Culture

«Engrenages»: Proust par Proust par Proust

Jean-Marc Proust, mis à jour le 08.12.2014 à 18 h 44

Caroline Proust, le capitaine Berthaud d'«Engrenages», a répondu au questionnaire de Proust au nom de son personnage. Révélant ainsi à quel point un comédien connaît son personnage, la façon dont il en recherche les spécificités en soi-même, ou comment il les invente.

Caroline Proust / © Canal + (France)

Caroline Proust / © Canal + (France)

Caroline Proust, alias Capitaine Berthaud dans Engrenages, la série policière diffusée en ce moment sur Canal+, n’avait jamais répondu au questionnaire de Proust. C’est désormais chose faite. Au mépris de toute déontologie, c’est son cousin, alias moi-même, qui lui a soumis le célèbre questionnaire. Un 18 novembre: pour son anniversaire et celui de la mort de Marcel Proust. Mais cela faisait trop de Proust. Alors, Caroline a plutôt cherché les réponses de Laure Berthaud.

Sa vertu préférée. C’est ainsi que débute le questionnaire. «La justice! C'est une vertu, la justice?» Mais oui, c’est même une des quatre vertus cardinales. «Laure Berthaud se débat avec ça, c'est complexe. Ce sont des flics qui ont une haute idée de la justice.» La saison 5 d’Engrenages tourne largement autour de l'erreur judiciaire, avec un personnage broyé par cette mécanique implacable: «C'est le juge Roban qui s'acharne sur lui. Il est complètement bloqué et ça induit tout le monde en erreur. On ne peut pas rattraper le mal qui est fait. Malheureusement, ça arrive tout le temps» en France, comme ailleurs.

Logiquement, c’est un ancien ministre de la Justice qu’elle cite, comme héros dans la vie réelle: «Robert Badinter et l’abolition de la peine de mort. Ça c’est une réponse de Berthaud et de Caroline Proust!», précise-t-elle. Et le héros dans la fiction, ce sera Jean Valjean, incarnation littéraire de la réhabilitation.

De quoi donner à son personnage un double ancrage littéraire et historique, cohérent avec son engagement. Dans cette série, écrite avec des conseillers techniques, de vrais juges ou avocats, qui en renforcent le réalisme, Berthaud fait face «à des situations qui justifient sa colère, comme les atermoiements de la justice.» Et ce sera son principal défaut, cette «colère, qui empêche le raisonnement. Laure Berthaud s'emporte et ça crée des dissensions. Elle n'est pas forcément juste», et fait parfois des erreurs.

Dans la nouvelle saison d’Engrenages, Laure Berthaud et son équipe enquêtent sur le meurtre d’une mère et de sa fille, retrouvées dans un canal. Les soupçons se portent sur le père de l’enfant. Détesté de sa belle famille. Un peu trop. Surviennent d’autres malfrats…

La qualité qu’elle préfère chez un homme. Ce qu’elle apprécie le plus chez ses amis. «La constance. Laure est très attachée sentimentalement à Gilou, qui est son seul ami. Il est toujours là, constant. Evidemment, les spectateurs attendent une histoire entre eux… L'absence de constance, c'est ce qu'elle reprochait à Sami, disparu puis revenu… Gilou, elle peut toujours compter sur lui.»

  • Joué par Thierry Godard, le lieutenant Gilou travaille sous les ordres de la capitaine Berthaud. Un personnage attachant, «usé par la drogue et la vie». Secrètement amoureux (?), il propose à Berthaud d’être le père de l’enfant qu’elle attend d’un autre. Elle décline. S’en mordra les doigts.
  • Officier détaché dans son équipe, Sami devient l’amant de Berthaud. Il meurt dans une explosion (saison 4). Elle est enceinte – de lui ou du commissaire Brémond.

© CANAL+ / Stéphane Grangier / Simon T

Son occupation préférée. «Son travail. Son travail.» Berthaud y passe sa vie. Et Caroline Proust de souligner que là «est le problème des flics quand ils font bien leur boulot: ils n'ont pas le temps pour autre chose.» Ce qui se traduit par une vie sentimentale compliquée pour son personnage. Et un rapport brut au désir amoureux, très explicite au début de la saison 5, où, quelques échanges de regards dans un bistro lui suffisent à entamer une partie de baise dans une bagnole:

«Quand elle veut un mec, elle est directe et n'a pas de problème à l’assumer. Elle a une approche très masculine. Cela fait peur aux mecs et elle doit alors les rassurer en leur disant de ne pas avoir peur, qu’ils ont juste passé un bon moment, que ce n’est pas un problème…»

Et la qualité que Berthaud préfère chez une femme? Moue interrogative de l’actrice. Elle «a peu de rapports avec les femmes.» A la DPJ, il n’y a que des mecs. Elle représente une forme de «solidité dans un monde d'hommes, une force.» Elle doit s’imposer. «La France est un pays misogyne, même dans son vocabulaire: quand on veut signifier la faiblesse, on dit femmelette.» Ses héroïnes dans la vie réelle? Logiquement, elle cite Élisabeth Badinter, pour son féminisme.

Berthaud détonne dans cet univers masculin de truands et de flics. Pourquoi a-t-elle opté pour ce métier? Pour composer le personnage, Caroline Proust lui a «inventé une histoire personnelle.» L’assassinat de sa sœur par un criminel qui n’a jamais été retrouvé. D’où sa «vocation. Dans la saison 3, il y a un tueur en série qui bousille des femmes, les éviscère…» Obnubilée par ce souvenir traumatisant, ça explique qu’elle s’obstine, «ne veuille pas lâcher le morceau, si on peut dire!»

État d'esprit actuel. La saison 5 est hantée par une grossesse inattendue avec laquelle Berthaud se débat. «Elle veut se débarrasser de son bébé. C'est flou. Non seulement, elle ne peut pas savoir qui est le père» mais, potentiellement, elle porte «l'enfant d'un mort.» (Sami). Et la voici enceinte, voulant avorter, tout en crapahutant et en menant son enquête. Quel serait son plus grand malheur? «Sans doute d'avoir une fille kidnappée…» [SPOILER: la saison 5 évoque cette situation et Berthaud enceinte ne peut y être insensible). Les fautes qui lui inspirent le plus d'indulgence? «Celles qui ont une explication dans un passé torturé, une enfance de souffrances.» Là encore, la saison 5 en porte la trace, qui évoque des enfants victimes d’attouchements, devenus délinquants voire criminels à l’âge adulte. Comment elle aimerait mourir. Là encore, le métier impose la réponse: «D'un coup. Berthaud n’est pas quelqu'un qui a tellement peur. Elle y va, elle affronte le danger. Mais ce serait mieux qu’elle ne souffre pas», expose Caroline.

© CANAL+ / Stéphane Grangier / Simon T

Dans la rue, les flics reconnaissent l’actrice. Sa popularité lui a valu d’être accueillie chaleureusement un jour où elle a déposé plainte: «Regarde, c’est Berthaud! Ils voulaient faire une photo, puis ils ont enregistré ma plainte.» Elle parle d’eux de manière directe: ils font un boulot impossible pour pas grand-chose.

Le pays où Berthaud désirerait vivre. «Les Caraïbes!» Et, redevenue Caroline, elle ajoute: «on ne sait jamais, si ça pouvait aider à tourner une saison là-bas…» Mais, plus sérieusement, les Caraïbes, «c’est ce qu'ils ne peuvent pas se payer. Tu imagines le salaire des flics? Berthaud je crois qu'elle est à 2300 euros… Ils ne peuvent pas se payer de vacances au soleil et boire un cocktail face à la mer…» Le rêve inaccessible pour ces «fonctionnaires qui vivent en banlieue, loin de leur boulot, ou dans des petits appartements. Ils ont des vies compliquées. Les mecs courent de droite à gauche et risquent leur vie pour des petits salaires. Avec lesquels ils ne peuvent pas s'offrir de beaux appartements où ils se sentiraient bien.»

Caroline Proust explique qu’elle s’attache donc à donner du réalisme à son personnage à partir de cette situation sociale. «Elle porte une veste de peau dans la saison 5. J’ai voulu une veste qu'elle puisse s'acheter, 200 euros maximum, aux puces. Quelque chose de pas trop luxueux.» Même souhait pour son appartement que l’on voit parfois, trop grand initialement. «J’ai demandé qu'il soit réduit, compte tenu des loyers scandaleusement élevés à Paris!»

Revenons aux Caraïbes? Buvant son cocktail, Laure Berthaud couperait-elle le portable? «Non, évidemment…» On la voit attraper de justesse un Thalys pour Amsterdam, sa dernière chance d’avorter. Mais le portable sonne et elle en sort à l’ultime seconde pour retourner à son enquête… Pas de vie privée pour elle. Le boulot est tout.

Son rêve de bonheur. Elle réfléchit, puis rit: «légaliser toutes les drogues!» Il y aurait «un contrôle» et c’en serait «fini de la délinquance…» Un flic peut-il dire une chose pareille? Caroline se ravise: «En fait, pour Berthaud, le bonheur, ce serait de résoudre toutes les enquêtes. On est un peu des branques, on ne résout pas grand-chose…»

En effet, la série s’attarde parfois sur la réalité de la vie policière: l’attente. J’observe qu’on a l’impression que c’est parfois très long pour eux… «Exact! Comme pour les acteurs! C’est la réalité: les flics passent leur temps à attendre. Ils sont sur les nerfs et c'est pour ça qu'il y a des bavures.» Devant mon air étonné, elle poursuit son raisonnement.

 «J'ai fait des planques pour Le Cousin (film d’Alain Corneau). On peut passer 10 heures d'affilée, dans un soum'…» Un? «Un sous-marin, un fourgon en planque. On est dans le froid ou en plein cagnard....On est super énervés, l’adrénaline monte…. Ce sont des êtres humains!» Ils attendent, prêts à intervenir. «Ils ont des infos sur un type et c'est bon, là, ils vont le taper. Ils sont prêts à bondir. Puis, il se passe un truc, une bagnole a une panne, le type vient pas. Il vient toujours pas… Ils sont de plus en plus énervés.» C’est là que peut survenir la bavure, dans cette tension extrême, qui précède une intervention, préparée au millimètre près.

La question suivante apporte un peu de rêve. Le don de la nature qu’elle voudrait avoir. La réponse, très 70s s’impose vite. Berthaud voudrait avoir les dons de Steve Austin, L’Homme qui valait 3 milliards, une série que nous regardions, enfants, sur une petite télé noir et blanc. «Ce serait bien d'avoir un de ses «trucs», un sens ultradéveloppé: il entend tout, il voit tout. Quand t'es flic, c'est génial!»

 

La couleur qu’elle préfère. «Euh… le bleu? Elle a beaucoup de vêtements bleus.» La fleur qu’elle aime. Dans un grand rire le personnage s’efface et c’est Proust qui répond. «Cattleya! Faire cattleya! Berthaud fait cattleya à l’arrache, mais elle se fait du bien, c'est montré ainsi.» 

L'oiseau qu’elle préfère. Elle ne sait pas répondre. J’avais imaginé dans l’ordre: la pervenche, le bleuet et le poulet, réponses  de flic évidentes. Raté.

Sa devise. Une brève hésitation et puis: «Qui s'y frotte s'y pique! C'est la devise des flics. C'est pour ça qu'ils ont toujours un chardon. Dans le bureau du commissaire, il y a un pot de fleurs avec des chardons...» Et ce serait cela, la fleur. Un chardon plutôt qu’un cattleya.

Personnages historiques qu’elle méprise le plus. Elle réfléchit longuement, pour trouver la pensée de son personnage, dans son rapport éperdu à la justice. «La question est: est-ce que, comme flic française, elle aurait travaillé pour Pétain? C'est déjà tellement compliqué de savoir ce que l'on aurait fait, soi, alors pour un personnage…»

Ses héroïnes dans la fiction. Pour composer Laure Berthaud, elle a opté pour un personnage proche d’elle, avec son tempérament, très tonique (là, une réserve familiale s’impose), qui lui permet d’aborder aisément des rôles survoltés. «Avant la première saison, c’est ce que l’on me l’a conseillé. Ainsi, si la série était amenée à durer, ce serait plus facile et surtout plus crédible.»

A l’époque, «je lisais des polars, notamment la série Kenzie et Gennaro de Dennis Lehane», connu notamment pour avoir écrit Mystic river, roman adapté par Clint Eastwood. «Le personnage d’Angela Gennaro m’a beaucoup inspirée pour composer Laure Berthaud.»

Elle parle d’un «soum’», de «taper» un truand. Elle parle parfois comme un flic, qu’elle incarne depuis 5 saisons. Laure Berthaud alias Caroline Proust.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte