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Y aura-t-il du cava à Noël? En Espagne, boire le «champagne» catalan devient un acte politique

Laura Guien, mis à jour le 28.11.2014 à 12 h 47

Le vin pétillant avait déjà subi les conséquences de la révision du statut d'autonomie de la Generalitat en 2006. Cette année, l'idée de boycott resurgit après la consultation sur l'indépendance de la région.

Des bouteilles de cava, à Barcelone, en avril 2014. REUTERS/Albert Gea

Des bouteilles de cava, à Barcelone, en avril 2014. REUTERS/Albert Gea

Invitée pour la première fois il y a dix ans à la table d'une famille catalane très mobilisée pour l'indépendance, mes hôtes ne cessèrent de remplir mon verre de cava, ce vin pétillant issu du terroir catalan. Peu au fait de l'actualité catalane à l'époque, j'étais loin de me douter que j'assistais non pas à une tentative délibérée de mise à mort de mon foie, mais bien à un héroïque geste de résistance culturelle...

Le 18 juin 2006, lors d'un référendum, les Catalans votaient «oui» à la révision de leur statut d'autonomie, un texte élargissant les pouvoirs financiers de la Généralité de Catalogne. En représailles, certains consommateurs espagnols décidèrent alors de boycotter le cava, ce «champagne catalan» moins cher et moins snob que son cousin français. Objectif: «punir» la Catalogne de ses ambitions séparatistes, et prouver les limites économiques de son détachement de l'Espagne.

Moins de 10 ans plus tard, la «Consultation citoyenne» du 9 novembre 2014 en Catalogne relance le sujet du boycott chez les économistes. Avec 81% des voix exprimées en faveur d'une indépendance de la région, ce vrai-faux référendum, tenu contre l'avis du Tribunal constitutionnel, marque un pic de tension rarement atteint depuis la révision du statut en 2006.

A moins d'un mois des fêtes, les Espagnols vont-ils de nouveau se priver de cava pour faire payer au Catalans leur dernière bravade?

Un boycott facile

L'économiste catalan Xavier Cuadras travaille actuellement sur la question du boycott du cava. Selon lui, il s'agit d'un événement qui a émergé pour la première fois fin 2004, après que l'ex-président de l'ERC (Gauche Républicaine de Catalogne) a appelé au boycott de la candidature de Madrid pour les JO de 2012.

«Le boycott du cava a été motivé par cette déclaration politique. L'année d'après, le gouvernement a voté le nouveau statut d'autonomie. Ces événements ont maintenu le boycott dans la durée jusqu'en 2007.»

En 2014, l'actualité n'est pas moins houleuse en ce qui concerne les relations du pouvoir central et de la Catalogne. Avec un référendum symbolique au fort arrière-goût de désobéissance civile, et qui a attisé le sentiment anti-catalan juste avant Noël, il serait presque tentant de croire que les indépendantistes cherchent délibérément à noyer l'industrie du cava. Le risque est d'autant plus important qu'il s'agit d'une opération simple à mettre en œuvre, estime Sevi Mora économiste et membre de Ciutadans de Catalunya, une association opposée au nationalisme catalan.

«Ce n'est pas très contraignant de boycotter le cava catalan. Ce n'est pas comme boycotter de l'essence, ou des produits de première nécessité. Au pire tu achète du champagne français, et tu es le plus heureux!»

Loi du silence

Mais ce qui fait surtout du cava catalan le candidat idéal au boycott en 2014, comme avant, c'est la symbolique qu'il dégage.

Sur les 159 municipalités qui produisent ce vin pétillant, 133 se situeraient en Catalogne. Le cava est donc LE produit catalan par excellence. De quoi en faire un candidat idéal pour un nouveau boycott, dans une période propices aux frictions identitaires.

Que disent donc les principaux acteur du marché? Du côté des organismes officiels, l'heure est à l'ultra discrétion. Le Conseil de régulation du cava, organisme chargé de l'attribution de la prestigieuse appellation, refuse de s'exprimer sur le sujet. Silvia Grimaldo Martinez, responsable de communication, opte pour une déclaration ultra consensuelle:

«Nous ne doutons pas que la campagne de Noël sera excellente pour tout le secteur du cava.»

Même mutisme chez les grandes marques, dont certaines ont été chahutées par la consultation citoyenne. Parmi elles, le cava Codorníu, dirigé par la famille Raventós, dont plusieurs membres sont également les actionnaires majoritaires de la société Unipost. Pendant la campagne du «oui», les médias espagnols ont souligné que cette entreprise de services postaux n'est autre que celle qui réalisait la distribution des prospectus électoraux pour la consultation du 9 novembre. Début des rumeurs et rétropédalage en interne chez Codorníu. Dans une lettre adressée ses employés, l'entreprise catalane leur demande d'informer tous les clients qu'elle n'a pas financé la campagne d’information catalane sur le référendum.

La peur des représailles anti-indépendantistes continue de planer. Si aucune déclaration publique n'est faite, c'est que les principaux protagonistes ont tiré les leçons du boycott précédent, largement médiatisé. Sévi Mora résume:

«Le boycott possède cette spécificité: plus on en parle, plus on le renforce. C'est donc logique que les principaux intéressés ne veuillent pas l'évoquer.»

Et il est donc tout aussi logique que les seuls à se frotter les mains dans la presse ne soit autres que les principaux concurrents du cava catalan... En Estrémadure, Aragon et Galice, où l'on produit aussi du cava, les producteurs déclarent se préparer à la meilleure campagne de leur histoire.

Boycott interne

En réalité, le marché du cava catalan a beaucoup changé ses dernière années. Selon les statistiques du Conseil de régulation du cava, l'année du premier boycott, 2005, coïncide avec le moment où les ventes à l'étranger ont dépassé celle de l'intérieur.

Conséquence de la mondialisation ou du blocus? Reste que la majorité de la production de cava catalan se vend désormais en Allemagne, au Royaume-Uni et en Belgique. A croire que le boycott de 2005 n'a pas laissé reprendre ses marques au vin catalan sur le marché intérieur.

De plus, le cava catalan pourrait être désormais soumis à un nouveau phénomène: le boycott vraiment interne –catalan. C'est ce qu'affirme désormais Josep Lluís Bonet, le PDG de Freixenet, marque emblématique qui pèse à elle seule 50% du marché du cava en Catalogne. Après s'être exprimé contre l'indépendance dans un article du New York Times, le PDG a essuyé les foudres de la sphère politique indépendantiste, lançant ainsi un débat ubuesque sur la capacité de ces vins pétillants à accepter leur catalanité (sic). 

Histoire de remuer le couteau dans la plaie, la marque, qui fête ses cent ans cette année vient de sortir un spot publicitaire à la double signification controversée. On y retrouve David Bisbal, superstar en Espagne depuis sa victoire à la Star Ac' locale, fredonnant l'évocateur Closer Tonight sur lequel l'actrice madrilène Maria Valverde et des danseuses court vêtues se trémoussent dans une nuée de paillette. Le spot s'achève par le toast des deux stars espagnoles, en catalan dans le texte, invitant à passer encore «100 ans ensemble». Du cava, du glamour... et de l'anti-indépendantisme. 


La pub a immédiatement relancé les appels au boycott de la marque en Catalogne. Elena Ribera, députée CiU (Centre Droit catalan) assure ainsi dans un tweet que Freixenet «vient de perdre 2 millions de consommateurs… potentiels»

L'opposition espagnole objecte qu'au contraire, elle en aurait gagné 45 millions...

Pour Sevi Mora, «cette histoire de boycott interne est quand même une bonne indication de la folie collective qui a saisi la Catalogne». Thomas Jeffrey Miley, maître de conférences en sociologie politique à Cambridge et spécialiste de la question identitaire catalane, décrypte quant à lui une autre stratégie derrière l'épisode Freixenet.

«Pour les grandes entreprises, c'est une manière de marquer les limites. Cette agitation indépendantiste ne leur fait pas que du tort parce qu'elle les met au centre et leur permet de continuer à débattre du sujet pour atteindre leur véritable objectif: l'obtention d'un pacte fiscal avec le gouvernement catalan.»

Vers la guerre des jambons?

Mais en dehors des possibles calculs des grandes marques de cava, la question du boycott est avant tout une affaire citoyenne. Or la société civile catalane ultra mobilisée pour l'indépendance a montré sa forte capacité à s'organiser lors du référendum informel. De quoi penser qu'elle pourrait mettre à au point à son tour un boycott ultra efficace … Après l 'embargo sur le cava catalan, l'heure est-elle au blocus des jambons d'Estrémadure?

Selon Xavier Cuadras, les Catalans avaient déjà mis en place des systèmes de contre-attaque efficaces lors du dernier boycott de 2005.

«Comme contre-prestation du boycott qui a eu lieu majoritairement Valence, Madrid et en Andalousie, les consommateurs en Catalogne ont décidé d'acheter plus de cava. C'est ce que nous avons appelé contre-boycott ou Buycott.»

De quoi expliquer sans doute que les indépendantistes les plus zélés aient pu abreuver leurs convives uniquement de vin pétillant… Sévi Mora n'est pas convaincu par cette théorie du «Buycott» ni par une possible contre-attaque des Catalans sur les produits espagnols.

«Sérieusement, qui vont-ils boycotter? Les banques? Telefonica? C'est sûr qu'il y a des gens qui vont essayer de ne plus acheter de produits espagnols, mais cela restera marginal.»

Sur ce point de vue, les deux économistes se rejoignent: le boycott en Espagne comme en Catalogne devrait se cantonner aux marges. Pour Xavier Cuadras, un boycott «massif»  du cava catalan paraît peu probable à l'avenir, d'autant plus que le dernier en date a eu peu d'impact économique, mis à part sur les petits producteurs.

«Les gens ont compris que les producteurs de cava n'avaient rien à voir avec tout cela, et que c'était des citoyens avec leurs propres opinions par rapport à l'indépendance.»

Utile rideau de fumée

Toutes ces agitations alcoolisées n'auront beau toucher qu'une faible partie de la société espagnole, elles restent représentatives de la crise catalane. Un conflit dans lequel Madrid comme Barcelone s'est désormais retranchée dans le registre des menaces symboliques.

Pour Thomas J. Miley, ces menaces doivent être prises «comme la part d'un spectacle beaucoup plus grand». Selon le sociologue, cette contestation autour du cava, et à plus grande échelle autour du conflit entre le pouvoir central et les indépendantistes catalans, ne serait qu'un «utile rideau de fumée».

«C'est un jeu. Pour l'instant, cela intéresse les deux camps d'être comme chat et chien. Cela leur permet de gagner les élections en s'agrippant à un drapeau alors que les deux gouvernement, catalan comme espagnol, sont empêtrés dans des scandales de corruption énormes.»

Une manière de dire, c'est de saison, que dans cette telenovela que joue le monde politique, les citoyens, mobilisés ou non par la cause indépendantiste, seraient encore une fois les dindons de la farce. Une spécialité qui, contrairement au cava, n'est pas que catalane...

Laura Guien
Laura Guien (30 articles)
Journaliste
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