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Kant, du moule à gaufres à la plasticité cérébrale

Hicham-Stéphane Afeissa et Nonfiction, mis à jour le 25.11.2014 à 19 h 05

Catherine Malabou propose une lecture très originale et très forte de la théorie kantienne de la connaissance à la lumière de la révolution neurolobiologique actuelle, en invitant à puiser chez Kant les éléments permettant de mieux rompre avec lui.

Stroopwafels / Takeaway via Wikimedia CC

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Avant demain. Épigenèse et rationalité
Catherine Malabou

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La théorie de la connaissance de Kant prend-elle pour modèle un moule à gaufres? On pourrait le penser, si du moins l’on en croit la vulgate scolaire, puisqu’il y est question d’un «réel» frappant l’esprit, y faisant surgir une masse d’impressions informes, comparables à une pâte liquide, laquelle reçoit une détermination en se coulant dans les formes a priori de la sensibilité et les douze catégories de l’entendement, s'y solidifiant pour ainsi dire, comme dans un moule à gaufres. Schelling lui-même, paraît-il, est le premier à avoir proposé cette métaphore pâtissière évidemment fort injuste puisque toute l’entreprise de la Critique de la raison pure vise à rendre impossible ce type de compréhension des opérations en vertu desquelles la réceptivité transforme des affections en général en un multiple appartenant au registre de la représentation.

Aucune attention n’est en effet prêtée, dans une telle perspective de lecture caricaturale, au décisif paragraphe 27 de la Critique de la raison pure, dans lequel Kant emploie l’expression d’ «épigénèse de la raison pure» comme métaphore éclairant son explication de l’origine des catégories, chargée de figurer un mode d’engendrement de ce qui normalement ne s’engendre pas. La théorie de l’épigénèse est en biologie la théorie selon laquelle les caractères et la structure de l’organisme développé, s’ils sont prédéterminés dans l’embryon, n’y sont cependant pas pré-imprimés, mais sont acquis au cours d’un développement progressif au cours duquel l’embryon se transforme sous l’influence de l’environnement. La théorie épigénétique s’oppose, en ce sens, à la théorie préformationniste selon laquelle tous les caractères de l’organisme développé ont leur correspondant terme pour terme «imprimé» dans l’embryon. Kant prend ouvertement parti en faveur de la théorie épigénétique en biologie au paragraphe 81 de la Critique de la faculté de juger, et il est remarquable qu’il se sert très tôt de ce modèle, dès ses notes de travail préparatoires à la Critique de la raison pure, pour caractériser, contre les théories empiristes et innéistes, sa conception de l’origine des connaissances.

Il serait tout à fait inexact de prétendre que les lecteurs de Kant n’ont pas été attentifs aux déclarations répétées dans lesquelles ce dernier fait valoir que les formes a priori de la connaissance ne sont pas innées, mais bel et bien acquises, sans être pour autant dérivées de l’expérience puisqu’elles sont originairement acquises. Catherine Malabou consacre une bonne partie de son dernier livre à expliciter cette thèse capitale du criticisme, en examinant également les lectures les plus marquantes qui ont été proposées à ce jour du paragraphe 27 de la Critique de la raison pure (celles notamment de Martin Heidegger, de Gérard Lebrun, de Jacques Bouveresse et de Michel Foucault, en omettant d’ailleurs de discuter, et parfois même de mentionner, celles de Wayne Waxman et de Béatrice Longuenesse). Mais son propos n’est pas d’écrire un livre de plus sur Kant, venant s’ajouter à la masse effrayante des études, monographies, articles, conférences, thèses de doctorat, consacrées à Kant, qui ont fait de ce dernier, comme le dit à juste titre Catherine Malabou, le fondateur de l’identité de la philosophie continentale depuis plus de deux siècles. Il s’agit bien plutôt de «montrer comme Kant, et lui seul, peut encore nous guider, y compris vers la sortie du kantisme» (p.225).

Avouons-le: le livre de Catherine Malabou est un livre difficile et exigeant, qui suppose de la part du lecteur non seulement une connaissance approfondie du kantisme (même s’il faut saluer le talent didactique de l’auteure, qui parvient à ramasser en quelques pages des développements complexes et subtils de l’Analytique transcendantale), mais encore une information précise portant sur les sciences neurologiques dont on sait qu’elles sont au centre de tous ses travaux depuis qu’elle s’est fait connaître en philosophie et de ce nouveau courant philosophique, auquel le livre de Quentin Meillassoux Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence a donné le coup d’envoi en 2006, appelé le «nouveau réalisme». A défaut d’une telle culture philosophique et scientifique, la thèse défendue par Catherine Malabou a peu de chance d’être entendue, et encore moins évaluée. La thèse –celle d’une instabilité du transcendantal, en entendant par «instable» à la fois «mal équilibré» et «changeant»– vise à terme à rendre pensable l’assimilation entre raison et cerveau, dans le cadre d’une sorte de darwinisme mental où l’accord des catégories de pensée avec le réel apparaît comme étant le fruit d’une adaptation biologique et d’un processus évolutif.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, explique Catherine Malabou, il se pourrait que nos jugements synthétiques, hérités d’acquisitions progressives, ne soient pas initialement a priori mais qu’ils le soient devenus. L’a priori serait ainsi produit par l’expérience, il serait le résultat d’un devenir. Le transcendantal serait lui aussi contingent. Les lois de la pensée, tout comme la forme des objets eux-mêmes, résulteraient du processus évolutif qui leur a certes conféré une stabilité, mais non une vérité inconditionnelle. Or ce que l’on appelle le darwinisme mental ou neuronal n’est rien d’autre qu’une théorie de l’épigénèse cérébrale par sélection et stabilisation synaptiques, visant à élucider le processus d’élaboration de l’accord entre catégories cognitives et objets de l’expérience. Mais à la grande différence du modèle transcendantal, la théorie de l’épigénèse cérébrale par sélection et stabilisation synaptiques ne fait aucune mention de données a priori dans la constitution des objets mentaux et de leur accord avec les dispositifs cognitifs. Il substitue au contraire l’idée d’une concordance progressive à celle d’un accord transcendantal des catégories aux objets.

Le vrai problème que soulève le paragraphe 27 tient à ce que Kant appelle à son secours une figure dépourvue de signification transcendantale pour imager les instances transcendantales par excellence que sont premièrement la production du rapport objectif, et deuxièmement la tendance architectonique de la raison. La vie apparaît ainsi comme la force formatrice transcendantale dont il n’est pas possible de rendre compte par le moyen de la raison, laquelle se rencontre donc elle-même comme un fait dans la nature. Tout se passe comme s’il y avait une rationalité de fait, une rationalité qui semble pouvoir se passer de la raison, une rationalité où le sens se donne sans nous. Comme le dit Kant lui-même, la structure de notre esprit est ce qu’elle est, «ni nécessaire, ni compréhensible à partir d’elle-même et d’elle seule», et n’hésite pas à évoquer une «certaine contingence de constitution» de notre entendement et de notre esprit en général (cité ici p.297) –rendant par là même bien moins invraisemblable qu’on aurait pu le croire un rapprochement avec le darwinisme mental.

L'hypothèse qu'avance Catherine Malabou consiste à dire que Kant ne se serait sans doute pas opposé à cette assimilation entre raison et cerveau rendue concevable par la théorie épigénétique, et qu’il aurait pris très au sérieux la révolution neurobiologique actuelle, qu’il se serait intéressé à toutes les possibilités d’observation de la pensée prise sur le vif offertes par l’imagerie médicale et aurait peut-être entrepris d’analyser les implications philosophiques de l’épigénèse cérébrale.

«En tant qu’héritiers de Kant qui recevons sa pensée à partir d’un certain état de la philosophie contemporaine, nous pouvons supposer qu’il ne se serait opposé ni à l’idée d’une inscription neuronale des activités de la pensée et de la rationalité en général, ni à celle d’un processus évolutif de la vérité. Il n’aurait pas forcément combattu l’assimilation entre raison et cerveau puisque ce dernier, loin d’être un organe rigidement programmé, est ouvert à l’aventure épigénétique. Il n’aurait pas nécessairement rejeté toute vision adaptative du transcendantal, puisqu’il admet lui-même une modifiabilité catégorielle. Le développement épigénétique de la raison coïncide avec la forme modifiable –et modifiée – du transcendantal, comme la forme d’un cerveau coïncide avec le développement modulable de ses connexions» (p. 312).

C’est en ce sens que la figure de Kant s’impose à nous, une fois de plus, aujourd’hui, c’est-à-dire «avant demain», pour reprendre le beau titre du livre de Catherine Malabou qui est très certainement une réplique directe au livre de Quentin Meillassoux où il est question d’un «après». «Avant demain, avant la fin de la gestation, une dernière étape reste à franchir. Celle de la réponse à Kant. Mouvement à contretemps d’une riposte à la postérité. (…) Que peut nous dire Kant au sujet de son propre lendemain? (…) Kant seul peut nous aider à construire le paradigme qui ouvre aujourd’hui à la pensée l’un des chemins de son avenir» (p.268-269). Si tel est notre aujourd’hui, que sera demain? Laissons à l’auteure le soin de répondre à cette question: «Demain, la biologie prouvera que la modifiabilité épigénétique est un facteur évolutif plus important que la génétique. Demain, l’ordre de la précellence entre le programme et sa traduction se verra inversé» (p.321).

Hicham-Stéphane Afeissa
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