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Cyrille, le bras religieux du nationalisme de Poutine

Vladimir Poutine et Cyrille, le 4 novembre 2014 à Moscou.  REUTERS/Mikhail Metzel/Ria Novosti/Kremlin

Vladimir Poutine et Cyrille, le 4 novembre 2014 à Moscou. REUTERS/Mikhail Metzel/Ria Novosti/Kremlin

Patriarche de Moscou, chef de la toute puissante Eglise orthodoxe de Russie, Cyrille est devenu l'allié numéro un de Vladimir Poutine, de sa politique anti-occidentale, de sa défense des valeurs traditionnelles, de son combat contre l'indépendance de l'Ukraine, berceau et patrimoine légitime de l'orthodoxie russe.

En janvier 2009, l’élection du «jeune» patriarche Cyrille (alors 62 ans), né Vladimir Mikhaïlovitch Goundiaïev, à la tête de la toute puissante Eglise orthodoxe de Russie (plus de cent millions de fidèles) avait été saluée dans le monde comme une promesse d’ouverture. La promotion de cet intellectuel brillant, responsable des relations extérieures du patriarcat de Moscou et personnalité connue à l’Ouest, semblait indiquer une volonté de rupture avec les réflexes isolationnistes que cultive l’orthodoxie russe depuis le XIXe siècle et la chute du communisme. Et elle augurait d’une entrée de plain-pied dans l'ère moderne d’une Eglise réputée pour son ritualisme liturgique, sa rigidité dogmatique, ses replis nationalistes.

Près de six ans plus tard, il y a de quoi déchanter.

Sous l’effet de la crise ukrainienne en particulier, le patriarche Cyrille est devenu l’un des principaux relais du discours nationaliste triomphant dans la Russie poutinienne. C’est lui qui promeut la doctrine du «monde russe» (Russkiy mir), englobant non seulement la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, mais «s’étendant sur les espaces de l'Eurasie» (discours du 14 mars 2014). C’est lui encore qui entretient la mémoire de la résistance d’autrefois aux envahisseurs polonais et aux risques d’une «latinisation» (occidentalisation, catholicisation) qui «aurait signifié la destruction totale des fondements civilisationnels de la Russie, sa soumission à des forces extérieures».

Intraitable défenseur de l'«identité spirituelle» du pays contre la «décadence morale» de l’Occident –illustrée, entre autres, par le développement des mariages gays–, contre le libéralisme économique débridée qui y règne, contre l'«hégémonisme» américain et la menace de l’islam dans le Caucase et en Europe de l’Ouest, le patriarche «de toutes les Russies», qui avait déjà apporté son soutien à Vladimir Poutine lors de la campagne présidentielle de 2012, est devenu l’allié numéro un du maître du Kremlin.

Son attitude est sans doute conforme à la tradition byzantine et à l’histoire de la Russie impériale où le patriarche jouit d’un double pouvoir spirituel et politique. Mais on aurait pu croire que, par sa formation et ses relations en Europe et jusqu’au Vatican, par sa volonté proclamée d’aggiornamento de son Eglise, Cyrille conduirait plutôt une ligne de rapprochement avec l’Occident, avec le pape, avec le siège de Constantinople, celui du patriarche Bartholomée, qui dispose dans le monde orthodoxe de la primauté historique et honorifique, mais pèse peu face à la tentation hégémonique de l’Eglise russe, à sa puissance numérique et politique.

L'enjeu de l'Ukraine

L’Ukraine est devenu le champ principal du raidissement idéologique de l’Eglise russe. Dans ce pays en guerre, le patriarche Cyrille défend son patrimoine historique et culturel, son appareil institutionnel, ses paroisses et ses finances.

En effet, malgré l’indépendance de l’Ukraine en 1991, l’Eglise orthodoxe (dont Kiev est le berceau depuis le baptème du prince Vladimir en 988) est restée inféodée au patriarcat de Moscou. Elle est toujours l’Eglise officielle et majoritaire, dite «canonique», mais elle se trouve sous la concurrence croissante d’une jeune Eglise nationale ukrainienne, dite «dissidente», créée après l’indépendance et conquérante depuis les événements de Maïdan il y a un an. Pour Yves Hamant, spécialiste des pays de l’Est, «l’aspiration à la restauration de l’unité orthodoxe, au sein d’une unique Eglise orthodoxe autocéphale, se renforce». L'«autocéphalie» de l’Ukraine –la rupture avec Moscou– n’est pas pour demain mais, souligne Yves Hamant, «la perspective gagne du terrain».  

De même, la révolution de Maïdan a-t-elle réveillé l’historique contentieux avec l’Eglise gréco-catholique (dite «uniate»), de rite orthodoxe, mais de juridiction catholique romaine. Très présents dans la partie occidentale du pays, le clergé et les fidèles gréco-catholiques se montrent actifs dans le processus de démocratisation de l’Ukraine et soutiennent les nouvelles équipes dirigeantes. Ancien Premier ministre par interim, Arseni Iatseniouk est par exemple un gréco-catholique pratiquant.

Ce qui indispose fortement le patriarche Cyrille. Son homme de confiance, le métropolite Hilarion, cultivé, polyglotte, musicien à ses heures, sillonne l’Europe depuis un an pour la mettre en garde contre les visées indépendantistes et les prétendues violences fascistes commises contre des églises orthodoxes en Ukraine. Participant récemment, comme simple «observateur», au synode du Vatican sur la famille, le métropolite Hilarion s’en est saisi comme d’une tribune pour dénoncer... les agissements de l’Eglise catholique en Ukraine. Des attaques qu’il allait renouveler le 17 octobre devant le pape François en personne et même devant Benoît XVI, pourtant retiré dans un petit couvent. Ce forcing auprès des plus hautes autorités catholiques a choqué l’opinion catholique.

Certes, le patriarche Cyrille lance des appels réguliers à la modération en Ukraine. Il répète que l’Eglise doit se tenir au-dessus de la mêlée. Le 18 mars, juste après l’annexion de la Crimée, il s’était abstenu de participer à une célébration solennelle réunissant, outre le président Poutine, les chambres du Parlement, les gouverneurs et représentants de la société civile. Mais Cyrille paraît aujourd’hui disqualifié pour servir de médiateur à la frontière orientale. Son nom n’est même plus cité dans la liturgie par certains prêtres ukrainiens de l’Eglise officielle. Trop proche du Kremlin, il n’est pas un interlocuteur valable pour les parties en conflit.

De même, depuis si longtemps évoquée, l’hypothèse d’une rencontre entre le pape de Rome et le patriarche de Moscou n’est plus du tout à l’ordre du jour. Un tel geste de rapprochement ne serait pas possible dans le climat de déchaînement nationaliste qui règne aujourd’hui en Russie. L’opposition démocratique fait volontiers la comparaison entre le pape François, réputé proche des pauvres et des faibles, vivant sans faste au Vatican, et le patriarche Cyrille, son train de vie coûteux, son goût pour les montres de prix, les limousines, les belles résidences, chef d’une hiérarchie autoritaire, distante du peuple et du clergé de base.

La défense de la Russie chrétienne

A la chute de l’Union soviétique, la religion avait été perçue comme une alternative au communisme après une persécution antichrétienne qui avait été la pire de l’histoire. La restauration des cathédrales et des églises, l’accroissement considérable du nombre des baptêmes et des mariages religieux dans un pays qui avait connu l’athéisme d’Etat, attestaient d’une authentique résurrection spirituelle. Mais trente ans après, abritée derrière ses privilèges (exemptions de taxes, restitution de propriétés, accès aux médias étatiques), l’Eglise du patriarche Cyrille fonctionne sur un modèle qui n’est guère différent de ce qui existait à l’époque impériale.

Elle sert d’idéologie de rechange à un régime nationaliste, comme le déplorait le journaliste d’opposition Konstantin von Eggert lors d’un colloque à l’université de Fribourg (Suisse) en novembre 2013: 

«Pour elle, [les valeurs de modernité et de démocratie] ne sont non seulement des valeurs étrangères, mais encore des valeurs dangereuses pour l'Eglise, une menace contre ses principes doctrinaux. Le monde occidental est vu comme porteur de valeurs contraires à l'orthodoxie: l'Ouest veut imposer ses propres valeurs, comme les droits de l'homme, une éthique sexuelle considérée comme dénaturée; à preuve le mariage gay! L'Eglise orthodoxe veut être celle qui conserve les valeurs et les attitudes traditionnelles. Elle se considère comme la gardienne de ce qui ne doit pas être changé. Pour elle, le monde séculier menace l'Eglise

Le thème de la défense des valeurs chrétiennes, qui serait incarnée par Vladimir Poutine et son «aumônier» le patriarche Cyrille, cimente les alliances en cours avec les milieux catholiques traditionalistes et les partis d'extrême droite en Europe, notamment le Front national.

On sait comme Marine Le Pen est en cour à Moscou, mais ce n’est pas tout. Des sites comme Le salon beige, Riposte catholique, Chrétienté-info, Medias-Presse-Info (proche de Civitas) citent sans distance la propagande officielle de la Russie à propos de l'Ukraine. Deux médias russes diffusés en France –La Voix de la Russie et ProRussiaTV (sur le web)– relaient les thèses de la Manif pour tous et interviewent régulièrement ses dirigeants. En juin 2013, Aymeric Chauprade, député européen du Front national, conseiller de Marine Le Pen, a conduit à Moscou une délégation d'adversaires de la loi Taubira. Le mois suivant, c’est un think tank russe dirigé par l’historienne nationaliste Natalia Narotchnitskaia, appelé l’Institut de la démocratie, qui organisait à Paris un colloque sur la défense de la famille avec Christine Boutin et Béatrice Bourges, du Printemps français.

La campagne anti-occidentale du Kremlin et du patriarche séduit certains milieux de la droite conservatrice et des mouvements de défense du mariage traditionnel et de la vie (en d'autres termes contre l'avortement) qui sont, pour la plupart, dans l’ignorance des réalités russes.

On l’a vu début 2014, quand une délégation catholique proche de la Manif pour tous et conduite par un évêque français (Mgr Aillet, de Bayonne), s’est rendue naïvement à Moscou, reçue par des autorités, provoquant un mini-scandale dans les rangs de la hiérarchie en France. Comment cautionner, sans discernement, ni critique, une propagande visant à défendre les valeurs traditionnelles de la Russie et à restaurer une Europe chrétienne dont le président Poutine et le patriarche Cyrille seraient aujourd’hui les meilleurs garants?

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