Monde

Le bon Mexique contre le mauvais Mexique

Moisés Naím, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 29.11.2014 à 18 h 00

Enrique Peña Nieto, le président mexicain, en surprend plus d'un. Mais à cause des scandales ambiants, son action qui se veut radicale reçoit un accueil défavorable au Mexique.

Un portrait du président Enrique Peña Nieto est brûlé pendant une manifestation en faveur des 43 étudiants disparus, le 21 novembre 2014 à Monterrey. REUTERS/Daniel Becerril

Un portrait du président Enrique Peña Nieto est brûlé pendant une manifestation en faveur des 43 étudiants disparus, le 21 novembre 2014 à Monterrey. REUTERS/Daniel Becerril

Le jeune Mexicain (48 ans) qui occupe la fonction de président du pays surprend tout le monde, au premier chef sa propre nation. Enrique Peña Nieto propose des réformes sans précédent qui sont non seulement incompatibles avec les dogmes de son parti, l'omnipotent PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), mais aussi avec certains des plus puissants intérêts du Mexique. Des mastodontes de l'économie, chefs syndicaux et autres leaders locaux qui étaient jusqu'ici intouchables.

Les observateurs internationaux louent le potentiel des réformes engagées pour endiguer la corruption, favoriser la prospérité et la justice sociale.

Seulement, au Mexique, ces réformes se heurtent à la défiance de la population. Beaucoup pensent qu'elles sont un énième stratagème qui bénéficiera aux élites cupides qui s'enrichissent sur le dos des pauvres. Les analystes et les intellectuels mexicains investissent les journaux et les talk-shows pour expliquer que les réformes engagées auront des effets dévastateurs sur le plan social.

Impérialisme américain

Les gauchistes comme les nationalistes assimilent ces réformes à une soumission à l'impérialisme yanqui [NDT: orthographe hispanique]. Les patrons s'opposent aussi à ces réformes qui visent à augmenter la concurrence et menacent par conséquent la position dominante de leurs entreprises sur le marché. Elles promettent peut-être d'hypothétiques bénéfices à long terme, toujours est-il qu'à court terme, ces réformes handicapent de manière tangible ces groupes à la fois disparates et politiquement influents.

Lorsque le président d'il y a vingt ans, Carlos Salinas de Gortari, a libéralisé une économie mexicaine fermée et centralisée, il s'est produit exactement le même phénomène que celui auquel est aujourd'hui confronté Enrique Peña Nieto. En fin de compte, Salinas a réussi à vaincre l'opposition au sein et en dehors du PRI en imposant un ambitieux paquet de réformes économiques, avec une mesure phare, la conclusion d'un Accord de libre-échange nord-américain (Alena), avec les Etats-Unis et le Canada.

Bien que l'application de cet accord n'ait pas miraculeusement réglé tous les problèmes du Mexique –de la misère aux inégalités, en passant par une croissance médiocre–, depuis sa mise en œuvre, le commerce extérieur du pays a doublé et l'investissement étranger rapporté au PIB a triplé. Sans compter que ce dispositif a redynamisé l'économie mexicaine en général.

Un bon et un mauvais Mexique s'opposent

Mais durant ces années prometteuses, le «bon Mexique» est entré en conflit avec un «mauvais Mexique», dans lequel criminels et assassins errent impunément dans la nature et où la corruption et l'injustice sont la norme.

Dans ce Mexique-là, l'Etat de droit n'existe que pour ceux qui ont les moyens de se l'acheter. Ce «mauvais Mexique» existait avant les réformes de Salinas, et il n'a pas disparu.

L'Alena est entré en vigueur en 1994. Cette même année, une rébellion armée a éclaté dans l'Etat pauvre du Chiapas, le candidat du PRI à la présidence et son secrétaire général ont été assassinés, ce qui a entraîné l'effondrement de l'économie. Fustigé par ses propres alliés et par l'opinion, Salinas s'est exilé et son frère Raul, accusé de meurtre, a été emprisonné.

Les mauvaises conditions économiques et des scandales de corruption à répétition ont créé un climat politique toxique qui a miné les tentatives de moderniser l'économie mexicaine ou, du moins, de la rendre indépendante des grands groupes commerciaux et des puissants syndicats. Sans surprise, la confiance accordée au gouvernement, qui avait toujours été faible, s'est évaporée. Le mauvais Mexique a pris de l'essor.

Les guerres de Peña Nieto

L'Histoire se répète à présent avec une incroyable précision. Depuis qu'il est entré en fonction en 2012, Enrique Peña Nieto a engagé une guerre sur plusieurs fronts à la fois. Il a augmenté les impôts (de tous les pays de l'OCDE, le Mexique est celui qui prélève le moins d'impôts en part du PIB), il a promu une sévère loi de lutte contre les monopoles, a imposé une plus grande concurrence dans les domaines télévisuel et des télécommunications et a autorisé les investissements étrangers dans les secteurs pétrolier et énergétique, une mesure que ses prédécesseurs à la présidence avaient en abomination. Il s'est également proposé de faire le ménage à Pemex, la compagnie pétrolière nationale notoirement corrompue. Il veut opérer une refonte du système éducatif en soumettant les enseignants à des évaluations qu'ils doivent réussir, faute que quoi ils risqueraient de perdre leur emploi. Il a fait inculper Elba Esther Gordillo, la patronne du syndicat des enseignants mexicains autrefois indéboulonnable, pour détournement de fonds et crime organisé; elle est aujourd'hui en prison. Il s'est même frotté aux intérêts de la deuxième fortune mondiale, Carlos Slim, et de Televisa, puissant conglomérat des médias –qui étaient sortis du cadre légal.

Dans bien des pays, les citoyens applaudiraient un président prenant de telles mesures. Pas au Mexique.

La cote de popularité de Peña Nieto s'est effondrée depuis le début de son mandat, et nombreux sont ceux qui semblent douter que ses réformes servent vraiment les intérêts du pays (et les leurs). De récents événements semblent confirmer leurs pires soupçons. L'enlèvement et le probable meurtre de 43 étudiants dans l'agglomération d'Iguala par une bande de narcotrafiquants. Avec l'implication de responsables politiques et de représentants des forces de l'ordre corrompus dans cette affaire qui a mis au jour une vile collaboration entre les cartels de la drogue et les autorités locales.

En outre, le gouvernement a récemment annulé sa commande de ligne ferroviaire à grande vitesse (environ 3 milliards d'euros) après que le PRI a été accusé d'avoir attribué ce contrat à un consortium chinois moyennant un processus d'appel d'offres truqué. Et le 18 novembre, la Première dame, Angelica Rivera, a annoncé qu'elle vendrait sa villa familiale. Des journaux ont en effet révélé qu'elle avait acheté ce bien avec l'aide d'une entreprise privée qui avait remporté de juteux marché publics pendant que Peña Nieto était gouverneur. Ces scandales ont créé un environnement politique aussi délétère que celui qui a marqué la fin et le sillage de la présidence de Salinas.

Quatre ans pour vaincre le mauvais Mexique

La corruption et la criminalité saboteront-ils de nouveau les réformes dont le Mexique a besoin d'urgence? Sans un leader courageux et intransigeant vis-à-vis des pratiques pernicieuses qui exaspèrent les Mexicains, le bon Mexique ne saurait triompher sur le mauvais. Un président perçu comme n'étant pas assez draconien sur les questions de corruption, ou pas assez déterminé à combattre avec agressivité les criminels qui tiennent désormais d'importantes régions du pays, se retrouvera en face de citoyens éveillés et indignés qui seront de plus en plus difficiles à gouverner.

Le bon Mexique recherche désespérément un leader résolu à éradiquer le mauvais Mexique. Il reste encore quatre ans au président Peña Nieto pour cela.

Sera-t-il à la hauteur?

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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