ZEP: prendre aux pauvres pour donner aux pauvres

Dans une école élémentaire de Nice, en septembre 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Dans une école élémentaire de Nice, en septembre 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Théoriquement, tout le monde était favorable à l'évolution des ZEP. Concrètement, personne ne veut voir ses aides supprimées par une réduction du nombre de zones prioritaires.

C’est une habitude à l’Education nationale: prendre des mesures qui font sens sur le papier, assez consensuelles en théorie, mais qui ne passent pas sur le terrain. En l’occurrence: modifier l’organisation de l’éducation prioritaire.

L’idée ne semblait pas poser problème lors des réflexions de la Refondation à l’été 2012. La concertation menée avec énergie par le ministère de l’Éducation avant la première rentrée de Vincent Peillon, mêlait différents acteurs: syndicats, associations de parents, élus locaux et universitaires. Le but était d'arrêter de «saupoudrer» les moyens supplémentaires pour les concentrer sur certaines zones vraiment très prioritaires (on les appelle désormais les REP+, réseau éducation prioritaire renforcé) pour être plus efficace là où les besoins éducatifs sont les plus grands.

Depuis leur création, le nombre de ZEP a été multiplié par trois. Marc Douaire, qui préside l’Observatoire des ZEP (une association qui publie des infos sur la question) rappelle qu’à l’origine, la ZEP était «un projet conçu comme volontairement restreint par Alain Savary et ses équipes, pour mener une action là où le service public, dans son fonctionnement ordinaire, ne peut plus agir. D’ailleurs il n’y avait que 363 Zep au départ»

Puis il y eut une première relance, lorsque Lionel Jospin voulut aligner la logique des ZEP sur ces moyens dégagés pour les quartiers urbains en difficulté. On passa alors à 557. Leur nombre atteignit 869, lors de la deuxième relance en 1999; mais c’est avec Gilles de Robien, ministre de Jacques Chirac qu’elles atteignirent leur niveau actuel: presque 1100 réseaux –connus sous des noms successifs (Clair, Eclair…) mais que tout le monde continue d’appeler ZEP.

Aujourd’hui, l'éducation prioritaire englobe presque 20% des élèves français... avec un bilan disons, mitigé, puisque l’école française est désastreusement inégalitaire.

Donc l'Education nationale veut la repenser: un nouveau référentiel (objectifs, moyens, méthode) et une mise en avant de la logique de réseau entre les écoles (une ZEP c’est un collège et les écoles qui y sont associées, d’où les expressions «zone» ou «réseau»), avec un suivi des élèves entre les niveaux primaire au secondaire. Il est aussi prévu, pour les REP+, de dégager du temps pour que les enseignants et les personnels éducatifs puissent se réunir et affiner leurs pratiques pédagogiques et le suivi des élèves.

La carte des établissements concernés est modifiée et certains réseaux vont sortir des dispositifs d’aide. C’est là que la mesure ne passe plus.

Opposition à la nouvelle carte

Au collège[1] Paul Eluard à Montreuil (93) par exemple, les enseignants sont mobilisés et en grève

Julien Léoni, professeur de lettres dans le collège, s’époumone au téléphone:

«Le 93 devrait être sanctuarisé. On nous enlève cinq collèges, c’est mesquin. Il y a une violence symbolique à dire aux gens du 93 on vous retire la ZEP. Au delà de la logique comptable, il y a des mômes!! Plus de soutien aux élèves non francophones, c’est scandaleux! Nous, les enseignants, on crée de la richesse et de la paix sociale, on fabrique du vivre ensemble… et on ne peut pas le faire avec deux francs six sous.»

Ce quartier de Montreuil s’embourgeoise doucement, c’est aussi pour cela que le collège sort de l’éducation prioritaire. Mais, dans cette zone proche de Paris et Vincennes, parmi les nouveaux arrivants qui contribuent à changer l’image de la ville, le contournement est déjà une pratique répandue. Le fait d’être 21 par classe au collège public –lié à la ZEP– peut convaincre des parents de rester et préserver la fragile mixité de l’établissement. 

Plus la conversation se poursuit avec l’enseignant plus l’énervement monte:

«Ce sont des choix forcément injustes avec une logique: les pauvres, on va se laisser se manger entre eux. C’est du mépris pour le 93, comme les gouvernements successifs ont toujours fait depuis la création de ce département.»

Et concernant les annonces de Najat Vallaud Belkacem sur le 93 et la création de 500 postes localement avec un concours spécifique, Julien Léoni est très sceptique:

«il s’agit aussi d’allumer un contre feu médiatique.»

Les mécontentements des plus riches

D’autres zones considérées comme favorisées incluent des protestations du Snes –qui appelle à la grève le jeudi 27 novembre–: les Hauts-de-Seine notamment, où huit réseaux prioritaires disparaissent. A Paris aussi, des arrondissements considérés comme favorisés incluaient des ZEP. Les arrondissements à 1 chiffre n'en auront plus.  

Cartographie proposée pour 2015 pour Paris

Dans le 10e, au bord du Canal Saint-Martin, l’école Aqueduc et le collège Valmy sortent du dispositif et ont manifesté le 22 novembre. Pour le collectif des enseignants du collège Valmy, il y a erreur:

«Avec la perte des moyens, les écoles et le collège seront moins mixtes socialement. Les parents "bobos" disent qu’ils partiront dans le privé. On avait redoré l’image de l’établissement avec ces moyens qui permettait d’enseigner en groupe restreint, de proposer le grec en 3ème et de monter une section musique. Et on a réussi. On ne se sent pas récompensé pour nos efforts.»

Les conséquences sur les professeurs

Si les professeurs ont intérêt à voir leurs lycées maintenus en Rep+, c’est aussi parce que l’éducation prioritaire consiste en une incitation salariale et une bonification par un système de points dont le but est de maintenir les enseignants sur place et tenir les équipes dans la durée. Les enseignants pourraient être incités à partir des établissements désormais non prioritaires, pour acquérir les précieux points qui permettent de pouvoir choisir leur établissement quand ils avancent dans leur carrière. Or le maintien des équipes est essentiel à la réussite éducative, c’est dans le référentiel Rep et cela vaut pour tous les établissements.

La réforme est délicate concède Marc Douaire, mais il faut peut-être savoir choisir:

«Car tout le monde est d’accord sur le fait qu’il faut reconcentrer les moyens. Mais personnes ne veut être concerné!!»

Reste une vraie interrogation: la péréquation doit-elle se faire entre les établissements défavorisés? Car certes on ne peut pas étendre l’éducation prioritaire à l’infini mais on pourrait aussi imaginer que les moyens, la répartition des postes (jeunes enseignants et professeurs expérimentés) soient pensés autrement. Comme le montrait la Cour des comptes en 2012, les élèves parisiens coûtent beaucoup plus cher que ceux du 93. Nous avons aussi en France un lycée très onéreux si l’on compare le coût d’un élève à celui des pays européens, avec des options nombreuses et coputeuses. Et ceci alors que  notre école élémentaire est chroniquement sous-dotée. La réforme des prépas, initiée par Vincent Peillon, très critiquée, a fait long feu et le texte qui prévoyait une refonte de la rémunération des professeurs a été repoussée sine die.  

La (plus) juste répartition est un sujet qui dérange à l’Éducation nationale, un monde dans lequel on ne prend jamais, jamais, aux riches. Najat Vallaud-Belkacem, qui doit présenter la nouvelle carte globale de l’éducation prioritaire mi-décembre, créerait une énormissime surprise en brisant ce tabou. 

1 — Une première version de l'article notait par erreur lycée Paul Eluard. Il s'agit bien du collège. Retourner à l'article

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