

[Le ministère public explique au jury où trouver les photos dont ils parlent]

Q — C’est vous à l’hôpital le 9 août?

DW — Oui madame.

Q — Et pourquoi êtes-vous allé à l’hôpital?

DW — Parce que mon visage était gonflé.

Q — Est-ce que vous aviez d’autres blessures, à part votre visage?

DW — Ils ont vu que j’avais des égratignures sur la nuque.

Q — OK. Quelque chose d’autre? Parlez-nous de vos blessures.

DW — Ma joue droite était gonflée, ma gauche, ils ont dit qu’elle était gonflée, j’avais des égratignures à la naissance des cheveux à l’arrière, et je crois sur le côté de mon cou, mais c’est tout ce dont je me souviens.  

Q — Des blessures à la main?

DW — Non.

[Ils montrent les photos du visage et du cou de Darren Wilson correspondant à sa description.]

Q — D’accord. Donc vous avez eu ces blessures au visage et vous nous avez montré où le pistolet avait été attrapé et à ce moment-là il y a une lutte pour récupérer le pistolet, racontez-nous.

Il m'a regardé et son visage était incroyablement agressif et intense. La seule façon dont je peux le décrire, c'est que ça ressemble à un démon

 

— Il attrape mon pistolet et dit «Tu es trop peureux pour me tirer dessus». Le pistolet s’enfonce dans ma hanche et à ce moment-là je pense que je vais me faire tirer dessus. Je peux sentir ses doigts essayer de saisir la gâchette où j’avais mon doigt et je me rappelle avoir imaginé une balle pénétrant ma jambe. Je pensais que ça serait l’étape suivante.

Q — Je vais reculer pour que vous puissiez parler un peu plus fort.

DW — Quand je regarde le pistolet, je ne fais pas attention à lui, je n’arrive à me concentrer que sur ce pistolet contre ma jambe. J’ai réussi à me tourner un peu et à repousser le pistolet, parce qu’il essayait de le pousser pour le maintenir sur ma jambe. Donc quand j’ai glissé, je l’ai laissé utiliser son élan pour pousser le pistolet et du coup il visait en gros l’endroit où on attache sa ceinture, sur le côté de ma voiture. Ensuite, je me rappelle avoir mis ma main gauche dessus, comme ça, mettre mon épaule contre le dossier de ma place et pousser de toutes mes forces vers l’avant.

Q — Vous disiez quelque chose à ce moment-là?

DW — Je ne sais pas.

Q — Vous ne savez pas s’il disait quelque chose non plus?

DW — J’ai entendu des trucs mais je ne pourrais pas vous dire de quoi il s’agissait

Q — OK.

DW — Comme je l’ai dit, j’étais tellement concentré sur le fait de réussir à éloigner ce pistolet. A ce moment-là, il s’y accroche toujours et j’appuie sur la gâchette et rien ne se passe, ça clique juste. J’appuie à nouveau et ça clique à nouveau. A ce moment-là, je me dis mais pourquoi ça ne marche pas, ce type va me tuer s’il arrive à prendre le pistolet. J’appuie une troisième fois, le coup part. Quand il part, il traverse ma porte et ma vitre était baissée et du verre explose à travers ma porte. Je pense que ça nous a surpris tous les deux en même temps. Quand je vois le verre voler, je vois un gros bout sur ma main droite et ensuite je remarque que j’ai du sang sur le dos de ma main.

Après avoir vu le sang sur ma main, je l’ai regardé lui, là c’est ma portière et il était ici et il a reculé vers là. Et après avoir fait ça, il m’a regardé et son visage était incroyablement agressif et intense. La seule façon dont je peux le décrire, c'est que ça ressemble à un démon[1], il avait l’air énervé à ce point. Il revient vers moi à nouveau avec ses mains en l’air. A ce moment-là j’ai fait ça, j’ai essayé d’appuyer sur la gâchette à nouveau, clic, rien ne se passe.

Il revient vers moi avec ses mains en l'air (...) j'ai essayé d'appuyer sur la gâchette à nouveau, clic, rien ne se passe

 

Q — Quand vous dites qu’il revient vers vous avec les mais en l’air, décrivez-nous ce qu’il fait.

DW — La dernière chose que j’ai vue, c’est que ça s’approchait de moi.

Q — Il serrait le poing?

DW — J’ai seulement vu ses mains se soulever, je ne sais pas si elles étaient déjà fermées, ou en train de se fermer, j’ai juste vu ça et ce visage s’approcher de moi à nouveau et moi j’ai réagi comme ceci et j’ai protégé mon visage.

Q — Vous avez fait quoi?

DW — J’ai fait comme ceci et j’ai protégé mon visage.

Q — Il vous a frappé à ce moment-là?

DW — Oui.

Q — D’accord. Continuez.

DW —  Donc j’ai appuyé sur la gâchette, elle a simplement cliqué. Sans même regarder, j’ai pris mon pistolet et je l’ai armé et, toujours sans regarder en levant la main, j’ai appuyé sur la gâchette à nouveau et un coup part.

Q — Donc combien de fois des coups sont partis dans la voiture?

DW — Deux. J’appuie, clic, clic, ça part, clic, ça part. Donc deux fois dans la voiture.

Q — Vous êtes sûr?

DW — Oui.

Q — OK.

DW — Quand je lève la tête après ça, je le vois commencer à courir, un nuage de poussière derrière lui. Je sors de la voiture. En sortant, je dis à la centrale «des coups tirés, envoyez plus de voitures». On commence à courir, à peu près dans la même direction que Johnson a montré. (…) On passe devant deux voitures (…) quand on a dépassé la deuxième, à peu

Je sais que je l’ai touché au moins une fois parce que j’ai vu son corps tressaillir ou sursauter

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près au même moment, il arrête de courir, il est au niveau d’un lampadaire. Donc quand il s’est arrêté, je me suis arrêté. Et là il commence à se retourner, je lui dis de se mettre au sol, mets-toi au sol. Il se retourne, et il me regarde, et il fait un bruit agacé, comme un grognement, il se retourne et il revient vers moi. Son premier pas est vers moi, il prend comme un pas d’élan pour commencer à courir. Quand il fait ça, sa main gauche se referme en un poing et il la tient sur le côté, sa main droite va sous son t-shirt, au niveau de sa ceinture, et il commence à courir vers moi. 

Q — Sous son t-shirt vous dites?

DW — Oui.

Q — Portait-il un t-shirt qui descendait plus bas que sa ceinture?

DW — Oui madame.

Q — Et donc il met la main sous son t-shirt?

DW — Oui.

Q — Ok. Continuez.

J’avais l’impression que ça l’énervait que je lui tire dessus

 

DW — Tout ça s’est fait, comme je l’ai dit, pendant son premier pas, sa première enjambée vers moi. Alors qu’il s’approche, je lui dis, je n’arrête pas de lui dire de se mettre à terre, il ne le fait pas. Je tire une série de coups. Je ne sais pas combien de coups, je sais seulement que j’ai tiré. J’ai raté quelques tirs, je ne sais pas combien, mais je sais que je l’ai touché au moins une fois parce que j’ai vu son corps tressaillir ou sursauter. Je me rappelle avoir eu comme des œillères, le regard fixé sur sa main droite, c’est tout, je suis juste concentré sur cette main quand je tirais.

Après le dernier tir, ma vision s’est ouverte en quelque sorte, je me rappelle avoir vu la fumée du pistolet, et je l’ai regardé et il continue de courir vers moi, il n’a pas ralenti. A ce moment-là, je commence à reculer et à nouveau, je lui dis de se mettre à terre, se mettre à terre, il ne le fait pas. Je tire à nouveau. Là encore, je ne me rappelle pas combiens de coups à chaque fois. Je sais que j’ai au moins tiré une fois parce qu’il a tressailli à nouveau.

A ce moment-là, j’avais l’impression qu’il était presque en train de bander les muscles pour courir entre les balles, j’avais l’impression que ça l’énervait que je lui tire dessus. Et son visage, il regardait à travers moi, comme si je n’étais même pas là, comme s’il n’y avait rien sur son chemin. Donc il continue à courir vers moi, pendant la pause où je lui dis de se mettre à terre, se mettre à terre, il continue de courir vers moi, jusqu’à être à 2m50-3m de moi. A ce moment-là, je recule assez rapidement, je fais marche arrière assez vite parce que je sais que s’il m’atteint, il me tuera. Et il a commencé à se pencher en avant en se rapprochant, comme s’il allait juste me faire un plaquage, passer à travers moi.

Q — Pouvez-vous nous montrer comment il se penchait en avant?

Quand la balle l’a transpercé, son visage s’est vidé, l’agressivité avait disparu, c’était fini, je veux dire, je savais qu’il avait arrêté, que la menace était finie

 

DW — Son poing était serré contre lui, son autre main était sous son t-shirt au niveau de sa ceinture, et il était comme ça. Il avançait directement vers moi comme s’il allait me traverser en courant. Et quand il arrive à 2m50-3m de moi, je regarde en bas, je me rappelle avoir regardé et tiré, tout ce que je vois c’est sa tête et c’est sur ça que je tire. Je ne sais pas combien de coups, je sais qu’il y en avait au moins un parce que j’ai vu la dernière balle le transpercer. Et quand la balle l’a transpercé, son visage s’est vidé, l’agressivité avait disparu, c’était fini, je veux dire, je savais qu’il avait arrêté, que la menace était finie. Quand il est tombé, il est tombé en avant. Et je me rappelle que ses pieds se sont soulevés, comme s’il avait tellement d’élan vers l’avant que quand il est tombé ses pieds se sont soulevés un petit peu, et ensuite sont retombés. A ce moment-là j’ai repris ma radio et j’ai dit: «Envoyez-moi un responsable et toutes les voitures que vous avez.»

Q — OK. Donc quand les coups ont d’abord été tirés dans votre voiture, vous dites penser que vous avez tiré deux fois dans la voiture?

DW — Oui, deux coups sont partis dans la voiture.

Q — Deux coups sont partis dans la voiture. Et à ce moment-là, au deuxième tir, c’est là qu’il est parti en courant?

DW — Après le deuxième tir, oui.

Q — Après le deuxième tir. Vous êtes toujours dans la voiture?

DW — Quand il commence à courir?

Q — Oui.

DW —  Oui madame.

Q — OK. A ce moment-là, est-ce que vous dites «coups tirés»?

DW —  En sortant de la voiture pour le poursuivre, oui.

Q —  Est-ce que vous saviez que la communication n’avait pas été transmise?

DW — Non, je n’ai appris que plus tard, quand je conduisais pour retourner au commissariat, que ma radio était sur la chaîne 3 alors que notre chaîne principale était la chaîne 1.

Q — Donc, de ce que vous savez, personne ne vous a entendu dire «coups tirés»?

DW — De ce que je sais, non.

Q —  OK.

[Discussion à propos des radios dans la voiture de Darren Wilson.]

Schéma de l'autopsie de Michael Brown. REUTERS/Mark Kauzlarich

Q — OK. Donc vous êtes dans votre voiture, vous tirez deux coups et il court et vous le poursuivez, dites-nous ce que vous pensez à ce moment précis?

DW —  Quand je le poursuis?

Q  — Oui. Vous sortez de la voiture et vous lui courez après.

DW — Mon objectif principal était de garder les yeux sur lui et de le contrôler jusqu’à ce que des renforts arrivent. Je savais que j’avais appelé des renforts et qu’ils étaient dans le coin à cause du vol sur lequel on avait été alerté. Donc je me suis dit, si je peux gagner 30 secondes, c’était mon objectif original quand j’ai essayé de le faire venir vers la voiture. Si je peux gagner 30 secondes, quelqu’un d’autre arrivera, on pourra l’arrêter, rien ne se passe, on est bon. Et ça ne s’est pas passé comme ça. Donc quand il a couru, vous voyez, je pensais juste «ne le perds pas, quelqu’un va arriver, on l’aura».

Q — Et quand vous, quand le deuxième coup a été tiré dans la voiture, vous pensiez qu’il avait été touché?

DW — Non, je pensais l’avoir manqué.

Q — Les deux coups. Vous n’avez pas vu de sang sur lui?

DW — Le premier coup, en me basant sur sa réaction, j’ai pensé que la balle avait traversé la porte et l’avait touché à la jambe, à la hanche.

Q — OK.

DW —  Le deuxième coup, j’ai vu le nuage de poussière, et je l’ai vu courir, et j’ai su que je l’avais manqué.

Q — Ok. Donc vous sortez de la voiture, vous courez, vous lui dites de s’arrêter; c’est bien ça?

DW —  C’est ça.

Q — Et il n’écoute pas?

DW — Non, pas avant d’arriver à ce lampadaire, et c’est là qu’il s’est arrêté.

Q — Arriver à quoi?

DW — Arriver à ce lampadaire, à cette intersection.

Q — Vous lui tirez dessus, quand il court?

Je n’ai jamais vu autant d’agressivité pour avoir simplement demandé à  quelqu’un de marcher sur le trottoir.

 

DW — Non madame.

Q — Est-ce que Dorian Johnson est quelque part près de vous?

DW — Je ne l’ai jamais revu après le tout début. Une fois qu’il a dépassé ma voiture, je ne l’ai plus revu.

Q — OK. D’accord. Et à un moment, vous voyez Michael Brown se retourner?

DW — Oui madame.

Q — Vous avez une idée de ce qui l’a amené à se retourner, ou est-ce que simplement il s’est tout d’un coup retourné?

DW —  Non, il s’est seulement retourné. Toute sa réaction à ce qui s’est passé, je n’avais jamais vu ça. Je n’ai jamais vu autant d’agressivité aussi rapidement pour avoir simplement demandé à quelqu’un de marcher sur le trottoir.

Q — OK. Parce que vous ne lui avez jamais parlé des cigarillos ou du vol au Ferguson Market?

DW — Non, je n’en ai jamais eu l’occasion.

Q — D’accord. Vous dites que quand il revient vers vous avec sa main droite sous son t-shirt, et qu’il vous charge en quelque sorte, c’est à ce moment-là que vous avez tiré les derniers coups?

DW — Oui madame.

Q — Et il est tombé?

DW — Oui madame.

Q — Vous avez pensé qu’il était mort à ce moment-là?

DW — Oui, j’ai pensé ça.

Q — Qu’est-ce que vous avez fait après sa chute?

DW — Après ça, c’est le moment où j’ai repris ma radio et j’ai dit «envoyez-moi un responsable et toutes les voitures que vous avez». Quelques secondes après, je ne sais plus combien, l’agent XXX arrive, puis l’agent XXX. Et je crois qu’à la base ils venaient pour l’histoire du vol. XXX est venu me voir et m’a dit «Darren, de quoi as-tu besoin?»

Q — Il a dit quoi?

DW — Darren, de quoi as-tu besoin. Je ne me souviens plus de ma réponse, et il a dit, est-ce que tu as appelé une ambulance. J’ai dit que non, est-ce que tu peux le faire. Je me rappelle qu’il a appelé deux fois sur sa radio.

[Darren Wilson décrit la scène du crime en train d’être sécurisée par les policiers.]

DW — A ce moment-là mon sergent arrive et je vais le voir.

Q — C’est le sergent XXX.

DW — Oui madame.

Q — OK.

J'envisageais déjà de me servir de mon pistolet de façon létale quand il me frappait au visage.

 

DW — Je ne me rappelle pas exactement comment la conversation a commencé, il a dit quelque chose en premier mais j’ai dit, «il faut que je te dise ce qui s’est passé». Et il me dit, «qu’est-ce qui s’est passé?». J’ai dit, «j’ai dû le tuer». Il répond, «tu quoi?». J’ai dit, «il a pris mon pistolet, je lui ai tiré dessus, je l’ai tué». Il me dit, «va dans la voiture». J’ai dit, «je ne peux pas m’asseoir dans la voiture». Je me rappelle qu’il m’a dit «Darren, va t’asseoir dans la voiture». J’ai dit «Sergent, je ne peux pas être repéré. Ça devient déjà hostile, je ne peux pas être repéré dans la voiture. Je partirai si tu veux que je parte». Il a dit «prends ma voiture et va-t-en», donc j’ai pris sa voiture et je suis allé au commissariat.

Q — Dans votre esprit, le fait qu’il a attrapé votre pistolet, c’est ça qui a fait que vous vous êtes dit qu’il fallait utiliser votre arme pour l’arrêter?

DW — Oui. A partir du moment où il me frappait au visage, c’était suffisant, dans mon esprit, pour autoriser l’usage de la force.

Q — OK. Donc s’il n’avait pas attrapé votre pistolet pendant qu’il vous frappait au visage, même scénario mais il n’attrapait pas le pistolet, vous auriez quand même tiré pour tuer?

DW — J'envisageais déjà de me servir de mon pistolet de façon létale quand il me frappait au visage.

Le portrait de Michael Brown, pendant les funérailles, le 25 août 2014 à St Louis. REUTERS/Robert Cohen/Pool

Q — OK, d’accord. Et ensuite vous allez au commissariat?

DW —  Oui.

Q —  Et qu’est-ce qui se passe, vous y allez seul?

DW — Oui.

Q —  Et avant de partir, il y a une foule en train de se former, n’est-ce pas?

DW —  Oui.

Q —  Et vous entendez ce que la foule dit? Je sais que vous êtes dans une situation de stress, mais vous comprenez ou vous entendez ce qu’ils disent?

DW — J’entends des cris, j’entends des hurlements, pendant que je marche vers ma voiture, une Ford blanche s’est arrêtée et je me rappelle qu’elle disait «Est-ce que c’est untel?». Je me souviens que c’est une conductrice qui est sortie. XXX a dit, «madame, on ne sait pas». Je l’ai entendue dire «je pense que c’est untel» et ensuite elle a hurlé et c’est tout ce que j’ai entendu.

1 — Darren Wilson emploie «it» et non pas «he», donc «ça» et non pas «il» Retourner à l'article

 

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