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Quand la guerre des pétroles offre un répit au gouvernement français

Gilles Bridier, mis à jour le 28.11.2014 à 9 h 50

Les prix des carburants auraient dû augmenter. Mais la chute du prix du baril efface à la fois les effets de la baisse de l’euro et de l’augmentation de la fiscalité sur les carburants. Pour le gouvernement, c’est un effet d’aubaine. Mais au niveau mondial, les tensions géopolitiques sur fond de cours du pétrole s’accroissent.

 REUTERS/Charles Platiau

REUTERS/Charles Platiau

Normalement, la baisse de l’euro face au dollar depuis début mai (il cotait alors 1,39 dollar) aurait dû entraîner une augmentation du prix du baril de pétrole exprimé en euros… si les cours s’étaient maintenus au même niveau. Car la relation entre l’évolution des parités monétaires et les prix à la pompe est arithmétique: «Pour une baisse de 10 centimes de l’euro par rapport au dollar, l’impact à la pompe est une hausse de 5 centimes par litre pour l’essence et de 6 centimes pour le gazole», estiment des spécialistes de l’Union française des industries pétrolières (Ufip).

Or, en six mois, l’euro a perdu 10% de sa valeur, soit environ 14 centimes pour un dollar. A fiscalité constante, les prix à la pompe auraient dû augmenter de 7 centimes par litre d’essence et de 9 centimes pour le gazole. De quoi alimenter le mécontentement des automobilistes contre l’exécutif bien qu’il n’en soit pas responsable, au moment où sa popularité est à son plus bas.

Or, on assiste à une évolution inverse, grâce au recul du prix du baril. Entamée début juin alors qu’il se négociait à 105 euros, cette baisse a fait passer le baril de WTI en-dessous des 80 dollars début novembre, et même jusqu’à 75 dollars depuis le milieu du mois. Soit une dégringolade de près de 30% en un peu plus de cinq mois seulement.

Une augmentation indolore de la fiscalité

Bien sûr, le poids des taxes sur les carburants (60 centimes par litre de supercarburant SP95 et 43 centimes par litre de gazole pour la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, plus la TVA de 20%) empêche de répercuter l’intégralité de cette baisse à la pompe. Car au total, la fiscalité qui pèse sur les carburants représente aujourd’hui 58% du prix pour le supercarburant, 52% pour le gazole. Malgré tout, l’amplitude du recul du cours du pétrole permet de compenser les effets haussiers de la baisse de l’euro, et même plus.

Car, par rapport au mois de juin où les prix moyens des carburants atteignaient 1,30 euro le litre à la pompe pour le gazole et 1,52 euro pour le SP95, les prix de vente moyens sont aujourd’hui respectivement de 1,24 euro et 1,42 euros.

Ainsi, pour l’automobiliste, la baisse de l’euro est-elle indolore lorsqu’il passe à la pompe. Voilà, pour le gouvernement, un élément de mécontentement en moins.


 

Mieux: compte tenu de son importance, le recul du prix du baril va même permettre d’appliquer sans grande conséquence les hausses prévues dès début 2015 sur la fiscalité des carburants.

D’une part, la taxe carbone doit être alourdie de 2 centimes par litre de gazole et 1,8 centime pour le supercarburant. Et en plus, pour compenser une partie du manque à gagner créé par l’abandon de l’écotaxe, le gazole supportera une augmentation de la fiscalité de 2 centimes par litre, comme le prévoit le projet de loi de finances pour 2015.

Ainsi, dès début 2015, la fiscalité du carburant des voitures diesel, qui représente environ 80% de la consommation de carburants en France, augmentera de 4 centimes par litre. Mais grâce à la chute des cours du pétrole, le prix du gazole en janvier ne devrait pas être plus élevé en janvier qu’il ne l’était sept mois plus tôt! Le gouvernement peut souffler un peu.

Le rôle clé de la stratégie saoudienne

 Reste que cette situation n’est pas forcément pérenne, loin s’en faut. Le prix du baril, qui avait dégringolé à 40 dollars il y a tout juste cinq ans après un sommet à 140 dollars six mois plus tôt, peut réserver bien des surprises. D’autant que les cours sont très dépendants des tensions géopolitiques dans le monde, et que celles-ci sont de plus en plus aigües.

Quelle sera l’attitude la Russie, deuxième pays producteur en 2013 (mais premier si on intègre l’ensemble des pays de la CEI) et dont l’économie est totalement dépendante des ressources pétrolières, face à l’affaissement des cours qui la privent de recettes provenant de ses exportations et aux sanctions économiques dont elle est l’objet? Comment vont se comporter les pays de l’Opep, qui continuent d’assurer 42% de la production mondiale, face à la dégradation de la situation au Moyen-Orient?


 

Et surtout, quel rôle va jouer l’Arabie saoudite qui, depuis quelques années, faisait office de régulateur pour stabiliser la production mondiale en fonction de la demande, et qui a manifestement changé son fusil d’épaule?

Fort d’une production de l’ordre de 9,6 millions de barils/jour (autant que l’Iran, l’Irak et le Koweït réunis, d’après les statistiques de l’Opep) et assurant plus de 11% de la production mondiale, Riyad semblait s’accommoder d’un prix du baril oscillant autour de 100 dollars, fermant les robinets lorsque les cours baissaient et réalimentant le marché lorsqu’ils grimpaient. Cette stratégie visait notamment à ne pas asphyxier les pays importateurs en sortie de crise, pour que leur consommation d’hydrocarbures ne chute pas.

L’arrivée sur le marché mondiale des huiles de schiste a changé la donne. Les Etats-Unis se sont hissés dans le trio des plus gros producteurs de pétrole, avec la Russie et l’Arabie saoudite. Et depuis cette année, ils devanceraient même les deux autres grands producteurs, ce qui est de nature à changer l’attitude de l’Arabie saoudite pour assurer sa suprématie dans les exportations.

Certes, Washington n’a pas levé l’interdiction d’exporter des produits pétroliers prises dans les années 1970. Mais les pressions des compagnies sont fortes pour ouvrir une brèche dans cette réglementation. Et si les démocrates s’y opposent, ils sont maintenant en position de faiblesse face aux républicains majoritaires au Sénat et à la Chambre des représentants. Ainsi, non seulement les Etats-Unis ne sont plus les importateurs d’antan, mais ils pourraient même devenir des concurrents sur certains marchés qui leur font des avances, comme le Mexique et la Corée du sud.

Face à ce bouleversement et au renouveau du charbon qui vient concurrencer les hydrocarbures, Riyad change de stratégie. Plus question de réduire sa propre production et ses exportations pour maintenir les prix: l’Arabie saoudite veut préserver ses parts de marché. Quitte à laisser les cours filer.

Car les Etats-Unis ne pourront pas suivre très longtemps: en-dessous de 80 euros le baril, la production de pétrole de schiste ne dégage plus de bénéfice, alors que l’extraction de l’or noir en Arabie saoudite revient environ quatre fois moins cher. Le temps joue en faveur de Riyad, dans son bras de fer avec les pétroles de schiste.

A combien le prix plancher?

A quel niveau et à quel horizon, dans ces conditions, se stabilisera le prix du baril sur le marché mondial? Compte tenu de la complexité de tous ces paramètres géopolitiques et économiques, la visibilité ne dépasse guère six à huit mois. Sur cette période, pour l’Agence internationale de l’énergie (AIE), «les équilibres entre l'offre et la demande indiquent que la dégringolade des cours n'est pas arrivée à son terme», et des spécialistes de la cotation des matières premières fixent pour le moyen terme un plancher à 66 dollars le baril!  

Quelles seront les réactions des pays aux économies fragiles et qui dépendent de la manne pétrolière, comme la Russie ou le Venezuela, mais aussi l’Iran, le Nigéria ou l’Algérie? A Moscou, la théorie d’un complot américano-saoudien visant à affaiblir la Russie et l’Iran pour leur soutien au pouvoir en Syrie, fait son chemin. De quoi tendre un peu plus les tensions internationales, sur fond de cours du pétrole.

Certes, on est très loin de la problématique du prix des carburants en France. Paris, sur le sujet, n’a pas la main. Disons que pour l’instant, l’Etat profite d’un répit qu’il n’avait pas pu programmer.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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